I. Cette lettre est en français dans l’oi'iginal
SG CEUVRES DE UENRI CONSCIENCE.
— Ciel ! qu’y a-t-il donc? s’écria-t-il. Qu’y a-t-il dans cette malheureuse lettre ?
Le curé s’approcha de lui, et, lui prenant la main, dit avec compassion :
— J’ai pitié de vous, mon pauvre ami !
— Quoi! qu’ai-je à craindre? s’écria le brasseur effrayé. Voilà qu’on sonne déjà le dernier coup ! La messe va commencer. Pour l’amour de Dieu, monsieur le curé, dites- moi ce qu’il y a dans cette lettre.
— Eh bien, dit le curé en soupirant, je vous le dirai. Votre fils vous annonce que dans trois ou quatre jours il viendra ici, à Waldeghem, pour faire exécuter les lois de la République française, et pour chasser tous les suppôts de la tyrannie et du fanatisme, c’est-à-dire de la religion. Il nous promet la protection de la France si nous nous rendons dignes de ce bienfait par la soumission et l’obéissance. Bref, il vous donne avis qu’il viendra arrêter votre vieux pasteur, ainsi que les pauvres conscrits.
— Dieu I Dieu 1 mon fils ! dit le brasseur en sanglotant et en portant les mains à ses yeux... Lui, le bourreau qui nous est envoyé !...
— Consolez-vous cependant, mon malheureux ami, lui dit le curé. Il n’y a pas de votre faute. Et puis ne sommes-nous pas dans un temps d’épreuve? Songez que Dieu nous tiendra compte là-haut de toutes ces douleurs!... Je dois sortir; l’heure a déjà sonné. Peutêtre est-ce le dernier sacrifice que mes mains offriront au Seigneur dans notre humble église... Je ne vois point de date sur cette lettre; on l’a oubliée... Il se
peut qu’elle soit restée en route deux ou trois jours; peut-être demain ou après-demain votre fils sera-t-il déjà ici... Modérez votre douleur; calmez votre cœur brisé, retournez chez vous: j’irai vous voir après la messe... A bientôt donc...
Le curé pressa encore une fois la main du brasseur au désespoir, et gagna l’église en traversant le cimetière.
Pour consoler maître Meulemans, il avait comprimé sa propre tristesse; mais, à cette heure, son cœur se remplissait peu à peu d’une profonde douleur, en considérant les malheurs qui allaient fondre sur ses innocents paroissiens.
Lorsqu’il entra dans l’église, et qu’avec un long regard il dit adieu dans le fond de son âme affligée à tout ce qu’il vit, le vieux prêtre à cheveux blancs chancela, et leva vers le ciel un œil suppliant !
Cependant il trouva la force de dissimuler son émotion, revêtit les habits sacerdotaux et monta les marches de l'autel.
La messe se continua lentement. Malgré les chants sacrés, le calme de la mort semblait régner dans l’église. Quatre voix seulement se faisaient entendre au jubé; les autres membres de Sainte-Cécile, atteints par la conscription , s’étaient enfuis dans les bois. Mais, en ce moment, la plupart d’entre eux se groupaient autour de l’autel de saint Sébastien.
Le chant était si triste et si languissant, l’orgue si mélancolique ; les têtes de la foule en prière s’inclinaient si profondément, tous les cœurs étaient si pleins d’anxiété et de douleur, que la vue de cette mystérieuse
tristesse d’une commune entière eût sans doute saisi un étranger d’une inexplicable angoisse...
Lorsque le prêtre se retourna pour bénir les fidèles, et que chacun eut relevé la tête , deux larmes brillantes coulèrent sur les joues du vénérable pasteur
Cette vue excita chez les assistants une indicible émotion. Un frisson les saisit; les femmes et les jeunes filles s’inclinèrent en pleurant silencieusement, les hommes se regardèrent les uns les autres avec une profonde inquiétude, comme pour se demander mutuellement l’explication de la terrible énigme.
Pendant ce temps, le prêtre s’était retourné vers l’autel !...
Soudain à la porte de l’église retentit un cri terrible ; une voix formidable, qui emplit toute l’église comme un roulement de tonnerre, prononce ces mots :
— Au nom de la loi, que personne ne bouge ici! Fermez toutes les issues!
Et une cinquantaine de voix sauvages y répondent par d’enthousiastes exclamations :
— Vive la République française! Liberté, égalité, fraternité ou la mort!
Dans les circonstances présentes, les sons de la langue française, quoi qu’ils pussent signifier d’ailleurs, suffisaient pour frapper la malheureuse commune d’une inexprimable épouvante.
Chacun s’élança, en poussant des cris et des lamentations, et voulut s’enfuir ; mais la grande porte était déjà fermée et occupée par des soldats. Alors la foule au désespoir se précipita comme un torrent vers la petite
porte latérale qui semblait encore ouverte. On s’écrasait, on se blessait, afin de pouvoir s’échapper des premiers; mais la vue d’une dizaine de baïonnettes qui fermaient cette issue de leurs pointes menaçantes, et derrière cette haie de fer les visages farouches des soldats, refoulèrent le peuple tremblant dans le temple.
La multitude oscilla un instant encore d’un côté à l’autre, avec des clameurs de détresse, jusqu’à ce que tout mouvement cessât enfin, et que la plupart, en proie au plus extrême^désespoir, se laissassent tomber sur les chaises et sur les bancs.
Le curé était agenouillé devant l’autel, et ne bougeait pas plus que s’il eût été changé en statue.
Non loin de la grande porte d’entrée, sous le jubé, un homme tempêtait et criait; jusque-là on n’avait pas entendu ce qu’il voulait, parce que les cris de détresse avaient dominé sa voix.
