SCENE VII
plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous a'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaîlre le? gens de votre siècle. En un mot, dans lei pièces sérjeuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.
CUMÈNE.
Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rii e dans tout ce que j'ai vu.
LE MARQUIS
Ma foi, ni moi non plus.
DORANTE
Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas. C'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.
LYSIDAS.
ÏhD. foi, m.onsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.
La cour n'a pas trouvé cela.
LYSIDAS.
Ail ! monsieur, la cour I
DORANTE
Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous vouiez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses ; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumières des courtisans. Sachez, s'il vous plait, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un pomt de Venise* et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque
* Dentelles qui coûtaient fort cher.
courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si ju<5les; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savans qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce de tout lo beau monde on s'y fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé ' des pédans.
URANIE
11 est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les coimoîlre, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.
DORANTE
La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession ; et, si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'i' y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroii une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs rafFinemens ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers.
LYSIDAS.
Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais, enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'ofl're d'y montrer partout cent défauts visibles.
URANIE
C'esi une étrange chose de vous autres, messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout Je monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où
' Pnur: couvert do rouille. Mot composé par Molière, n\.iu>f.t\ùv.\. ii-ufrSlé. cl liiis-expieiibif.