‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 91 sur 99 · PLAGE DE MONT-REDON · texte numérisé non relu

PLAGE DE MONT-REDON

Muse qui possédez au cœur ce saint trésor Dont le ciel généreux enrichit ceux qu'il aime, Voici des vers, lisez ; mais, plus souvent encor, Faites-nous-en vous-même.

Écrivez ce que dit ce spectacle charmant Que mon œil, grâce à vous, apprit à mieux connaître. Paysage qui n*est encadré dignement Que dans votre fenêtre.

Dans ce radieux golfe où Tâme se complaît, Écrivez ce que dit le zéphyr à la voile, Le flot au gouvernail, le pêcheur au filet, Et la barque à l'étoile.

Écrivez ce que dit, le soir, en se levant, La lune, dont Tirnage à la mer brille et tremble, Reflet qu'on aime à suivre à la plage en rêvant, Quand on va deux ensemble.

Écrivez ce que dit au rivage attentif Cette voix de la mer si bien entrecoupée.

De la brise et du flot murmure alternatif.

Immense mélopée;

Concert vague et profond, qui n'est jamais si doux. Si suave à l'oreille et pénétrant à Tâme, Que le soir, vers minuit, quand c'est auprès de vous Qu'on l'écoute, madame!

PKADO, 184*:

Entre les caps d'azur qui dentellent la Grèce

Il en est un, que Tonde incessamment caresse,

Et qu'en voguant vers lui tout pieux pèlerin

Salue avec amour à l'horizon serein.

« Suniuml Suniuml dit-il, radieux faîte.

Gloire à toi I Gloire à toi I piédestal d'un prophète ;

1. M. de Lamartine, pendant l'automne de 184 7, habitait une maison do campagne sur la plage du Prado, à liaTseille.

Montagne que Platon, ce rêveur immortel,

Fit, en s'y reposant, plus sainte qu'un autel ! »

C'est là, c'est des hauteurs du fécond promontoire.

Qu'aux disciples groupés, frissonnant auditoire.

Il versait la sagesse à flots mélodieux,

Et qu'il se révélait plus divin que ses dieux !

Des rayons du couchant quand le mont se décore,

L'œil, après trois mille ans, croit voir son ombre encore

Passer et repasser sur les sommets déserts,

Et de son auréole illuminer les airs!

Dans un pli de ce cap, il est une autre plage Où brille un autre nom, frère de gloire et d'âge : Grève illustre! c'est là que, durant de longs jours. S'égarait l'orateur, roi des puissants discours. Esprit importuné par les rumeurs d'Athènes, C'est là qu'il s'isolait, lui, ce fier Démosthènes Qui venait demander aux flots retentissants Le secret orageux des sublimes accents.

Tout rocher sous ses pas se changeait en tribune ; Et, contredit en vain par les vents de la dune Et par les cris jaloux de tout le gouffre amer. Pour s'essayer au peuple, il haranguait la merl Debout sur les écueils sa grande ombre est restée.

Et, le soir, quand la grève est au loin tourmentée, Quand roule dans ia nuit la voix des flots hurlants, Sa voix, plus grande encor, tonne après trois mille ans.

Il est une autre plage, arrondie, odorante.

Où le flot se déroule, attiré par Sorrente,

Et qui, sur la falaise, élève une maison

Blanche, que tout regard salue à Thorizon.

Un vent du ciel, plus pur que Thaleine des anges,

Y recueille en passant le parfum des oranges; Et la mer, que son souffle agite d*un frisson,

Y chante nuit et jour sa plus molle chanson.

C'est là que, fatigué d'un long pèlerinage.

Le Tasse vint s'asseoir au midi de son âge ;

C'est dans ce golfe heureux, où chaque flot s'endoft.

Qu'une fois s'endormit ce naufragé du sort.

A la porte, où le pampre ondoyant se replie,

Il retrouvait l'amour de sa sœur Cornélie ;

Et, chantre des combats, à l'ombre des jardins,

Il rêvait aux exploits de ses chers paladins.

Son image toujours sur la plage s'élève ;

Et jamais voyageur n'approche de la grève

Sans t'évoquer, au bord du verdoyant coteau,

Harmonieux fantôme I ombre de Torquato !

Au foDd du vaste golfe où Venise s'écroule,

ii est un autre bord, assailli par la houle ;

Sable aride, où la mer, aux sourds gémissements.

Va des tombeaux voisins chercher les ossements.

Salut à toi, Lidol salut, triste rivage i

Cest là, sur cette terre inféconde et sauvage.

Que Byron, escorté de ses amers ennuis.