C’était assurément le chef des soldats. Du moins semblaient-ils obéir à ses ordres.
C’était un homme d’environ trente ans, de belle taille, mais d’une physionomie extrêmement dure et cruelle. D’épaisses moustaches lui descendaient jusqu’au menton ; ses cheveux, flottant en partie sur ses joues, descendaient aussi en désordre sur ses épaules. 11 portait sur la tête un chapeau galonné et surmonté d’un panache ondoyant; son habit, boutonné presque jusqu’au cou, était serré autour des reins par une écharpe tricolore, dans laquelle étaient passés deux grands pistolets. Ses boites étaient à découvert, et leur revers en cuir
jaune et luisant était rabattu sur la jambe. Un grand
sabre à fourreau de fer traînait derrière lui.
Les soldats qui raccompagnaient semblaient choisis entre mille pour inspirer de l’effroi aux gens des campagnes, et sans doute ils durent apparaître nux villageois assez osés pour jeter sur eux un furtif regard, comme une bande de démons vomis par l’enfer pour tourmenter et martyriser l’humanité.
Tous étaient des hommes déjà d’un certain âge, rudes de physionomie et d’allures, le teint bruni par tes ardeurs du soleil, l’œil étincelant, la face rébarbative, les cheveux en désordre, les -lèvres cachées sous d’épaisses moustaches.
Leurs vêtements étaient en mauvais état, usés et malpropres; seuls, leurs sabres et leurs fusils étaient soigneusement polis, et brillaient comme de l’argent.
Dès que l’homme à l’écharpe tricolore et au panache s’aperçut que le tumulte avait assez diminué pour lui permettre de parler à la foule de façon à être entendu, il donna à voix basse un ordre aux soldats, parut les partager et les ranger, et s’écria ensuite de toute la plénitude de sa voix :
— Portez armes! En avant, marche!
Une dizaine de soldats quittèrent la grande porte et le suivirent jusqu’au milieu de l’église.
Une nouvelle ondulation pleine d’anxiété se manifesta parmi les villageois effrayés. Comme ils ne pouvaient deviner ce que signifiaient les ordres donnés, ils s’imaginaient sans doute que leur dernière heure était venue. Cependant leur inquiétude commença à sc calmer lorsqu’ils
virent les soldats s’ai-rêter immobiles sous la chaire.
L’officier parut vouloir monter dans celle-ci, mais une porte légère placée devant l’escalier, et qui était fermée, l’arrêta.
Il fit du doigt un signe au soldat qui se trouvait le plus près de lui. Le soldat leva la crosse de son fusil ; un coup violent retentit dans l’église, la porte tomba en pièces, et l’officier apparut dans la chaire...
Il tira de sou habit un paquet de papiers, les déroula, suspendit son chapeau au bras du crucifix qui se trouvait devant lui sur le bord de la chaire , et commença l’allocution suivante, qu’il accompagna de gestes sauvages et exaltés :
— Habitants de la commune de Waldeghem! ....Mais je me trompe, des esclaves ne peuvent comprendre le noble langage des peuples libres! Hé bien, donc.... Habitants de la commune de Waldeghem , vous voyez en ma personne une de vos vieilles connaissances; je suis celui qui, en ces lieux, a porté avec vous les chaînes de l’esclavage et de la stupidité sous le nom de Simon Meulemans; mais aujourd’hui, allaité par le sein de la sublime mère de l’univers, par le sein de la République française, j’ai été trouvé digne, avec mille autres, d’aller, comme apôtre de l’affranchissement, annoncer la liberté aux peuples jusqu’aux confins les plus reculés de la terre !
Lorsque le nom de Simon Meulemans vint frapper l’oreille des villageois, tous levèrent les yeux en trem-
blant ; un cri étouffé d’angoisse échappa même à certains d’entre eux. L’officier poureuivait :
— L’administration centrale du département des Dcux-Nèthes‘, comme il appert de l’écrit que je vous exhibe, m’a chargé de faire exécuter à Waldeghem les lois et les décrets de la République, et de punir sans miséricorde, fût-ce même de la mort, ceux qui voudraient s’opposer à la volonté souveraine du peuple.
Bien qu’un franc républicain ne connaisse qu’une patrie, 1e monde même; bien qu’il n’ait d’autre famille que l’humanité seule , je regretterais cependant de devoir recourir à la force dans le village où le hasard m’a fait naître. C’est pourquoi, habitants de Waldeghem, écoutez-bien mes paroles, et élevez vos esprits appesantis à la hauteur des destinées auxquelles la généreuse République française vous appelle par ma voix.
Jusqu’à ce jour, pas un rayon de la lumière de la raison n’a pénétré dans vos cœurs; comme des brutes sans intelligence , vous avez croupi dans la fange de l’ignorance et dans les ténèbres du fanatisme ; comme un vil troupeau, vous vous êtes laissé guider par la verge de fer du despotisme; vous vous êtes laissé atteler à la charrue de l’esclavage, et, vils serfs que vous êtes, vous avez baisé la main de ceux qui, dans leur égoïste intérêt, vous tenaient courbés dans la boue !
Ah ! le jour est enfin venu ! la lumière descend sur vous ; accueillez-la de bonne volonté. Reniez ces misé-
1. Ce département équivalait à la province actuelle d’Anvers.
LA GUERBE DES RAVSANS.
râbles qui vous apprennent que le droit leur a été donné de vous retenir dans une servitude éternelle; reniez ceux qui, pour flatter leur propre orgueil et satisfaire leurs caprices, vous maintiennent dans une éternelle enfance. Oui, rejetez tous les liens qui jusqu’à présent vous ont empêchés de partager ce sublime essor dont la glorieuse République française a donné le signal, et qui bientôt portera l’humanité si haut, que, dans sa toutepuissance, elle prendra la place de ce Dieu même avec le nom duquel on vous a si souvent chassés au lit !.. . '
Ces affreux blasphèmes tombaient comme un coup de foudre dans l’oreille des villageois. L’excès de leur terreur paraissait les avoir privés du sentiment de l’existence; seulement à chaque nouveau blasphème on pouvait voir un frémissement général agiter la foule. La plupart, affaissés sur eux-mêmes, la tête posée dans les mains, se fermaient les oreilles autant que possible pour ne pas entendre ce langage qui leur paraissait venir de l’enfer lui-même.
