‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 92 sur 225 · UNE VOIX D'OUTRE-TOMRE · texte numérisé non relu

UNE VOIX D'OUTRE-TOMRE

marcher pendant près d'une heure et denriie, au milieu de la nuit, seul à travers les bois, les champs et les bruyères. A présent l'amour était éloufîé dans son cœur, et, n'étant plus sous le charme, il ne sentait plus l'enfièvrement de la jeunesse.

S'il allait être assailli par des voleurs de grand cheniin, par des assassins?., car il serait minuit avant qu'il arrivât à Tessenderloo! minuit ! heure terrible pour une conscience coupable !

Il ne faisait pas tout à fait nuit noire; mais dans cette brume impénétrable qui l'entourait comme une mer sans rivages, les arbres et tous les autres objets prenaient une forme si incertaine et si fantastique qu'une imagination troublée pouvait y voir tout ce qu'elle voulait.

Quoiqu'il se sentît mal à son aise, il marchait avec une rapidité fébrile. Le sort en était jeté, il voulait à tout prix rentrer chez lui, dût-il passer à travers les flammes. Le sentiment de cette nécessité lui rendit un peu de force, et il commençait même à prendre courage, quand il s'arrêta tout à coup en étouffant un cri d'angoisse.

Une sueur froide mouillait ses tempes, et il aurait certainement rebroussé chemin au plus vite, si ses jambes tremblantes ne lui eussent refusé leur service.

Là, devant lui, sur la route, se tenait un grand homme noir avec des cornes, et ses yeux ne le trompaient pas, car l'effrayante apparition se remuait visiblement.

Colas, plus mort que vif, fit le signe de la croix; mais voilà que tout à coup l'être noir se mit à pousser un long mugissement qui retentit tristement dans le lointain.

Malgré l'obscurité, le rouge do la honte monta au front de notre héros.

— Imbécile! murmura-l-il! ah! Dieu soit loué! Plutôt mille vaches qu'un seul...

11 reprit haleine un moment, repoussa la vache dans la prairie avec sa canne, et continua son chemin, encore ému de sa vaine frayeur, mais se sentant de plus en plus rassuré.

Un danger vaincu rend l'homme fort contre des dangers nouveaux. Il en fut ainsi de Colas; et quand il fut arrivé à près d'une demi-lieue de distance de Tessenderloo, sans avoir rien rencontré de menaçant, il commença à rire intérieurement de la peur qu'il avait eue.

Maintenant il ne marchait plus au milieu des bois sombres; son chemin n'était bordé à droite et à gauche que par des taillis de chêne. Encore quelques centaines de pas, et il allait atteindre le pont de bois où la perfide Madeleine l'avait surpris regardant l'eau couler.

Cela lui rappela encore une fois toutes ses douces

paroles, et il revit les yeux noirs et les (rails enclianteurs de la charmante créature... Mais avec quelle violence il fut arraché à ce rôve! Un sifflement aigu, un coup de sifflet de mauvais augure retentit tout à coup à ses oreilles et, ô terreur! du fond du taillis deux coups de sifflets pareils répondirent au mystérieux signal...

Nul doute, c'étaient des voleurs : on allait l'attaquer, et, le couteau sur la gorge, lui demander la bourse ou la vie!

Cette fois Colas Bol eut bien la force de courir. Il prit ses jambes à son cou, et s'enfuit. Mais au ment où il allait mettre le pied sur le pont, il aperçut une ombre gigantesque qui venait à sa rencontre.

Éperdu de frayeur, il sauta en arrière, rampa à quatre pattes dans le taillis et se laissa tomber par terre à demi évanoui. Osant à peine respirer, il se fit aussi petit que possible, et ne remua plus. Il écoutait avec des battements de cœur les pas des terribles ennemis qui s'approchaient.

Il entendit tout à coup, près du pont, des voix sourdes crier à quelqu'un : « la bourse ou la vie. » Une autre grosse voix leur répondit par un refus et même par un défi. Cette voix. Colas crut la reconnaître : c'était celle de M. Spoormans, le brasseur de Tessenderloo.

Au même instant il entendit une courte lutte, et il distingua, à travers les blasphèmes et les malédictions des bandits, la voix du vieux brasseur qui demandait grâce, et qui finit par tomber par terre en criant: « 0 mon Dieu, je suis mort! »

A demi mort lui-même de peur, Colas entendit les meurtriers, quand ils eurent dépouillé leur victime de son argent et de sa montre, se concerter entre eux pour mettre des pierres dans ses poches afin de l'alourdir, pour jeter son cadavre dans le ruisseau qui coulait sous le pont, et pour le couvrir d'herbes et de roseaux. De cette façon le corps resterait caché assez longtemps pour qu'ils eussent le temps de quitter le pays, et de se soustraire aux recherches de la justice.