Accordait audience au démon de ses nuits.

Pressant de son coursier le vol insaisissable.

De la grève déserte il sillonnait le sable,

Et de ses visions demandait le tableau

A la nuit qui pendait sur la terre et sur Teau.

Il n'est plus; mais son ombre est encore vivante.

Et quiconque revient à la rive mouvante

Chercher un nom, que nul ne saurait oublier,

Y voit passer toujours le sombre cavalier !

Ainsi, sur cette mer dont j'interroge Tonde, Il n'est pas une plage, — infertile, — féconde, Où l'esprit du penseur se plaise à revenir.

Si Tceil n'y voit briller quelque grand souvenir. Malheur au lieu qui n'offre aucune trace illustre ! Un éternel printemps lui donna t-il son lustre, Fùt-il, plus que pas un, fleuri, doré du jour.

Il aurait nos regarda sans avoir notre amour. Jamais le voyageur, qui s*arrête ou qui passe, Ne daignerait nommer ce fragment de Tespace, Et, dans son cœur épris, emporter en rêvant Le charme impérieux qui ramène sou vent I —

Nous aussi, nous avons notre plage sereine :

Le flot harmonieux y caresse l'arène.

Et le pin, qui des monts ombrage le penchant.

Sur le chant de la vague y module son chant.

Elle est splendide à voir, soit que l'Aurore blonde

De ses lis effeuillés vienne pailleter l'onde.

Soit qu'un soleil couchant qui nous dit : » k demain ! »

Ajoute à ses flots bleus des franges de carmin.

Tout ce que Dieu répand de richesses bénies.

Doux rayons, doux parfums et douces harmonies.

Elle a tout, rien ne manque à ce rivage d'or :

La gloire d'un grand nom lui manquait seule encori

Il l'a conquise enfm : une beauté nouvelle

A notre âme attirée aujourd'hui s'y révèle :

Désormais cette grève, ou s'impriment vos pas.

Revêt une splendeur qui ne s'éteindra pas.

« C'est là qu'il vint un jour, dira-t-on d'âge en âge.

Celui qui fut doté d'un si bel apanage :

Qui, fascinant les cœurs, entraînant les esprits,

Des charmes de sa voix semblait lui-môme épris.

Poëte, il répandait ses strophes éclatantes ;

Orateur, il parlait aux foules palpitantes ;

Chroniqueur, il gravait, au vol de son burin,

L'histoire des grands jours sur des tables d'airain.

Heureuse donc la rive, heureuse la contrée

Qui par un pareil hôte un jour fut illustrée !

Heureux le flot d'azur qui put, en frémissant.

Arrêter son écume aux pieds d'un tel passant !

Les beaux noms sont épars sur vingt rives lointaines :

L'une a connu Platon, l'autre a vu Démosthènes;

L'une parle du Tasse et l'autre de Byron;

Mais tous ces noms ici sont unis dans un nom.

Ici sont confondus, dans un même prestige.

Trois éclairs dans un œil, trois fleurs sur une tige.

Sur la tête d'un seul trois pures royautés.

Sur un seul avenir trois immortalités! »

Piscatores autem descenderant et UTAbant retia.

{EvançiU ielon saint Lue.)

Ce soir, le flot dormant, qu'aucun vent ne soulève. Sans écume et sans bruit s*étale sur la grève ; C'est à peine si Tonde, en effleurant le bord, Y module à mes pieds un insensible accord. Un murmure douteux, qui meurt ou se prolonge. Gomme un soupir d'enfant qui dort et parle en songe Silence de la mer, sommeil du ûrmament!

Est-il rien de plus doux que ce recueillement? Au cœur le plus troublé des tumultes du monde Rien vaut-il cette paix solennelle et profonde?

Muet, j'ai beau prêter Toreille,... pas un bruit! Une voix cependant au sein de cette nuit S'élève : c'est la voix mélancolique et tendre, C'est le chant qu'un pêcheur à l'écho fait entendre. Sur son bateau, qu'à peine un vent fait ondoyer, Il vient de rallumer sa lampe ou son foyer, Et, tandis que ce feu, comme un reflet d'étoile, Brille au loin sur la mer, il chante sous sa voile : Il chante, car sa pêche est féconde, ce soir. Quand ses enfants, au bord, viendront le recevoir. Répandant à leurs pieds sa nasse qui fourmille. Il verra le bonheur de sa pauvre famille.

Et puis il dormira demain sur les galets.

Pendant qu'un chaud soleil séchera ses filets.

Oh! loin de lui, Seigneur, retiens tout vent contraire!