Ce ne fut que du côté de l’autel de saint Sébastien que quelques murmures se firent entendre, mais un soldat qui s’approcha de ce côté et jeta sur les jeunes gens réunis un menaçant regard, étouffa cette téméraire protestation.
Aux dernières paroles de l’orateur le prêtre leva le bras au ciel. L’ofticier remarqua ce mouvement, sourit ironiquement en indiquant l’autel par un geste dérisoire, mais, sans interrompre sa harangue, il poursuivit en ces termes :
— Jurez haine et éternelle inimitié aux rois et aux
ei OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
tyrans, aux barons et comtes, aux seigneurs et imütres. Devenez libres de cœur et d’âme ! Alors seulement vous serez mûrs pour de plus hautes destinées, .alors seulement vous serez dignes de prendre place au banquet des peuples, alors seulement vous deviendrez hommes, de brutes sans raison que vous ôtes.,.
Oui, habiUrnts de Waldeghem, je vous apporte la liberté. Choisissez l’esclavage avec la haine de la République française, ou la liberté, la grandeur et l’indépendance avec l’amitié du peuple français. Le choix est encore libre pour vous aujourd’hui ; demain il sera trop tard!
L’orateur se tut un instant pour chercher dans ses papiers, puis reprit :
— C’en est assez pour cette fois; quiconque n’est pas aveuglé par le plus honteux fanatisme ou par la plus vile servitude me prêtera la main, à moi délégué du comité central, pour l’accomplissement de ma mission. Ëcoutez-bien ce que je vais vous dire !
Aussi longtemps que le peuple de Waldeghem n’aura pas été appelé à exprhner sa volonté souveraine par l’élection d’une nouvelle municipalité, moi Simon Brutus, ci-devant Simon Meulemans, je réunirai en moi seul tout le pouvoir exécutif; et quicon(jue me résistera, à moi envoyé de la République, sera immédiatement appréhendé et puni, selon la sentence qu’il me semblera bon de prononcer sur lui.
Et s’il arrivait qu’un soldat de la République fût blessé ou tué par quelqu’un, on fusillerait à l’instant le coupable et ses complices, et l’on 'brûlerait sa maison jus-
qu’aux fondements. Que s’il échappait à notre juste vengeance, ses parents, ses frères et sœurs, tous ses proches demeureraient responsables de son crime.
Pour commencer par ce qui m’a été expressément prescrit par l’administration centrale, j’ordonne qu’avant que personne quitte l’église, il soit procédé à l’arrestation ; premièrement, de tous les jeunes gen»qui, tombés à la conscription, se sont faits réfractaires comme de lâches poltrons; en second lieu, de Jacques-Dominique Torfs, prêtre et curé à Waldeghem, lequel a refusé de prêter le serment de fidélité, et a de ce chef été condamné à la déportation dans l’île d’Oleron. Au nom do la République française, je somme chacun des assistants d’aider à l’exécution de ces ordres, sous peine pour les récalcitrants d’être punis comme je viens de le dire... Maintenant à l’œuvre ! et attention ! Il ne s’agit pas do rire; un républicain ne rit jamais!
Pendant la lecture de ces ordres, Bruno, qui se trouvait auprès de l’autel de saint Sébastien , s’était approché avec précaution de chacun des conscrits et d’autres encore et leur avait parlé mystérieusement. Sans qu’on s’en aperçût, ils s’étaient massés en groupe compacte, et tout frémissants, ils regardaient fixement le curé qui priait encore agenouillé devant l’autel.
Simon Brutus ne voyant rien bouger dans l’église, se tourna vers ses hommes et renouvela ses ordres en français. Il leur ordonna de procéder immédiatement à l’arrestation du prêtre.
Quelques soldats quittèrent la porte de l’église pour se diriger vers l’autel; niais au même instant on put
remarquer quelque chose d’étrange auprès de Tautel de saint Sébastien.
^ne quarantaine d’hommes, Bruno en tète, montèrent lentement les marches de l’autel. Ils étaient tellement pressés les uns contre les autres que c’était comme si un impénétrable mur se fût placé devant l’autel.
Sans proférer un mot et avec un calme mystérieux, l’une des extrémités de cette troupe se poussa vers la petite porte latérale. Pendant ce temps Bruno exhortait le curé à s’enfuir; et comme le vieillard refusait de quitter sa place et déclarait vouloir mourir, Bnino le souleva de terre par force et l’entraîna.
Simon Brutus, qui devina ce qui se passait sans qu’il pût le voir, cria à ses soldats :
— Courez, courez; au nom de la loi, arrêtez ces brigands/
Mais avant que les soldats eussent pu atteindre l’autel, les premiers paysans, avec une calme et froide résolution, avaient avancé leur poitrine contre les baïonnettes qui masquaient la porte latérale, et soit que les soldats du dehors fussent surpris d’un pareil sang-froid, soit qu’ils ne pussent se résoudre à massacrer ces hommes sans défense, ils firent quelques pas en arrière. L’issue était libre; les trente hommes, toujours silencieux et calmes, se trouvèrent tous ensemble dans le cimetière et fermèrent aux soldats stupéfaits l’accès de la porte.
