‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 43 sur 99 · PATER OCEANUS · texte numérisé non relu

PATER OCEANUS

Coquillages, poissons, vivantes îles, plantes, Amoncelés aux bords, enfouis au milieu, Quel œil les compterait, excepté l'œil de Dieu 7 L*homme dénombrerait plutôt, de grève en grève, Les sables que le flux en collines soulève.

Ou le grain des épis que les champs ont donnés

A tous les fils d'Adam qui les ont moissonnés. Oui, la vie est partout dans Tonde, elle y ruisselle ; La plus petite goutte en roule une étincelle; Dans ces gouffres, dont Dieu seul connaît la hauteur, Chaque atome est doué d'un germe créateur I

La nuit, quand un vaisseau fend les mers de sa quille, Autour de lui, souvent, le flot s'allume et brille; La bouillonnante écume en grains étincelants Resplendit à sa proue, à sa poupe, à ses flancs. Lui, présentant au feu sa poulaine hardie, Poursuit sa route; il aime à voir cet incendie Qui, sur l'abîme obscur semé joyeusement, L'éclairé, inoiïensif, de son scintillement.

Le spectacle offre aux yeux des beautés sans rivales : Gerbes d*éclairs, serpents de phosphore, spirales, Globules embrasés, losanges et réseaux.

Vont roulant, pétillant, incendiant les eaux.

Alors, au gouvernail, le vieux patron qui veille Du miracle fréquent lui-même s'émerveille; Et, spectateur novice, alors tout passager Ébloui du prodige accourt l'interroger :

D*où naissent ces splendeurs dont ma vue est ravie ? Qui donc au sein des eaux brille ainsi? — C'est la vie! Cest ellel Tous ces corps, tourbillons enOammés, La recèlent en eux, ils sont tous animés !

Cet immense foyer n'a pas une étincelle.

Pas une, qui n'en soit au moins une parcelle; C'est elle qui rayonne, et qui monte, et qui bout, Et remplit l'Océan de l'un à l'autre bout I

a Ainsi donc. Océan, ô père prolifique,

A tout ce que contient ta couche magnifique,

A tout ce qui se meut dans ton immensité,

Tu dispenses les dons de ta fécondité I

Que dis-jel franchissant les bords de son domaine,

11 les verse partout sur la planète humaine :

A tous les continents qui bordent son bassin,

Il prodigue à jamais les trésors de son sein.

Voyez-vous ces vapeurs sur l'onde agglomérées?

Ce sont les eaux des mers sans cesse évaporées.

Nuages, elles vont verser la pluie aux champs

PATER OCEANUS. 23a

Que lézardait le feu des soleils desséchants.

Nuages, elles vont sur les cimes lointaines,

Alimenter sans fin les urnes des fontaines,

Des torrents écumeux féconder les berceaux :

Descendus de ces pics, tu verras les ruisseaux.

Les cascades d'argent, les rivières, les fleuves,

terre, Rapporter les eaux dont tu t'abreuves I

Et le sol verdira partout, et, largement.

Les champs étaleront leur manteau de froment.

Oui, ces mille cours d'eau, que boit toute culture.

Du vieux père Océan sont la progéniture ;

Ce sont ses propres fils, que lui-même a chargés

De transporter ses dons au monde partagés.

A la base des monts qui recèlent les sources.

Ils vont, ces nourriciers, multipliant leurs courses.

Chacun sur son passage arrose vingt pays :

Rhin, Danube, Éridan, Nil, Gange, Tanaïs,

Meschacébé, Niger, Orénoque, Amazones,

Des peuples différents réjouissent les zones ;

Us courent en semant le long de leur chemin

Les tributs que, pour vivre, attend le genre humain.

Et vers le lit natal tous dirigent leur marche ;

Et toi, vieil Océan, 6 pèrel ô patriarche!

Qui de tes fils errants attendais le retour,

'iU LES POEMES DE LA MER.

Tu leur ouvres ton sein qui tressaille d*amourI... »

Je disais, et la nuit, lentement descendue.

De ses ombres déjà revêtait l'étendue;

Et je voyais au ciel poindre les astres d'or ;

Et mon esprit, dont rien ne fatiguait l'essor,

A peine revenu des profondeurs de l'onde.

Sondait cet autre azur qu'aucun regard ne sonde,

Cet infini des cieux au scintillant rideau,

Près de qui l'Océan n'est qu'une goutte d'eau I...

Et moi, frère du ver qui rampe dans la vase,

Je parvenais, tremblant, au sommet de Textase ;

Et; de ta gloire immense inûme adorateur,

Je me précipitais en toi, seul Créateur,

En toi, seul Océan de vie universelle.

Père de qui tout sort et vers qui tout ruisselle.

En qui seul s'accomplit, durant l'éternité.

Le mystère d'amour et de fécondité !

Père, à qui les soleils rendent tous leur hommage.

Et dont notre Océan n'est que l'indigne image !

MARE VELIVOLUM

Où vont ces vaisseaux aux vives allures Qui, sortant du port, nous disent adieu 7 Où vont ces vaisseaux aux blanches voilures Que mon œil poursuit à l'horizon bleu 7

Ils vont, dispersés sur les vastes ondes, Explorer des b^rds inconnus de nous; Loin de ce rivage, ils vont voir des mondes Mille fois plus beaux, mille fois plus doux.

Mais nul, dans son vol, n'atteindra la grève

Du pays où tend mon désir lointain; Car le monde, hélas! que mon âme rêve ^'est aucun de ceux qu'un navire atteint!...

Page 1