‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 13 sur 99 · LES MATELOTS · texte numérisé non relu

LES MATELOTS

De dire aux nations : f Plus d'intérôts contraires! De la paix entre vous, ambassadeurs et frères,

Nous échangeons le vœu.

peuples I par nos voix la nature vous crie :

« Vous n'avez qu'un soleil , n'ayez qu'une patrie,

« Et n'adorez qu'un Dieul »

Souffle, souffle, bon vent! incline sous ses toiles Notre brick saluant les premières étoiles

Qu'allume un ciel serein.

A nous la haute mer! à nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène

En maître souverain!

Dans les docks de Londres et de Plymoath , il n'est pas rare de trouver des Sailort nés sur des vaisseaai. Depuis leur enfance Jasqu'à leur vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage.

Chatbaubriand.

Le Dieu que je prie À fait ma patrie Des flots spacieux; Je n'ai vu du monde Que l'azur de Tonde Et l'azur des cieux.

Dans un vaisseau qui des terres Fuit toujours le bord lointain , Sur les vagues solitaires Je naquis un beau matin.

Le baptôme d'une lame Répandue à triple seau Vint, dit-on, me laver l'âme Et le corps dans mon berceau.

On m'a parlé d'une mère Qui me créa, pauvre et nu :

Sa tombe fut l'onde amère Trois jours après moi venu.

Ce qu'on appelle une femme, Est-ce un corps aérien?

Est-ce un nuage, est-ce une âme?

Seul encor, je n'en sais rien.

Ma frégate , dont la quille Creuse son lit dans les flots, Semble une immense coquille D^oiseau sur la mer éclos.

Grandissant dans la tempête Marin digne d'Albion,

J'eus pour sœur une mouette Et pour frère un alcyon.

Vers quelque rive qu'elle aille, Notre flottante prison Entend des bruits de bataille Retentir à 1* horizon; Et chaque souffle qui passe, Zéphyr ou vent en fureur.

Semble nommer dans l'espace Napoléon l'empereur!

Pour défendre l'Angleterre, Arsenal de nos vaisseaux.

Ma belle frégate en guerre Depuis dix ans tient les eaux :

Et moi, servant un empire Seulement connu de nom , Depuis neuf ans je respire Dans la poudre du canon.

Enfant malgré moi sauvage* Sur les flots toujours porté.

Je n*ai touché le rivage

D'aucun pays habité.

Que je veille ou que je dorme,

La terre, qui fait songer,

N*a pour moi pas d'autre forme

Qu'un nuage passager.

Parfois, au confîn des vagues.

Un continent apparaît; J'entrevois des formes vagues.

On dit : « C'est une forêt I C'est un capi » ou bien encore :

« Des clochers et des maisons I » Mais bientôt tout s'évapore, Tout retombe aux horizons!

Les vieux patrons, dans nos veilles.

Me racontent chaque soir Des prodiges, des merveilles Qu'un jour enfin j'irai voir; Puis, couché sur les antennes.

Comme un oiseau sur le vent.

Mille visions lointaines M'apparaissent en rêvant.

Que de choses inconnues, Quel monde étrange, inouï, Songeur bercé dans les nues.

Je vois d'un œil ébloui!

Ah 1 pour savoir de mon rêve S'il est fidèle ou s'il ment , Vienne enûn, vienne la trêve Suspendre notre armement...

— Ainsi , relevant sa taille, Chantait l'enfant svelte et blond, Quand tout à coup la bataille Fondit encor sur le pont.

Choc funeste au pauvre mousse :

On le vit, près d'un sabord, Exhaler son âme douce Et redire dans la mort : —

Le Dieu que je prie A fait ma patrie Des flots spacieux; Je n'ai vu du monde Que l'azur de Tonde Et l'azur des cieux.

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