‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 170 sur 266 · II. i<i · texte numérisé non relu

II. i<i

MADEMOISELLE MOLIÈRE

Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferais sur ce sujet. je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galans.

MOLIÈRE

Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant ; nous avons autre chose à faire.

MADEMOISELLE BÉJART

Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que n'avez- vous fait cette comédie des comédiens dont vous nous avez parlé il y a longtemps? C'était une affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose; et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils * vous ouvroient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rôl~: comique, ce n'est pas le peindre lui-même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente, <rt se servir dcj mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux différens tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages neveulent ni les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoit.

aOLIERK.

a est vrai ; mais j 8' Oies raisons pour ne pas le faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valût la peine, et puis il falloitplusde temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours 2 de comédie sont les mêmes que les nôtres, à peine ai-je été les voir que trois ou quatre fois depuis quo nous sommes à Paris; je n'ai attrapé de leur manière de 'éciter que ce qui m'a d'abord saule aux yeux, et j'aurois

' Le« comédiens de l'hôtel do Bm. cogne. Voyez plus haut, p. 216. * L« inarUi, le vendiedi et le diiiiuucbe. Lm cieux Uuupesjouaieutsiuu(t< inéiueiit et à la même Iieuie.

SCÊNR I 243

eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraist bi^ ressemblans.

MADEMOISELLE DUPARC

Pour moi , j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

MADEMOISELLE DEBRIE

Je n'ai jamais ouï parler de cela.

MOLIÈRE

C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être n'auroit pas fait rire.

MADEMOISELLE DEBRIE

Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

MOLIÈRE

Nous n'avons pas le temps maintenant.

MADEMOISELLE DEBRIE

Seulement deux mots.

MOLIÈRE

J'avois songé une comédie i où il y auroit eu un poëte, que j'aurois représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivée de la campagne. « Avez-vous, auroit-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce... — Eh! monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé. — Et qui fait les rois parmi vous? — Voilà un acteur qui s'en démêle 2 parfois. — Qui? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre 3; un roi, morbleu! qui soit entripaillé ^ comme il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle

' Pour: à une eoin<^die. Nuance archaïque que nous avons perdue. Molière n'a pas seulement Vidée passagère d'une comédie, elle est poiu lui tout un rêve.

2 Pour s'en me. Nous avons encore • se mêler d'une chose.

' Moiiflcury, dont l'abdomen était immense, tt (jue Molieic va parodier tout à l'heure.

♦ Pour: chargé de tripes. Mot hiirlcsque créé par Molière k la façon de Rabelais.

chose qu'un roi d'une taille galante! Voilà déjà un grand défaut. Mais que je l'enlende un peu réciter une douzgjne de Vers. » Là-dessus le comédien auroit récité, par eieaiple, quelques vers du roi, de Nicomède :

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi, Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte : « Comment 1 vous appelez cela réciter? C'est se railler ; il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi :

Te le dirai-je, Araspe ? etc.

Voyez-vous cet te posture? Remarquez bien cela= Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha. — Mais, monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi, qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes, parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque. — Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante. » Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et du Curiace,

Iras-tu, ma chère àme ? et ce funeste honneur Te plall-il aux dépens de tout notre bonheur ? Hélas! je vois trop bien, etc.

tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils

auroient pu. Et le poëte aussitôt : « Vous vous moquez,

vous ne faites rien qui vaille, et voici comme il faut réciter cela :

II imite mademoiselle de Beauchâtcau, comédienne de l'hôtel de

Bourgogne.

Iras-tu, ma chère àme? etc.

Non, je te counois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné! Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les pi is grandes allliC' lions. » Enfin, voilà l'idée ; et il aurait parcouru .■'e même tous les aclcurs et toutes les actrices.

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