Oh! d'un amour profond, d'un tendre amour de frère,

J'aime, j'aimai toujours ces travailleurs du flot :

Ils reçurent du sort un humble et rude lot ;

Dans la sphère indigente où leur destin les parque.

Ils ne possèdent rien qu'une fragile barque.

Rien qu'un mince filet, dont souvent le tissu

Se déchire à la dent du roc inaperçu.

Durant les nuits d'hiver, bercés loin de la grève.

LKS PÊCHEURS. 355

Ils ont avec Torage une lutte sans trêve.

A l'heure ou chacun dort sous le toit des maisons. Ils veillent, eux, perdus dans les noirs horizons. Ont-ils jeté pourtant un blasphème à leur vie ? Non I résignés, et doux, et purs de toute envie, On les revoit toujours tels qu*à Génésareth Autrefois leur ami Jésus les rencontrait.

Aimons-les comme lui. Dès le matin de Tàge,

Pour moi, je les cherchais déjà de plage en plage.

Parmi leurs enfants nus que de fois j'ai bondi !

Que de fois n'ai-je pas, en décembre à midi,

Dans une barque à sec dormi sur la poulaine,

Près des vieillards couchés dans leurs cabans de laine I

Et, depuis, que de fois, visiteur familier,

N'allai-je pas revoir leur seuil hospitalier!

Dans une anse écartée, où la vague éternelle Déroule sa volute et la replie en elle.

Bords qui, par le soleil brûlés incessamment. Simulent de l'Afrique un sablonneux fragment, S'élève une bourgade, — humble et triste village, Ou plutôt de maisons monotone assemblage, A qui les voyageurs trouvent, en arrivant.

Moins l*aspect d*uD hameau que celui d'un couvenU

A ses toits réguliers prolongés en portique,

On devine la main d'un peuple monastique :

C'est TEspagne, en eiïet, qui, dans le temps ancien,

A bâti ce hameau demeuré toujours sien ^

Que j*ainie à te revoir, dans cette colonie^

Race de matelots à la face brunie,

Peuplade d'étrangers, que les vents du destin

Aux sables provençaux jetèrent un matif) !

Bien des jours ont passé, depuis que nos rivages

Vous reçurent, bannis aux allures sauvages !

Mais qu'importent les jours? Après plus de mille ans,

On voit sans cesse en vous les mêmes Catalans.

Le temps n'a rien changé sur l'antique médaille :

On retrouve toujours Thomrne souple de taille,

Qui, de ses bras nerveux fendant le flot amer,

A mesuré sa force aux forces de la mer.

Même œil, même profil au vieux type (idèle.

Dont un bec d'épervier fut le premier modèle ;

Même front, basané par ce hâle marin

Qui, de chacun de vous, fait un buste d'airain.

Oui, je vous aime ainsi, race robuste et forte.

I 11 existe, près de Marseille, une bourgade habitée, depuis des siècles^ par une coloDie de Catalans.

LBS PÊCHEURS. 357

Patrons que chaque jour la haute mer emporte Jusqu'aux horizons bleus, où vos filets tendus Emprisonnent l'essaim des poissons attendus.

Assis au flanc des monts, que d'heures j*ai passées A voir blanchir au loin vos tartanes bercées, A suivre tour à tour leurs évolutions, Ou le vol dans Tazur des souples alcyons 1 Rien n*arrôte l'essor de vos courses hardies : Par le vent favorable aux voiles arrondies, Dépassant de Planier la lumineuse tour.

Vous allez de la Corse explorer le contour.

Souvent même, invoquant la Vierge pour compagne. Vous mettez sous le foc les rivages d'Espagne, Et vous allez revoir, enfants religieux, La chère Barcelone où dorment vos aïeux.

Puis, au retour enfin, quand l'escadrille arrive. Vos femmes, vos enfants accourent à la rive.

Ils viennent recevoir, dans le jonc des paniers. Le peuple bondissant de vos frais prisonniers. Vous jetez à la fois sur la mousse et le sable Le rouget, le pageot, Tanguiile insaisissable, La girelle, qui semble, au sortir du flot clair. Un papillon de l'eau dépaysé dans l'air.

La langouste au long dard, dont le doigt se méfie, La dorade au flanc d*or que son nom glorifie, Le merlan, le thon lourd qu'on soulève à deux mains, Et le turbot, orgueil des vieux banquets romains. Éblouissant monceau! La grève en est couverte. Ils sautillent longtemps sur le lit d'algue verte ; Et Ton dirait, à voir tant de vives couleurs. Que la mer jette au bord des guirlandes de fleurs.

Page 1