Soudain panit Bruno, fuyant avec le curé qu’il avait arraché de l’autel !
Alors les soldats s’aperçurent de ce qui se passait ; quelques-uns tirèrent sur le prêtre et sur son compa-
gnon; d’autres plongèrent leurs baïonnettes au milieu des villageois, tuèrent un jeune paysan, et en blessèrent deux.
Mais tout cela s’était fait avec la vitesse de l’éclair, et tout aussi vite la foule enfermée dans l’église avait deviné que la porte latérale était libre.
Une acclamation où la joie se mêlait à l’anxiété retentit dans le temple ; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent en même temps d’un mouvement fébrile vers l’autel, et s’engouffrèrent comme un torrent dans la porte latérale. Les soldats et Simon Brutus lui-même qui était accouru en entendant les coups de fusil, furent irrésistiblement poussés en avant par la foule qui, aveugle et sans conscience de la situation, semblait ne point prendre garde aux armes et ne pas les craindre.
Bientôt il n’y eut plus un être vivant dans l’église.
Dans le cimetière, Simon Brutus, le pistolet au poing, était furieux de dépit et de rage, et menaçait de faire fusiller le caporal chargé de garder la porte.
bans le lointain, on voyait encore fuir quelques femmes et quelques enfants; les hommes avaient déjà disparu dans les bois.
On voyait aussi une troupe de soldats courir en tous sens autour d’une maison voisine de l’église et touchant à un petit bois de chênes. Ils cherchaient le curé, qui avait disparu en cet endroit avec son libérateur.
Enfin, lorsque ces perquisitions eurent duré asstiz longtemps, Simon' Brutus envoya un soldat rappeler ses camarades.
Ils rapportèrent la chasuble, l’étole et l’aube du curé.
mais le prêtre lui-mêrne ils ne l’avaient pas découvert.
L’officier, toujours armé de son pistolet, se répandit de nouveau en menaces, éclata en violentes imprécations contre les soldats coupables et déplora amèrement que l’occasion de s’emparer du prêtre non assermenté et des conscrits réfractaires, fût manquée.
Mais sa colère diminua peu à peu. Il dit enfin :
— Hé bien nous verrons si vous saurez réparer ce malheur par plus de courage et de vigilance. Quatre hommes de bonne volonté! Qu’on aille chercher un chariot, une couple de chevaux, quelques tonneaux et quelques sacs. Allez! que les autres me suivent...
Les quatre hommes désignés- se dirigèrent vers le village ; les autres entrèrent dans l’église avec l’officier.
Une heure après, un chariot attelé de deux chevaux se trouvait devant la grande porte du temple; les soldats étaient occupés à entasser dans des tonneaux ou à fourrer dans des sacs, pour les charger ensuite sur la voiture, les ostensoirs, les calices, les vases, les chandeliers, tous les objets en argent ou en autre métal, et qui par conséquent avaient une valeur pécuniaire.
Quand cette opération fut terminée, l’officier fit prendre un cierge à l’autel et apposa sur la grande porto et sur la porte latérale deux sceaux, au-dessus desquels il écrivit lui-même en flamand, avec un morceau de craie :
Vive la république française !
Défense d’ouvrir sous peine de mort.
11 jeta le cierge à terre et dit à ses soldats :
— Qu’on me suive avec le chariot; nous allons à notre auberge et nous nous reposerons un peu avant de nous venger de la stupide audace de ces brigands.
Ils quittèrent le cimetière et traversèrent une partie du village, avant de prendre le chemin qui conduisait au moulin.
Pas un être vivant ne se montra sur leur passage; on eût dit que le lugubre cortège cheminait à travers une immense nécropole.
Vers la tombée de la nuit , Simon Brutus était assis avec une dizaine de ses hommes dans une gi’ando chambre de l’auberge de V Aigle.
Les autres soldats s’étaient installés dans la grange, et du chemin même on pouvait entendre leurs sauvages chansons et leurs confuses exclamations de joie.
L’un d’eux, le fusil au bras, se promenait de haut en bas devant la porte de l’auberge; son visage était trèsrouge, et il était facile de voir qu’il chancelait sur ses jambes; néanmoins il conservait une attitude grave et farouche, et l'egardait de tous les côtés, avec force gestes, comme s’il eût craint une surprise.
En ce moment, un paysan apparut sur la route qui conduisait au village. La sentinelle fixa ses yeux étincelants sur cet homme qui s’avançait à pas lents, et ramena son fusil devant la poitrine comme pour armer le chien et se préparer à faire feu.
Le villageois, qui marchait d’un air distrait vers l’auberge, ne paraissait, en tout cas, pouvoir noiu-rir aucun mauvais dessein ; il était vieux et courbé par le travail, et marchait d’un pas aussi traînant et aussi nonchalant que s’il n’eût rien su de ce qui s’était passé ce jpur-là à Waldeghem.
— Qui vive ? lui cria la sentinelle.
Le vieillard ôta son bonnet, s’inclina à plusieurs reprises et salua le soldat avec toutes sortes de gestes d’humilité.
— Qui vive ? cria-tril une seconde fois.
— Je suis un bon camarade, répondit le villageois en s’avançant toujours d’un pas tardif vers l’Aigle.
Le soldat grommela entre ses dents, mais il laissa pourtant le vieux paysan s’approcher. Lorsque celui-ci voulut passer pour entrer dans l’auberge, la sentinelle l’arrêta, leva sa blouse et le tâta sur tout le corps ; mais ne découvrant rien qui pût donner lieu à soupçons, il jeta un long éclat de rire en voyant la mine singulière et les gestes embarrassés du paysan, et il le poussa dans l’auberge en disant :
— Passe, passe, imbécile, tu ferais rire une sentinelle de la république française.
