PATER OCEAN US
Les peuplades des eaux, poissons et coquillages;
Là, des tribus sans nombre, enire les roseaux verts,
Cachent leurs nids, leurs jeux et leurs instincts divers.
A promener son œil sur cette mer sans bornes.
On croirait du néant voir les domaines mornes.
A la face des eaux n'arrêtez pas vos yeux;
Sondez, interrogez leur lit mystérieux :
Au-dessus, c'est la mort; au-dessous, c*est la vie,
G* est la flamme féconde, au ciel même ravie,
Pénétrant, échauffant, viviûant au loin
Tout un monde inconnu dont Dieu seul est témoin I
Que d'aspects variés ce monde étrange ambrasse !
La majesté, l'horreur, la puissance, la grâce,
Il unit tout : joyeux, terrible, triomphant,
11 épouvante l'homme, il amuse l'enfant I
Bercé par mon bateau dans une extase vague.
J'allais donc, et de Tœil je plongeais sous la vague. Et je voyais, à peine éclos du lit natal.
Les agiles poissons nager en plein cristal.
Jamais plus bel essaim n'avait diapré l'onde. Autour de ma nacelle, ils passaient à la ronde. S'approchaient, s'écartaient et revenaient encor : L'un, rapide et brillant comme une flèche d'or;
L'autre, pour mieux montrer sa robe verte ou bleue, Frôlant à peine Teau d'un mouvement de queue; Tous merveilleux à voir, violets, rouges, blonds-, Des jardins de la mer c'étaient les papillons !
Or, au sein de la vague où tant de splendeur brille.
Tandis que mon regard suivait cette escadrille,
Vers de lointains aspects mon esprit émigrait.
Et du riant tableau j'étais par eux distrait.
Aux grâces de la mer je confrontais ses forces :
Monstres de l'onde arctique, ours cruels, phoques, morses
Je vous voyais surgir de vos antres neigeux ;
Je voyais vos amours, vos colères, vos jeux.
Tu sortais tout à coup des banquises du pôle,
Toi qui transporterais un mont sur ton épaule.
Toi qui, dans un seul jour, parcours trois océans;
terrible colosse, ô géant des géants,
Dont le poëte Job, accroupi sur sa paille,
Fut seul digne autrefois de mesurer la taille I
C'est lui, Léviathan! le potentat des mers!
11 vient, troublant au loin ses domaines amers.
Les flots, quand il franchit superbement l'espace.
Se murmurent entre eux : « Cest notre roi qui passe ! »
Rivaux de son essor, les vents les mieux ailés
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Derrière lui bientôt s*arrétent essoufflés.
Prompt comme la pensée, il court d'un pôle à Tautre ;
Il plonge au fond des mers, dans leur fange il se vautre,
S'étend sur les trésors des vaisseaux engloutis.
Comme un Sardanapale aux plaisirs abrutis.
Au-dessus de Tazur, son spacieux théâtre,
Il remonte; il s'y livre à quelque jeu folâtre;
De ses vastes évents il fait jaillir les eaux.
Dont se croisent dans Tair les lumineux arceaux.
Qu'un ennemi vers lui se dirige, il s'en raille.
Ses flancs ne sont-ils pas plus durs qu'une muraille?
N'est-il pas assez fort, s'il les atteint d'un choc.
Pour renverser les tours assises sur le roc?
Ce monstre a toutefois ses heures de tendresses.
11 a pour ses petits de charmantes caresses;
Il leur donne son lait, veille sur leur sommeil.
Sur son robuste dos il les prend au réveil ;
Il les instruit dans l'art de fendre Tondre amëre.
Les suit avec amour, — et jamais jeune mère
N'a le cœur plus ému de terreur et d'orgueil.
Lorsque son premier-né s'échappe de son seuil.
Ma barque, cependant, près du bord balancée, A mon golfe natal ramenait ma pensée;
Et SOUS les flots, qu* émeut toute vie en travail, Je voyais végéter les branches d*un corail :
Et je songeais à toi, mystérieux artiste Dont le fragile ouvrage à la vague résiste, A toi qui, lentement, dresses les longs réseaux De cet arbre animé, la merveille des eaux I Et je songeais à vous, autres peuples d'insectes. Qui, d'un haut édifice occultes architectes.
Cellule par cellule, élevez le rocher Où le vaisseau qui passe a peur de s'accrocher. Et je voyais ramper, au pied des madrépores, La sèche qui répand son encre par les pores, Et voguer sur la mer, en pilote exercé, L'argonaute vermeil dans sa valve bercé.
Oui, la vie est partout, disais-je, au sein des ondes I Oui, le Dieu créateur qui prodigua les mondes Dans Tabime des eaux sema tant d'habitants.
Qu'à les nommer lui-même il userait le temps. Au sein de cette mer et si large et si haute, Colosse ou vermisseau, chaque vague a son hôte; Chaque flot écumant qui se brise à l'écueil Y roule tout un peuple imperceptible à l'œil. Foisonnantes tribus, peuplades fourmillantes,