‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 153 sur 266 · CÊNE VI. — DORANTE, CL1MÈNE,.URANIE, ÉLISE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

CÊNE VI. — DORANTE, CL1MÈNE,.URANIE, ÉLISE, LE MARQUIS

DORANTE

Ne bougez, de grâce, et n'interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris ; et jamais on n'a rien vu de si plaisant que la diversité des jugements qui se font là-dessus. Car, enfin, j'ai ouï condamner cette comédie à certaines gens , par les mêmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus.

URANIE

Voilà monsieur le marquis qui en dit force mal.

LE MARQUIS

Il est vrai. Je la trouve détestable, morbleu ! détestable, du dernier détestable, ce qu'on appelle détestable!

DORANTE

Et moi, mon cher marquis, je trouve le jugement détestable.

LE MARQUIS

Quoil chevalier, est-ce que tu prétends soutenir cette pièce ?

DORANTE

Oui, je prétends la soutenir.

LE MARQUIS

Parbleu 1 je la garantis détestable.

DORANTE

La caution n'est pas bourgeoise l. Mais, marquis, ps» quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis?

LE MAKQUIS.

Pourquoi elle est détestable ?

DORANTE

Oui.

LE MARQUIS

Elle est détestable, parce qu'elle est déteslabîc.

i Pour : suffisante. Voyez plus haut, tome 1er, page 253, notecinquieins. M. 4^

'■^ LA CRITIQUE DE L'ffCOLE DES FEMMES

DORANTE

Après ceia, il n'y a plus rien à dire , voilà son procès. laH. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui v sont.

LE MARQUIS

Que sais-je, moi? je ne me suis pas seulement donné fa peine de l'écouter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si méchant, Dieu me damne! et Dorilas, contre qui j'étois *, a été de mon avis.

DORANTE

L'autorité est belle, et le voilà bien appuyé I

LE MARQUIS

Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait. Je ne veux point d'autre chose pour témoigner qu'elle ne vaut rien.

DORANTE

Tu es donc, marquis, de ces messieurs du bel air qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seroienl fâchés d'avoir n avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le théâtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayoit les autres ridoit son front. A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié; et quelquefois aussi, le regardant avec dé^-it, il lui disoit tout haut : Bis donc, jmrterre, ris donc! Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fil. Apprends, marquis, je le prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie ; que la différence du domi-louis d'or et la pièce de quinze sous ne fait rien du tout au bon goût; que, debout et assis, l'on peut donner un mauvais jugement; et qu'enfin, à le preiidro en général, je me fierois assez à l'approbation du partt-rre, par h raison qu'entre ceux qui le composent il y en aplu-

* Pour: à càtO de tjui j'ulais Archaïsme passé de moil?.

Page 1