‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 98 sur 99 · CHANSONS DU SOIR · texte numérisé non relu

CHANSONS DU SOIR

Après un jour d'été, quand la ville s'endort, Qu*elle étouffe Técho de ses rumeurs dernières; Quand les lampes du soir dans les maisons du port S'allument, et sur l'eau projettent leurs lumières;

Le long des quais obscurs il est doux d'écouter, Dans cet apaisement des heures recueillies, Les airs que les marins se prennent à chanter D'une âme enfin rendue à ses mélancolies.

Préludant au sommeil qui s'apprête à venir.

Ce chant, dont la tristesse à temps égaux s'exhale.

IPour chaque matelot est comme un souvenir, Comme une vision de la terre natale.

Marqué de son accent, chaque peuple a le sien : L'Anglais un rhythme dur, mêlé de quelque ivresse^ L'Espagnol un refrain pieux, Tllalien Des couplets que Tamour emmielle de tendresse.

Mais, entre ces accords, à mon gré le plus doux, C'est Tair vague et plaintif, la sourde cantilëne Que les matelots grecs, hôtes fréquents chez nous, Chantent sur leur navire, assis vers la poulaine.

Sans varier d'un son, d'où viens-tu, chant si vieux. Héritage flottant qu'un siècle à l'autre envoie?... Est-il vrai, matelots, que déjà vos aïeux Le chantaient en partant pour la guerre de Troie?...

Sur un de ces coteaux qui dominent la rade, De grands et larges blocs de marbre sont couchés; Ruines qu'en passant chaque siècle dégrade, Et dont le vent polit les angles ébréchés.

Ces fragments, où survit la beauté des vieux âges.

Ont-ils plané jadis dans quelque saint fronton?

En face de la mer, sur nos antiques plages,

La Grèce eut-elle un temple? On le dit. — Qu'en sait-on?

Le temps, qui se complaît en ces métamorphoses. Qui de l'autel des dieux fait un vil abreuvoir,

A fait de vos débris, marbres aux veines roses,

Des bancs, de simples bancs, où chacun peut s'asseoir.

Voisins de la cité qui s'étend au rivage,

De ses plus vieux marins ils sont le rendez-vous.

Là viennent chaque jour, fidèles à l'usage,

Ceux à qui la vieillesse a fait des jours plus doux.

Fronts caducs, cheveux blancs, épaules affaissées, Les uns mornes, ceux-là causant à demi-voix.

Ils sont là, côte à côte, — ainsi qu'aux portes Scées Les vieillards d'Ilion rassemblés autrefois.

Ils y viennent surtout en novembre, en décembre, Quand brillent les soleils qu'aime un sang refroidi, Quand au pâle tison de son humide chambre L'homme indigent préfère un rayon de midi.

A tous ces vétérans qui furent des athlètes, A ces soufTre-douleurs du vent et de la mer, A ces lutteurs brisés, meurtris par les tempêtes. Le spectacle des eaux reste encor le plus cher.

Us aiment à les voir bercer, molles et douces,

L*essaim des goélands, leurs hôtes familiers. Et sur le môle usé, vert d* algues et de mousses, Suspendre leur écume en festons réguliers.

Du navire qui passe ils jugent la manœuvre:

« Fin voilier, disent-ils, conduit par un bon chef. » Au pavillon qui flotte, ondoyante couleuvre, Ils savent à quel peuple appartient chaque nef.

Puis, que de souvenirs, de récits, d'odyssées ! Chacun d'eux fit vingt fois le tour de l'univers. Que d'histoires sans fin, toujours recommencées. Au soleil d'autrefois réchauffent leurs hivers I

Tel de ces braves gens connut la renommée :

Paul Evrard, timonier comme on n'eu revoit plus, Seul, dans un ouragan, sur sa poupe entamée, D'un désastre imminent sauva le Romulus,

Ton nom, Toussaint Deschamps, n'est pas moins populaire : Quand l'Anglais au commerce interdisait les eaux. Que de fois on te vit, audacieux corsaire, Fondre, la hache au poing, sur ses plus forts vaisseaux!

Les mers n'ont pas d'écueils, les plages pas de ville, Que Faure, ancien gabier, n*ait connus en passant. Il partit, il revint avec Dumont d'Urville ; Voir ! cette passion lui consumait le sang.

 Germain Lepradier demandez son histoire.

« Dans une île du Sud par l'ouragan jeté, Je fus roi, dira-t-il, d'une peuplade noire, Et, par elle, en dédain je pris la royauté. »

Salut à celui-ci, qui, de son coin modeste, A l'horizon de brume attache un long regard!

Privé d'un bras, la croix orne son humble veste. Que fut-il? On répond : « Enseigne à Trafalgar! »

De ces hommes, si fiers aux jours des forces neuves. De tous ces voyageurs, de tous ces combattants. De tant de cœurs d'acier trempés dans mille épreuves, Qu'avez-vous fait, hélas! ô rudes mains du temps?

Vous les avez flétris, comme l'hiver les arbres ; Vous les avez frappés, criblés de coups mortels; Vous les avez assis, tristes, parmi ces marbres. Fantômes de héros sur des débris d'autels I

 la tiède chaleur qu'un ciel d'automne épanche, Chaque jour ils sont là, grelottant sous nos murs; Au vent qui, tour à tour, frappe une tête blanche, Achevant de tomber comme des fruits trop mûrs.

Vêtus de haillons bruns, ils rêvent, immobiles, Presque tous indigents après tant de travaux : Eux, par qui l'opulence abonde dans nos villes. Eux, par qui notre gloire a volé sur les eaux I

De leurs mornes ennuis rien ne vient les distraire. Si ce n'est cette rade au spectacle mouvant, Une barque qui lutte avec le vent contraire.

Du nord ou de l'aurore une voile arrivant.

Ils parlent de la mer, ils parlent de la France ; A leur double tendresse ils reviennent toujours ; Le lien le plus fort n'est-il pas la souffrance Pour attacher au cœur d'éternelles amours I

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