Le paysan entra dans l’auberge, demanda une pinte ' de bière, alla s’asseoir auprès du foyer et chargea sa pipe avec autant d'indifférence apparente que s’il eût appartenu à la famille du meunier.
Baes Cuylen prit les pincettes et se mit à arranger le feu; en se penchant pour ce travail, il approcha sa tête de celle du vieux paysan, et lui demanda à voix basse :
— Jean, notre curé est-il parti et sauvé ?
— l’arfaitement ! murmura l’autre.
— Et Bruno ? C’est contre lui qu’on est le plus mont*';.
— Parfaitement 1
Le baes posa les pincettes contre la cheminée et s’éloigna du villageois.
Dans la grande salle voisine où Simon Brutus se trou- . - vait avec ses compagnons, il régnait beaucoup plus de calme que dans la grange. Â certains signes distinctifs que portait l’habit des soldats assis autour d’une grande table, on pouvait voir que Simon Brutus n’avait admis auprès de lui que les chefs, y compris les caporaux.
Sur le sol, le long du mur, étaient étendues quelques literies, mêlées débottés de paille; aux murailles étaient suspendus des fusils, des sabres et des gibernes.
Simon Brutus, un bonnet rouge sur la tête, était assis au haut bout de la table; il avait devant lui du papier et des plumes, et paraissait écrire.
Les autres, attablés devant un énorme pot, buvaient de la bière d’orge dans des pintes de grès. Chaque fois qu’ils remplissaient leur pinte à nouveau, ils y versaient, d’une bouteille ordinaire, un coup d’eau de-vie. Bien qu’il parût à leurs murmures qu’ils trouvaient encore cette boisson fade et mauvaise , on pouvait lire sur leurs faces empourprées et dans leurs yeux égarés qu’ils avaient déjà mis à' sec plus d’un pot de bière et plus d’une bouteille d’eau-de-vie.
On n’entendait naturellement que le français, car, à l’exception de Simon Brutus, tous les soldats étaient des étrangers et ne comprenaiçnt pas un mot de flamand.
ïî CEl'VUËS DE HENRI CONSCIENCE.
En ce moment un sergent disait en se tournant vers Simon Brulus :
— Ah çà, citoyen commissaire, tu avoueras que ton pays natal est un maudit pays, qui n’est pas môme bon à recevoir une colonie de mendiants français. Comment! nous arrivons ici pour délivrer ce peuple d’esclaves de ses tyrans; nous leur apportons leur liberté; nous nous sacrifions pour leur donner l’indépendance... et pour récompense ils nous remplissent l’estomac de pommes de terre et de lait caillé ! Croient-ils donc que les soldats de la République française aient la fièvre ou la jaunisse? Ce stupide aubergiste nous a dit qu’il ne savait rien de notre arrivée... mais ce soir, citoyen commissaire? Toi qui connais la langue de ce misérable pays, tu veilleras sans doute à ce que les soldats de la République française ne soient pas forcés de s’aller coucher comme des enfants, avec une assiette de bouillie dans le ventre ?
— J’y songeais précisément, répondit Simon Brutus en souriant, mais il est déjà tard ; il n’y a pas de boucher dans le village...
— Eh bien , fais des bons, dit un autre, et si l’aubergiste ne marche pas droit, le plat de mon sabre lui apprendra à le faire.
— C’est là la moindre chose, reprit Simon Brutus; il faut que nos hommes aient à manger aussi, et je pense qu’ils expédieraient bien une couple de moutons ; mais qui les tuera et les préparera?
— N’est- ce que cela? s’écria un caporal. Le vieux Mucius Scévola, qui est là-bas dans la grange, a été boucher dans le temps. En deux heures, il aurait abattu
LA GÜEnRE DES PAYSANS. 7S
tous les animaux du village ; mais avec ta permission, citoyen commissaire, je ne crois pas qu’à l'exception des imbéciles qui l’habitent il puisse y avoir beaucoup de bétail dans ce chien de pays.
— Et nous, mangerons-nous quelques poulets? demanda Simon Brutus.
— Un jambon ne serait pas mauvais non plus, remarqua le sergent.
— N’y a-t-il pas de cochons de lait dans cette commune ? demanda un autre.
— • C’est bien, dit Simon Brutus, je vais soigner cela. Citoyen caporal, appelle l’aubergiste.
Un des soldats présents se leva, ouvrit la porte de la salle et revint avec le meunier.
Baes Cuylen s’arrêta muet sur le seuil, le bonnet de coton à la main, et avec la physionomie niaise d’un benêt.
Simon Brutus qui, sur ces entrefaites, avait encore écrit quelques lignes, prit deux morceaux de papier sur la table et demanda au baes :
— Le citoyen Verloons vit-il encore ?
— Le fermier Claes, voulez-vous dire ? Oui, il vit encore, monsieur le commissaire.
— Monsieur ! monsieur ! s’écria l’officier- avec une vive indignation, que je n’entende plus ce mot d’esclaves ! Nous sommes tous citoyens de la république française.
— Je voulais dire qu’il vit encore, chitouyen, balbuBs le baes.
— A-t-il encore des moutons?
7* CEUVHKS DE UENRI CONSCIENCE.
— Hiel*, il en avait encore au moins cinquante, monsieur le chitouyen.
— Encore ! s’écria Simon Brutus en frappant du poing sur la table, si fort que le baes eut véritablement peur et se prit à trembler visiblement.
— Avec ta permission, citoyen commissaire, que dit cet imbécile ? demanda un sergent.
— Il a l’audace ou plutôt la bêtise de me nommer monsieur, moi commissaire de l’administration centrale !