Ils exécutèrent leur dessein et s'éloignèrent dans la direction de Meerhout.

Colas Bol resta encore près d'une demi-heure caché dans le taillis, sans oser bouger. A la fin cependant, il se traîna en tremblant jusqu'au bord du ruisseau, regarda dans toutes les directions, écouta le frémissement des feuilles, jusqu'à ce qu'il fût pleinement convaincu que la solitude la plus complète régnait autour de lui.

Il se leva alors, et courut d'une seule haleine jusqu'à la maison du maître d'école. Il se glissa à travers la haie du jardin, escalada sa fenêtre et rentra dans sa chambre, où il s'assit sur le bord de son lit, haletant et poussant de sourds gémissements.

INK V01\ irOlITRE-TOMIîE.

A quelle scène t'iTroyablc il venait d'issisler! tjuel teriihle secret il avait surpris! Le brasseur, le iiieilleiir ami ilu vieux curé, assassiné par des voleurs lie graïul chemin! Son cadavre jeté dans If ruisseau, sans sépulture! Lf niallieureux père asait sans doute voulu aller à .Meeriioul tlierclier son filsjusqu'au cabaret du Uniif Idchi-tf. La perfide Madeleine était donc, pour ainsi dire, la cause de la niiséraitle mort du iirasseur!

Mais (|u'allail-il faire maintenant, le pauvre Colas? llévéler le crime au bourgmestre? alors le curé saurait (|u'il était resté pres(|ue jus(|u a minuit au Hipuf Uuhdi^; la justice l'interroj^erait ; il serait appelé comme témoin devant le tribunal ; le monde entier connaîtrait sa faute! son avenir serait à tout jamais perdu, et bien loin d'obtenir un jour une place de sacristain, il serait eliassé de Tessenderloo comme un indigne libertin. Non, non, il ne pouvait pas accepter un pareil sort; il en mourrait de boute. .N'étail-il pas tout à fait innocent de l'allreux événement? Pouniuoi donc s'exposer à une si cruelle [lunition"' Sa révélation ne pouvait pas rendre la vie au Mialbeureux brasseur... 11 se tairaitdonc, et tiendrait le terrible secret caché an fond de .^on cu'ur.

Ces réflexions étaient de nature à le tranquilliser un peu, et cependant il était pâle, et une sueur froide perlait sur son front.

N'était-ce pas un crime qui criait vengeance au ciel que de laisser un cbrétie.i couché dans l'eau, sans sépulture, et loin de la terre bénite du cimetière, comme un chien mort?

Cette pensée torturait cruellement le pauvre Colas. Cent fois il se redemanda s'il ne ferait pas mieux de tout révéler au bourgmestre et au curé ; mais il s'effraya do nouveau de la punition qui l'attendait, des mo(iueries des gens du village, et de la honte dont il serait couvert aux yeux du pays entier. Longtemps il lâcha d'imaginer (juelque antre moven de faire connaître le meurtre .sans tpi'on put soupçonner (|ue la dénonciation venait de lui; mais il eut beau se creuser la tfte, itareille chose dépassait sa pauvre imagination.

Kpuisé, étourdi et alourdi par le pénible travail de son intelligence bornée, il se mit an lit et ferma le» yeux... Mais il ne put trouver de repos; car à peiri"' commençait-il à s'assoupir qu'il s'éveillait en Mir-aul sous le poids d'un pénible cauchemar

Une fois même il revit l'assassinat du brasseur avec tous ses horribles détails: il sentit lui-même le fer glacé du couteau dans sa poiliine; puis le spectre du brasseur surgitdevanl son lit en lui r riant d'une voix suppliante : « .Mil fais-moi (ditenir une placedans le cimetière! Pour raiimiir de liieu, une tombe, une tombe!.. »

Le malin, quand (itdas Bol descendit pour déjeuner, il était extrêmement pâle et défait. Le maître d'école lui dit avec compassion :

— Mais, mon pauvre Colas, comme vous avez l'air malade! vous avez la fièvre, croyez-moi.

— Oui, j'ai la lièvre, balbutia le maître d'école; mais ce n'est rien, cela se passera.

— Non, non, il faut aller vous recoucher, mon gardon. .Ma femme va vous faire un peu de tisane d'absinthe avec beaucoup desauge; cela vous fera transpirer, et cet après-midi vous serez guéri. Vous ne pouvez rien manger maintenant, absolument rien; cela ne convient |>as à l'estomac d'un fiévreux.

