‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 115 sur 266 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès; Car, tranchant avec moi par ces termes exprès : « Retirez-vous, mon âme aux visites renonce, » Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse, : Cette pierre ou ce grès, dont vous vous étonniez. Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds, Et j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée. D'une telle action n'êtes-vous pas surpris? L'Amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits? Et peut-on me nier que ses flammes puissantes Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes? Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit? Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit? Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage? Dites.

ARNOLPHE

Oui, fort plaisant.

HORACE

Riez-en donc un peu.

Arnolphe rit d'un air forcé.

Ce* homme, gendarmé d'abord contre mon feu, Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade. Comme si j'y voulois entrer par escalade ; Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, Anime du dedans tous ses gens contre moi. Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême! Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour. Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire; Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire ; Et vous n'en riez pas assez, à mon avis.

ARNOLPHE, avec nn ris forcé.

Pardonnt-z-moi, j'en ris tout autant que je puis.

HORACE

Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre. Tout ce que son cœur sent, sa main a su l'y mettre.

!56 L'ÈCOLb DES FEMMES

Mais en termes touchants et tout pleins de banté, De tendresse innocente et d'ingénuit«, De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure.

ARNOLPHE, bas, à part.

Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sort. Et, contre mon dessein l'art l'en fut découvert. HORACE lit.

« Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par on je » m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerois que vous » sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, » et je me défie de mes paroles. Comme je commence t » connoître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai » peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en » dire plus que je ne devrois. En vérité, je ne sais ce quo » vous m'avez fait; mais je sens que je suis fâchée à mourir » de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes » les peines du monde à me passer de vous, et que je serois » bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire » cela ; mais enfin je ne puis m'empèchcr de le dire, et je ))VOudrois que cela se put faire sans qu'il y en eût. On » me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trom- » peurs, qu'il ne les faut point écouler, et que tout ce que » vous me dites n'est que pour m'abuser ; mais je vous » assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous; et je » suis si touchée de vos paroles, que je ne saurois croire » qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui » en est; car, enfin, comme je suis sans malice, vous auriez » le plus grand tort du monde si vous me ^trompiez, et je » pense que j'en mourrois de déplaisir. »

ARNOLPIIE, à part.

Honl chienne!

HORACE

Qu'avez-vous?

ARNOLPHE

Moi? rien. C'est que je ton==!e.

HORACE

Avez- vous jarrvis vu d'expression plus douce?

Page 1