Le sergent alla au mur, tira son grand sabre du fourreau, vint se placer à côté du baes et dit :
— Citoyen commissaire, fais-lui un peu comprendre, dans son baraguoin du diable, que je lui flanque mon sabre sur ,1a nuque à chaque monsieur qui sortira encore de sa bouche.
— Non, non, va t’asseoir, citoyen sergent, dit l’officier; le souper est, pour le moment, la grande affaire.
Et se tournant vers le baes, il dit : '
— Écoute ce qu’il y a sur ce papier :
a Le citoyen Verloons est requis par la présente de livrer deux moutons pour le service de la république française.
a Le fondé de pouvoir du comité central , O Simon BaèTus alias Mellemans. »
— Comprends-tu cela ?
— Oui, mon... certainement, chitouyen.
— Nous procureras-tu ces moutons?
— Pour quand, chitouyen ?
— Tout de suite, à l’instant même : ils doivent être mangés ce soir.
— Je demanderai à Jean du notaire qu’il aille les chercher.
— Quoi? qui? Jean du notaire? Le fou Jean? vit-il encore ?
— 11 n’est pas mort du coup que vous lui avez donné sur la tête il y a cinq ou six ans, monsieur, — non, non, * chitouyen, veux-je dire, — car il est assis dans l’antre chambre à fumer sa pipe auprès du feu.
— Comment ose-t-il venir à Y Aigle ? C’est peut-être ' un espion.
Le baés porta le doigt à son front et répondit avec un sourire :
— Le pauvre homme est innocent : il ne sait ce qu’il fait.
— C’est bien, dit l’officier; je désire que toi-même, sans retard, tu ailles chercher les moutons. Voici encore un bon de réquisition pour quatre poulets; tu peux les livrer toi-même.
— Oui, chitouyen, balbutia le baes, mais les chilourjcns sont déjà occupés là-bas dans la grange à plumer mes poules et le coq avec.
■ — En ce cas, cherche-les où tu pourras les trouver; il nous les faut. Va, et attention à toi.
Le baes fit un demi-tour de conversion et sortit de la chambre.
Simon Brutus tomba pendant quelque temps dans une profonde méditation, le regard immobile et fixé sur la table.
— Il paraît que le citoyen commissaire est distrait, observa un sergent, tandis qu’il remplissait toutes les pintes et ajoutait à chacune une bonne rasade d’eau-devie. Comme nous ne savons pas ce que l’hôte lui a dit dans son infernal jargon, ce n’est du moins pas un motif pour nous laisser dessécher le gosier. A la santé de la tépublique française !
— Camarades, dit Simon Brutus, il m’est arrivé ici il y a cinq ans une étrange aventure. Dans une querelle, dans une lutte avec de lâches fanatiques, je cassai par mégarde avec un pot de grès la tète d’un vieux domestique idiot ; je m’échappai la nuit de la prison et je courus à Paris mettre mon sang et mon activité au service de la république française. Eh bien ! il y a dans la chambre voisine un homme qui fume sa pipe, assis au coin du feu... Qui croyez-vous que soit cet homme?
Tous le regardèrent avec curiosité, mais personne ne répondit :
— C’est le domestique même que je croyais avoir tué. Et je vous avoue, citoyens camarades, que cola m’a fait plaisir d’apprendre qu’il s’était guéri ; car il était innocent dans l’affaire. C’est tout autre chose d’infliger à un suppôt des tyrans la punition qu’il mérite, que de casser la tète à un pauvre diable à demi fou.
— Sans doute, sans doute, tu as raison, affirmèrent les autres; un républicain ne verse pas le sang innocent.
— Si nous offrions une pinte de bière â ce gaillard ressuscité? demanda un caporal. Je voudrais bien le voir.
— Va l’appeler, dit l’officier. Il est assis tout seul auprès du feu.
Un instant après, le caporal amenait par le bras le personnage demandé.
Jean, le vieux domestique du notaire, marchait plus voûté que d’habitude, et il n’eût pas fallu qu’il se courbât beaucoup plus pour pouvoir toucher ses genoux des mains. Il ne paraissait nullement inquiet et sourit d’un air aussi ouvert que s’il connaissait oes gens depuis longtemps. Il tenait son bonnet à la main et s’inclinait et saluait à profusion de tous côtés en disant :
— Bonjour, Simon Meulemans ! Comme vous êtes beau! je suis charmé de vous revoir en bonne santé. Bonjour, soldats, bonjour tout le monde.
Simon Brutus et ses compagnons poussèrent un long éclat de rire. Entre temps le domestique prit une chaise, s’assit, aspira quelques bouffées de sa petite pipe,.et dit :
— Avec votre permission, Simon ! j’aime autant être assis que debout... Qu’y a-t-il pour votre seiY'ice?
— Il a l’air encore plus stupide que les autres, murmura un soldat, mais c’est un bon diable pourtant.
— Laissez-moi lui parler, dit l’officier, il faut que je lui demande quelque chose... Jean, approche-toi un peu de moi... Bien, bien, c’est assez près... Tu as sans doute été bien irrité contre moi?
— Pas mal au commencement, oui, oui, Simon ; mais dès que j’ai été guéri, je me suis dit : cela vient de la bière forte qu’on vend au Lion, — et puis j’ai oublié l’affaire. Un mauvais coup est bien vite donné; et, tout vieux que je suis, je regarde parfois trop souvent aussi
au fond d’une pinte... Un cheval, ça ne va pas au cabaret, mais les hommes, c’est leur défaut à eux...
— Que dit-il donc qui te fait rire ainsi, citoyen commissaire? demanda le sergent.
— Ah ah, répondit Simon, il assure que les chevaux ne vont pas au cabaret.
— S’il a vécu soixante ans pour faire cette découvertelà, je lui en fais mon compliment ! dit le sergent d’un ton railleur.