Colas dut remonter à sa chambre, et malgré sa résistance il fut forcé d'avaler un demi-seau du breuvage amer et chaud.

Il ne redescendit que le soir, et, quoiqu'il se prétendît guéri, il était encore très p;Me, et ce fui heureux pour lui, car maintenant on parlait de la disparition du brasseur, et si l'on n'eut pas déjà été habitué à l'altération de ses traits on aurait certainement été fra|>pé de son extrême agitation.

Tout le village était sens dessus dessous, disait rinstiluteur. Le brasseur, l'homme le plus rangé du monde, n'avait pas couché chez lui la nuit précédente, et on ne l'avait pas vu de toute la journée. Sa famille était mortellement inquiète; on l'avait cherché dans toutes les communes voisines, et même jus(|u'à Diest; mais on ne l'avait aperçu nulle part.

Colas se taisait et baissait les yeux, bégayant de temps en temps un mot inintelligible, ce qui lit dire au maître d'école qu'il était encore malade, (ju'il ne devait manger (juc très peu et aller se coucher de bonne heure.

Le sous-maitre resta encore une couple de jours languissant et maladif, gardant le plus souvent la chambre pour ne pas rencontrer les villageois qui parlaieni, avec une anxiété croissante, de la dis[»arilion du brasseur, et de l'immense désespoir de son fils Isidore.

Ou croyait (|iie le pauvre brasseur, devenu fou de chagrin, avait pu mettre fin à ses jours. Et celle aifreuse pensée, sans doute, poursuivait également son nis Isidore; car la veille le jeune homme avait couru à .Meerhout et dans un accès d'aveugle rage il avait maltraité et maudit la légère .Madeleine, comme la cause de la mort de son père et de son malheur éternel.

Le vieux curé, inconsolable de la mort de son meilleur ami, l'homme le plus pieux de la commune, pleurait cmnme un enfant, et l'on craignait rjue cela ne portAt un c<iup funeste à sa santé. Il n'y avait pas au monde deux hommes qui eussent

INE VOIX D'Ol'Tl'.E-TOMnE.

Il s'alîaissa et tomlia évanoui. (Page 10.)

l'un pour l'autre plus d'estime et d'affection que le curé et M. Spoormans.

Tous ces récits, toutes ces suppositions que répétaient à l'envi l'instituteur et sa femme, n'étaient pas de nature à calmer l'agitation de l'infortuné Colas Bol. Un ver rongeur lui mordait la conscience, et il devint en quelques jours si maigre qu'il en était presque méconnaissable.

Jusque-là il avait conservé un peu d'espoir; il avait cru que le cadavre du brasseur ne tarderait pas à être découvert par les passants. Dans ce cas on se fût empressé d'enterrer le mort dans le cimetière, et ainsi l'esprit du sous-maître eût été soulagé d'un grand poids. Mais l'annonce de cette découverte se faisait attendre, et peut-être le corps resterait-il caché pour toujours dans le ruisseau !

Tout à coup cependant il avait dû s'opérer un changement dans la disposition d'esprit de Colas Bol ; car le vendredi matin il parut au déjeuner le

sourire aux lèvres et il affirma, à la grande joie de la famille, qu'il se sentait tout à fait guéri, et qu'il allait reprendre son service à l'église et à l'école.

Et en effet, il s'acquitta de ses devoirs avec zèle et ponctualité. Il paraissait même d'humeur plus gaie que précédemment, ce qui fit dire à l'instituteur que l'homme, au sortir d'une maladie, sourit à la vie avec une joie rajeunie et une espérance nouvelle.

C'était dimanche.

Les fidèles remplissaient Téglise pour assister à la grand'messe.

Devant le maîlre-autel le curé était debout dans ses habits de cérémonie.

Comme le maître d'école devait jouer de l'orgue,

um: V()|\ d'outre-to.mbe.

c'flail Colas Bol (|ui, comme iacrislait», aiiluil à servir la messe.

Pemlant (|u'il rrcitail les prières lialiiliiellcs, le curé ('"levait son cœur à Uiru, le sii|>|iliaiit avec ferveur île |iréserver, s'il élail encore possible, le pauvre brasseur d'un malheur trop justemciil redouli'-.

L'inlenlion du pn-tre élait d'inviter les (idèles, — tout à riieurc, quand il interromprait sa messe pour commencer le sernion, — à |)rier avec lui pour le salut du bon .M. Spoormans.

Lorsque le moment fut venu, le curé ôta sa belle chasuble, et, suivi du vicaire qui lui tendait le rejristre des publications, il mont i en chaire.

