L'ILE D'ELBE
Quand vous montez sur un paquebot, on ne manque jamais de vous annoncer d'avance le jour et l'heure où vous arriverez à votre but. L'assurance est sans doute fortagréable : clic n'est malheureusement pas infaillible. Le navire propose et l'ouragan dispose.
C'est ainsi que, le soir du mercredi 8 avril, au moment où nous sortions de Livourne, le pilote nous avait promis de nous déposer, le lendemaio malin, sur le quai de Civita-Vecchia. Nous y trouverions des voitures toutes prêtes à nous recevoir, et, d^s le même jour, dans la soirée, nous ne manquerions pas d'être rendus à Rome. C'était à merveille. Sur celte promesse, nous
étions allés nous endormir d'un sommeil plein d'espérances. Tout à coup je suis réveillé, exeulior somm, par de violentes secousses, par des cris pleins de terreur, et des bruits d'une nature inconnue, fracassa itun suon pien di spavenio, comme dit Dante.
Au milieu de la nuit, le réveil d'une foule de passagers secoués en sursaut dans leurs couchettes présente un tableau singulier. Grâce à la disposition de ces couchettes, placées les unes sur les autres en plusieurs rangs superposés, comme des cercueils dans les catacombes, on croirait voir, sans un grand effort d'imagination, un épisode de la résurrection universelle. Tous ces voyageurs, étrangers les uns aux autres, se jettent à bas de leurs lits, ouvrent de grands yeux où la stupidité de la peur se joint à la stupidité du sommeil, et adressent les plus étranges questions à leurs voisins qui les leur rendent. Ce spectacle est d'autant plus curieus qu'il n'est qu'à demi éclairé par la lanterne de nuit qui se balance sous le pont : l'illusion funèbre est complète.
La cause de ce brusque réveil, nous ne tardâmes pas à la comprendre, au bruit redoublé du vent et au balancement du navire : c'était une tempôte qui fondait sur nous. Ce n'était pas (ont, un fracas de lourdes
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ferrailles, traînées et retralnées sur le pont, et les confuses clameurs des matelots annonçaient qu'il se passait là-haut quelque chose d'inaccoutumé, même par les plus mauvais temps, sans doute un accident, un malheur peut-être. Je gravis rapidement l'échelle de la chambre.
C'était, en effet, une scène fort étrange dont le pont du navire était à celte heure le théâtre : nous avions à bord, comme 11 arrive souvent, des voitures appartenant à divers passa^rs. Bien des gens ont cette coutume d'emporter avec eux leur chaise de poste. Deux de ces voyageurs, embarqués à Livourne, n'ayant pas trouvé sous le pont de chambres disponibles, avaient eu l'idée de s'installer chacun dans sa berline respective. C'était charmant, ils naviguaient en voiture. Ces voyageurs étaient des Anglais. Tant que la mer ne fut pas trop méchante, ils dormirent sans encombre; mait la destins et les pou sont changeanis. Vers le milieu de la nuit, la mer, qui, malgré te dire des Anglais, ne leur est pas toujours trés-dévouée, eut un accès de subite colère, cl, par l'effet des convulsions du navire, les deux berlines, assez mal amarrées, eurent bientôt brisé les liens qui les fixaient en place. Alors chacune le ces voitures mises en liberté se prit à courir alter-
Hâtivement de bflbord à tribord, tantôt en avant, taaUkt en arrière. C'était quelque cliose comme une course olympique sur le poat d'un vaisseau. Les Anglais, surpris que leurs berlines sans chevaux eussent pris le mors aui dents, poussaient dans leur langue des cris inouïs. Pour comble de désastre, ces voitures, plus fougueuses que des chevaux pur sang, allaient, dans leurs courses répétées, heurter, de toute la violence d'une impulsion donnée par le roulis, les cabines du pont, où reposaient des familles russes, hommes, femmes et enfants. Ces malheureux, battus en brèche comme à coups de bélier, dans leur faible cloison, étaient tout simplement menacés d'être jetés à la mer avec leurs cabines. Dans cette crainte, ils poussaient de leur cdté des clameurs non moins lamentables que celles de nos Anglais.
— If «uieurs/criaienlà tue-tête lesmal heureux assiégés au]( malheureux assiégeants, teuiUez airéur vos berlines !
Ceux-ci n'auraient pas mieux demandé. Ils couraient le risque, si les cabines tombaient à la mer. de suivre leurs débris dans les flols. Une fois la brèche ouverte, ils allaient infailliblement à l'eau, et là, plus d'espoir de salut, à moins que les chevaux marins ne s'attelassent à leur voiture ou que les triions ne leur vinssent en aide sur cette mer mylholc^que.