— Laissez-moi causer avec lui, dit Simon Bmtus en l’interrompant, et ne me troublez pas, je vous en prie. 11 nous apprcndrar peut-être des choses qui peuvent nous être utiles... Jean, demeures-tu encore chez le notaire?
— Sans doute, Simon; où irais-je demeurer ailleurs? je suis trop vieux et trop cassé pour travailler encore beaucoup.
— Et comment va Bruno? Il est tombé à la conscription, n’est-ce pas?
Le domestique hocha affirmativement la tête.
— Et il s’est enfui sans doute?
Même réponse à celte question,
— Où est-il maintenant?
— Ah ! son père lui-même n’en sait rien ; il s’est sauvé avec le curé. Le berger du fermier Claes m’a dit qu’il avait vu passer ime voiture à deux chevaux par le gué, mais si vite que l’eau sautait par-dessus le bord jusque dans la prairie.
Cette nouvelle déplut à l’officier ; un frémissement de dépit lui parcourut le corps, et il dit avec amertume à ' ses compagnons :
— Voyez-vous bien? Le curé et le chef de ces brigands se sont enfuis dans une voiture; nous aurons beau chercher domain matin : les oiseaux se sont envolés, le nid est vide. Caporal Horace, voilà la suite de ta néglb gence.
— Bah, bah, remarqua un sergent, ils ne peuvent tout de môme pas échapper à la vengeance de la république française : le monde est trop petit pour cela.
Simon Brutus demema un instant les yeux fixés devant lui, puis adressa de nouveau la parole au domestique qui continuait toujours de fumer sa pipe.
— Et comment va Geneviève?
— Elle est belle comme une image, Simon ! Un peu coquette, un peu fière, mais du reste une perle de femme.
— N’est-elle pas encore mariée?
— Elle devait se marier dans six semaines; le contrat est signé. Mais voilà le mariage arrêté jusqu’à ce que vous vous en alliez, vous autres.
— Et avec qui doit-elle se marier?
— Allons donc, quelle question ! Vous savez cela aussi bien que moi? Avec quel autre se marierait-elle qu’avec mon jeune maître, Bruno? — à moins pourtant que vous ne veniez encore vous mettre à l’encontre.
Simon Brutus, en proie à une profonde préoccupation, avait laissé tomber sa tête; il semblait ému et distrait.
— Et tu dis qu’elle est encore aussi belle que lorsque j’étais au village?
— Plus belle, bcaucou]) plus belle; alors ce n’était
80 OEUVRES DE liENRl G0MSC1E^CE.
qu’une enfant, aujourd’hui c’cst une femme comme une
reine.
Un sentiment étrange s’éleva dans le cœur de Simon ; mille doux souvenirs des jours d’autrefois passèrent rapidement dans- son âme; il était profondément ému, et passait la main sur son front comme pour chasser les images qui l’assaillaient, pour comprimer les mouvements passionnés qui l’agitaient.
'Soudain il hocha la tète, sourit amèrement, saisit sa pinte, la tendit au domestique, et dit ;
— Tiens, bois, et à ta santé !
— Amis, à notre santé à tous ! dit le domestique, et il but une partie de la bière, après quoi il reposa la pinte sur la table et, en faisant d’étranges grimaces, dit mystérieusement à l’officier :
— Fi ! Simon, mon garçon, il y a du genièvre dans la bière !
— C’est d’autant plus fort, Jean. Bois toujours, cela ne peut pas te faire de mal. Maintenant, retourne làbas, et dis qu’on te donne un pot de bière pour mon compte.
— Merci, Simon, grand merci! dit le domestique qui sortit de la chambre en prodiguant des salutations comme à son entrée.
Simon Brutus, comme poursuivi par un cuisant souci, frappa de sa pinte sm* la table, se leva brusquement et s’écria :
— Le paysan a raison : cette bière est une boisson de chien; ça me brûle le gosier comme du feu. Je veux du vin, quand il viendrait de l’enfer!
•— Bien dit, répondit le sergent, mais comment en
trouver? Au presbytère il n’y a rien à prendre j les paysans ont tout enlevé... Noire hôte dit qu’il n’a pas de vin.'., mais demain j’en déterrerai quelque part, compfez-y.
— 11 est facile de trouver du vin, dit l’oflicier, mais il faudrait l’aller chercher au village, chez des gens qui se moqueraient d’un bon ou d’une réquisition s’ils ne voyaient briller des sabres à côté. Nous sommes trop fatigués, et il est trop tard.
— Laissez-moi faire, s’écria le caporal Horace; que l’hôte me donne un panier, et si je ne le rapporte pas plein de bouteilles, dites que depuis ce matin, je suis changé en âne ou que j’ai la cervelle à l’envers. Citoyen commissaire, combien un homme comme moi peut-il porter de bouteilles?
— Vingt... ce serait assez...
— Eh bien, fais un bon pour vingt bouteilles.
Simon Brutus prit la plume et écrivit l’ordre demandé.
Le caporal se leva pour aller prendre son sabre, mais il chancela ou fit un faux pas, car il retomba, le coude sur la table.
— Ah çà, citoyen Horace, dit le sergent en riant, il
paraît que la boisson de chien commence à te peser dans les jambes. '
— Quelle idée as-tu là? répondit le caporal en frisant ses longues moustaches; ces chaises maudites ont aussi l’air de ne pas s’entendre bien avec les répubhcains; elles étendent leurs patles si loin qu’il y a de quoi s’y
casser le cou... MaiSj j’y songe, comment trouverai-je la maison où l’on peut avoir du vin?
— Voici! dit Simon Brutus en lui tendant l’ordre écrit; c’est chez le notaire. Je te donnerai un guide, le domestique même du notaire.