D'abord il se lit un cerlain bruit dans l'église; les (idèles se préparaient à écouter le plus commodément possible la voix de leur |)asleur. Mais bientôt il régna parmi eux un silence complet et tous les assistants tenaient les yeux fixés sur le curé, pour entendre de sa bouche les publications de maiia.ues usitées, l'annonce des mariages et des antiiversaires.

Déjà le curé avait annoncé (ju'il y avait promesse de mariage entre Laurent, le fils du charron, et Christitie la fille du tisserand; il avait annoncé le décès de Vertongen, le cordonnier nonagénaire, et de l'enfant de la veuve Moors, âgé de six ans.

Il loiirrïa la page pour donner lecture des anniversaiies et des fêtes à chômer... mais, ô ciid! (|uc lui arrive-t il? Pourquoi tient-il son regard si fixement arrêté sur son livre ouvert?

Il se mit à trembler visiblement, devint blanc comme un mort, chercha un appui en chancelant, jeta encore un regard elTaié sur le livre, poussa un cri, s'aflaissa, et tomba évanoui...

Un cri général d'angoisse retentit à travers l'église, et l'on entendit même (|iu'l(iues voix crier plus distinctement :

— 0 Dieu, du secours, du secours! nm- apoplexie! un cou[) de sang! ah! notre pauvre cure.

Sans perdre une minute, le vicaire et le sacristain, avec (juelques-uns des hommes les plus courageux, étaient nionlés dans la chaire pour porter secours au vieux prêtre; mais ils le trouvèrent tout à fait privé de sentiment, et, en apparence, de vie.

Ils le relevèrent et le portèrent, à travers les paroissiens et les femmes éplorées, au presbytère, qui n'était, heureusement, pas éloigné du cimetière.

Cola.-< llid, le registre sous le bras et le cliapeau du curé à la main, suivait le triste convoi. Le jeune bnmme ému versait (rabondantes larmes et succombait presque à son extrême épouvante; car ses cheveux se dressaient sur sa léte; et il chancelait sur ses jambes comme un lioninie ivre.

En passant p;ir la sacristie, cependant, il eut soin de remettre le registre sur le pupitre, à sa place habituelle.

Au presbytère on s'efforçait avec ini|niétude de faire revenir le curé de son évanouissement, on lui baignait le visage et les mains avec de l'eau froide; on lui humectait les mains avec du vinaigre. — Rien n'y faisait et l'on ne pouvait (|u'attendre l'arrivée du médecin, (|u'on élail allé chercher en toute hùte auprès du lit d'une vieille fermière.

Pendant ce lem|)s, les paroissiens, qui rem|)lissaienl presque toute la chambre, |)riaient et pleuraient.

I'm cri d'espoir, à demi étoulfé, s'éleva lors- (ju'ils virent enirer le médecin

— Hélas ! une apoplexie, docteur ! un terrible coup de sang! murmuraient-ils à son oreille.

Le médecin, vu l'âge du patient, accepta la probabilité de cette supposition in(|uiélanle; et comme, suivant la croyance de ce temps-là, la saignée ne pouvait jamais nuire, il tira sa trousse et posa un bandage et une lancette d'aciei sur la table.

Mais alors, à la joie générale, le curé ouvrit les yeux, et legarda vaguement autour de lui, comme un homme qui s'éveille d'un profond sommeil. Son visage exprima d'abord le doute et l'étonnement. Mais tout ;\ coup la mémoire lui revint. Son regard devint fixe et vitreux, et il se mit à trembler, comme s'il était sous l'empire d'une pensée anxieuse.

Le docteur s'a|)procha de lui, et murmura quelques mots pour le tran(|uilliser; mais le curé, sans le regarder, s'écria en levant les mains :

— Incompréhensible, inexplicable ! une voix d'outre-tombe ! une lettre écrite de la main d'un mort ! un écrit descendu du ciel avec la permission de Dieu ! oh non, je rêve, je suis insensé !

Tous les assistants se mirent à trembler d'angoisse et de curiosité. Uiu' leitr»; écrite par un moit! qu'est-ce que cela signifiait? un miracle? le docteur lui-même ne pouvait cacher sa stupéfaction et fixait sur le malade un regard interrogateur; mais celui-ci lui lit >igne (|u'il fallait écarter la foule.

Là-dessus le docteur dit aux assistants :

— Maintenant, mes amis, (joitlez cette chatnbre; votre présence empêche notre bon pasteur de respirer à l'aise et de gtniler un repos (|ui lui est nécessaire. Hue c«mix i|ui ne sont pas indi'^pensables retournent à l'église, et implorent I aide de Dieu!

Kt comme il remarcpiait (|ue les villageois curieux ne se retiraient qu'à contre-cdiir, et en traînant les pieds, il s'écria sur un ton de commandement :

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