— Capitaine, criaient-ils donc, de grâce, faites arrêter nos voitures!
Que l'on juge d'une pareille scène sur le pont d'un navire, à minuit, par un vent terrible, par une pluie diluvienne, au milieu d'un tourbillon de matelots cfTarés, au sein d'une obscurité profonde, où retentissait un charivari de cris russes et de vociférations anglaises. C'était à mourir d'épouvante et de rire.
Enfln, grâce au sang-froid du capitaine, qui avait tout à craindre pour son navire s'il éprouvait une avarie par un pareil temps, on parvint à faire cesser ce désordre. On arrêta les berlines, qui, celle fois, furent amarrées avec de triples chaînes. Les Anglais, heureux d'en être descendus, n'y remonièrent pas; ils préfi^raient poursuivre la route à pied.
La tempête continuait. Je restai quelque temps encore sur la dunette. Maintenant que je n'étais plus distrait par un épisode dont le ridicule gâtait l'horreur, je pouvais mieux admirer les beautés de l'ouragan.
Oh! qui m'emportera sur des ftoU sans rivtge«I Quand poinrai-je, la Dufi, aux clarté* det orves. Sur UD TaîsEMu sans taUt, au gri des «quUoDS, Fendre de l'océan les liquides vallons...
Ces vers me revenaient à la mémoire. Voilà cepen-
VOVAfJE EX ITALIE. 3ST
dani la poésie telle que nous l'aînions aujourd'hui. Autrefois le doux Vii^le, séduit par des images bien contraires, s'écriait :
O, ubi campi,
5perclmiM|ue, et virgiaibus bncchiU Lacenis Taïgeu!...
Ce que les poètes demandaient alors c'était le repos, les vallées ombreuses, le sommeil au bord des fontaines. Ils ne s'avisaient pas de souhaiter les horreurs de la nuit, les périls de la tempête, Lesversde Lamartine que nous venons de citer n'auraient élé compris ni des Grecs ni des Latins; Virgile lui-même, dont rame était ouverte à tant de vagues instincts, n'aurait vu là qu'une lettre close. Que s'est-il donc passé pour qu'un tel cliangcment se soit fait dans Vhmt humaine?
Comme je Taisais ces réflexions, j'aperçus au bord de la dunette une forme blanche qui se dessinait dans l'ombre. J'allai vers elle-, c'était une jeune fille que je reconnus pour l'avoir vue les jours précédents et avoir échangé quelques mots avec elle. Fille de la Pologne, elle allait avec son père visiter l'Italie. Celte nuit, elle était furtivement sortie de sa cabine pour venir voir, comme elle le disait elle-même, la mer en colère. Elle était là, penchée sur la galerie, bravant, pour
jouir du terrible spectacle, la pluie qui tombait à flots, le vent qui s'engouffrait avec violence dans les plis frémissants de sa mantille. Ainsi, la frêle et blonde créature, dont l'flme devait être encore toute neuve et toute nalvc, trouvait aussi des charmes à i'oura^n. Elle avait reçu de son siècle cette triste curiosité qui, maintenant, germe en nos cœurs dés le sein de nos mères. Elle était sœur des poètes byroniens; colombe, elle essayait des fortes voluptés de l'aigle.
Penché sur la mer, à cAté de la jeune rêveuse, je lui dédiai mentalement quelques vers qui ont trouvé depuis leur place dans lei Poêmet de la mer.
Quand elle fut redescendue dans sa cabine, comme la place sur le pont était peu tenable, j'imiiai son exemple, et j'allai reprendre le sommeil interrompu. Après le plaisir de contempler une tempête, celui de dormir pendant qu'elle mugit a bien son charme. Aux balancements du navire, aux plaintes criardes de toute sa charpente, au bruit du vent qui gronde avec furie sur les flancs du vaisseau , au bruit incessant de ces vagues dont votre lit n'est séparé que par une planche, et qui passent au niveau de votre oreille avec un fracas de torrent, vous donnez d'un sommeil plein de révcs étranges.
Au point du jour nous étions encore sur la dunette. Bon nombre de passagers vinrent nous y rejoindre. C'était le jour où, d'après les promesses de la veille, nous devions aborder à Civita-Vecchia. Nous apprîmes bientôt que nous en étions encore loin.
Après avoir tenté de tenir la mer, le capitaine déclara qu'il était inutile et dangereux de battre plus longtemps les flots intraitable?, et qu'il serait plus sage d'aller chercher asile dans un port voisin. Ce port, vers lequel nous tendîmes aussitôt par une marche rétrograde, c'était Porto-Ferralo, à llle d'Elbe.