Il alla vers la porte, appela le vieillard et lui demanda dès son entrée dans la chambre :
— Jean, ton maître a toujours beaucoup de vin dans sa cave?
— Je ne le sais pas trop, Simon, mais je crois bien que oui...
. — Veux-tu rendre un service à la République?
— Pourquoi pas? autant à la République qu’à un autre.
— Conduis ce caporal au village, dans la maison de ton maître; il ^a y prendre vingt bouteilles de vin...
Le domestique frissonna à cet ordre et parut anéanti.
— Crains-tu que le notaire ne refuse le vin?
— Oh non ! répondit le domestique encore tout troublé; mais, Simon, ce camarade-là qu’il me faut conduire, a l’air si méchant...
— Il ne te fera pas de mal; c’est un brave garçon.
— A la grâce de Dieu donc !
Il prit le caporal par la manche, le tira vers la porte de la chambre en lui disant :
— Venez, camarade, je vous montrerai le chemin.
Tous deux quittèrent l’auberge et s’acheminèrent vers
le village en suivant la chaussée de terre.
Il faisait presque nuit. Dans les chemins ouverts on pouvait encore y voir passablement, mais dans les taillis
les ténèl)rcs étaient déjà épaisses et impénétrables.
Le caporal grommelait ou se parlait à lui-mérae; cependant, comme Jean ne le comprenait pas, le soldat se tut bientôt. Ils continuèrent à marcher en silence.
Lorsqu’ils eurent fait deux cents pas environ dans le sentier qui menait au village, Jean prit un autre chemin; un peu plus loin encore il traversa un taillis et montra au caporal murmurant qu’un sentier courait parmi les arbrisseaux. Ils atteignirent à des prairies basses et marécageuses et y marchèrent pendant quelque temps jus- . qu’à ce qu’ils rencontrassent de nouveau un terrain boisé, et poursuivirent leur route au bord d’un ruisseau.
Ils allaient ainsi par toutes sortes de chemins et de sentiers, à travers de hauts taillis, des champs et des prairies, sans arriver au village.
Ce voyage durait déjà depuis une grande demi-heure et cela commençait à fatiguer le caporal d’autant plus que, dans l’obscurité, il faisait à chaque instant un faux pas ou trébuchait dans les inégalités de la route. Déjà à plusieurs reprises il avait exprimé par de gros mots, son mécontentement de cette interminable promenade, lorsqu’en voyant de nouveau un bois sombre se dresser devant lui il entra en pleine colère contre le domestique. Celui-ci parut s’en émouvoir très-peu, désigna du doigt le bois, et dit :
— Par là... toujours, l’église, le notaire...
Mais le caporal le saisit au collet, le secoua et s’écria:
— Maudit paysan d'enfer, tu as l'air de mécaniser les caporaux de la République française? Allons, tire droit au village ou je te tuet
— Comprends pas... niks de français, répondit lo vieux domestique.
— Mais comment est-il possible qu'un être humain ignore la langue française! dit le caporal avec un soupir de découragement.
Il poussa le paysan en avant et le suivit.
Tout à coup, au milieu du bois, le caporal tomba dans une fosse profonde.
Le domestique, qui avait sauté par-dessus et qui se trouvait sur l’autre bord, lui cria :
— Hé ! faites attention, camarade, il y a de l’eau!
Après avoir pataugé pendant quelque temps, le caporal sortit du bourbier J il tira son sabre, le brandit en l’air en tempêtant et songeait à faire un mauvais parti au pauvre domestique. Toutefois il s’arrêta dans cette attitude, et dit d’un ton irrité :
— Oh ! le fils tie Satan , il est parti ! Il m’a égaré ! Je le rattraperai bien demain, et si je ne le fends pas en quatre morceaux, ce sera en beaucoup plus!... Camarade ! citoyen ! Bah ! oui , pas plus de citoyen que sur ma main ! Que faire maintenant? Cela va de soi: retourner là d’où je viens. Je suis trempé, et il faut que je traverse encore une fois ce diable de fossé...
Il descendit en effet dans le fossé, gagna l’autre bord, et, d’un pas rapide quoique chancelant, s’engagea dans le bois par le sentier qu’il venait de suivre un instant auparavant.
Chemin faisant, il ne cessait de grommeler, de se répandre en plaintes et en imprécations; plus d’une fois encore il se heurta contre des obstacles de toute
sorte, tomba dans des trous ou des fossés, jusqu’à ce qu’il vît enfin briller dans le lointain une petite lumière.
— Ah ! s’écria-t-il, une lumière dans cet affreux pays de sauvages! Ces gens-là vont me conduire chez le notaire; je leur mets la main au collet et le sabre dans les reins, et je les fais marcher jusqu’à ce que je sois où je dois être.
11 s’avança, à travers champs, vers une métairie isolée , derrière la fenêtre de laquelle scintillait la petite lumière.
Sur ces entrefaites , Jean le domestique avait couru au village par un autre chemin, et déjà il frappait à la porte de son maître.
Après quelques questions faites de l’intérieur pour s’assurer que c’était bien lui et que personne ne l’accompagnait, on tira les verroux avec précaution, et, entr’ouvrant à peine la porte, on le laissa entrer.
'Le notaire était assis à une table avec sa femme et son fils Bruno. Le domestique dit en toute hâte :
— Vite, Bruno, cachez- vous. Un sans-culotte vient chercher du vin ici. Afin de pouvoir vous avertir, je l’ai conduit derrière le Moerbosch * dans le ruisseau. 11 n’en arrivera pas moins; ces gens-là ne se laissent arrêter par rien. Je ne puis rester ici non plus; il me tuerait, bien sûr... Vite, sauvez-vous... Je cours, moi, me cacher dans l’Elsbosch *.
Bruno s’approcha de sa mère toute tremblante, l’em-