Le nom de ce rocher produisit sur les passagers l'efTet d'un dédommagement. Puisque la tempête nous rejetait eo arriére, nous étions heureux que ce fût sur un rivage marqué d'un si grand souvenir. Voilà la gloire I
Entrés dans les eaux de Porto-Ferralo, il nous fallut d'abord parlementer avec les gens de la police et de la santé publique. Les visites achevées, l'hospitalité que nous venions demander, nous, pauvres pèlerins de la mer, ou pour mieux dire la permission de nous dérober à la tempête, nous fut accordée moyennant une somme de deux cents francs. C'est ainsi partout : partout, si ce n'est dans les ports francs, vous achetez le droit de ne pas faire naufrî^e.
vu. Si
Cela fait, nous nous jetâmes dans les barques amenées vers nous par les indigènes. Malgré la pluie qui ne cessait pas de tomber, malgré la bourrasque qui nou3 poursuivait jusque dans le port, nous avions hdte d'aller presser du pied cette rive, dont un souvenir fait la gloire, si qua est ea gloria! dirait Virgile, qui était sage comme Salomon.
Ce qui reste à l'Ile d'Elbe de cet homme qui. pendant quinze ans fut le maître du monde, et pendant dix mois un simple roitelet, est fort peu de chose. J'ai vu la maison qu'il habita. Je ne la décrirai pas pour épai^ner au lecteur l'impressiOD maussade qu'elle fit sur moi. Elle ressemble d'ailleurs à toutes les maisons qui n'ont aucune physionomie. Nous causàmesavec quelques habitants de l'Ile; il va sans dire que tous avaient plus ou moins connu U grandNapolèon. Ils nous offrirent de nous vendre les dernières tabatières du demi'dieu.Les Anglais les achetèrent. Ces mêmes Anglais, qui lirent périr le grand homme à Sainte-Hélène, sont préobément le peuple qui vénéra le plus sa mémoire. Si ce n'est pas de la logique, c'est peut-être de l'expiation. Les tabatières achetées, nous remontâmes à bord. A bord d'un paquebot, par un jour de relâche et de temps pluvieu](, on ne s'amuse guère. Ce ciel gris, dont la
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lumif^rc louche vous arrive dans les chambres, tamiséo par les vitrages épais du tillac, ces ondulations du navire qui, dans les eaux du port où les vagues de la haute mer font invasion, continue à se balancer comme un malade qui se retourne sur sa couche; cette incertitude du moment où l'on pourra reprendre la route ; cette idée que, sans le mauvais temps, on serait déjà au terme du voyage , tout cela n'a rien de gai. Alors les gens nerveux tombent en des mélancolies dont n'approchent pas les mélancolies de la terre ferme. Les bilio-sanguins sont bien heureux, ils narguent de toute ta supérioriié d'une robuste nature ces organisations élégiaqucs qui ne leur inspirent aucune pitié. Pour eux, cette journée d'ennui tumulaire est une journée comme une autre dont il importe de remplir les instants par des soins et des occupations quelconques. Les Anglais surtout sont merveilleux à voir dans do pareilles occurrences. Ce serait pour eux le cas ou jamais d'être pris de ce spleen qu'ils ont inventé, mais non! ils le gardent pour des occasions meilleures. Tout ce qui fait la tristesse et les atonies des autres voyageurs éveille au contraire leur bonne humeur. Eux. d'ordinaire si froids et si moroses, semblent dans ces moments-là accaparer toute la joie de la compagnie.
Ils ont uoe gaieté rétrospective qui répare tout le temps perdu. Ils se relèvent de toute leur taille, ils se font beaux, ils causent bruyamment, ils font des mots à la Falstaff, et sont les seuls à en rire; ils jouent à toute sorte de jeux, aux cartes, aux dames, aux dominos ; les plus modérés écrivent leurs impressions du jour sur un petit carnet de cuir noir, ou savourent en silence la poésie du Guide en Italie, qui indique le nombre de postes d'une ville à l'autre, et le chiffre exact des habitants de chaque bourgade.
Il y avait quatorze heures que nous étions là. Le soir venu, — le soir de ce jour où nous devions arriver It Romel — la mer n'avait guère calmé son effervescence. Que faire î rester à Porto- Ferraïo, ou sortir et aller passer sur les vagues une seconde nuit de tempête? Plusieurs étaient pour le premier parti ; à leur avis, le souvenir du glorieux prisonnier de l'Ile d'Elbe devait nous faire prendre en patience notre captivité. Peu touchés du rapprochement, d'autres votaient pour le départ. Le départ fut décidé, au grand déplaisir des uns, à la grande joie des autres, parmi lesquels je remarquai ma jeune Polonaise.