‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 230 sur 266 · ACTE I, SCENE II 82S · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II 82S

Ce sont des animaux d'un naturel fort doux, Et qui prennent toujours la fuite devant nous; Mais aller attaquer de ces bêles vilaines Qui n'ont aucun respect pour les faces liumaines, Et qui courent les gens qui les veulent courir, C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

EURYALE

Dis-nous donc ce que c'est.

MORON

Le pénible exercice Où de notre princesse a volé le caprice 1 J'en aurois bien juré qu elle auroit fait le tour • Et la course des chars, se faisant en ce jour, Il falloit affecter ce contre-temps de ciiasse Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce. Et faire voir... Mais chut ! Achevons mon récit, Et reprenons le fil de ce que j'avois dit. Qu'ai-je dit ?

EURYALE

Tu parfois d'exercice pénible.

MORON

Ah ! oui. Succombant donc à ce travail horrible

(Car en chasseur fameux j'étois enharnaché,

Et dès le point du jour je m'étois découché *).

Je me suis écarté de tous en galant homme,

Et, trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme,

J'essayois ma posture, et, m'ajustanl bientôt,

Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut,

Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,

Et j'ai, d'un vieux buisson de la forêt touffue,

Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur,

Pour. . .

EDRYALE.

Qu'est-ce ?

AIORON.

Ce n'est rien. N'ayez point de frayeu?. Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause; Je serai mieux en main pour vous conter la cho^e.

1 Tour: j'avais quitté lua couche. C'est une licence plutôt qu'un ar cbaïsuie.

J'ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chassé,

Avoit d'un air affreux loul son poil hérissé,

Ses deux yeux flamboyans ne lançoicnt que menace,

Et sa gueule faisoit une laide grimace,

Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser,

RIontroientde certains crocs... je vous laisse à penser.

A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes ;

Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes,

Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot.

ARBATE.

Et tu l'as de pied ferme attendu ?

MORON

Quelque sotl J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre.

ARBATE.

Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre I Ce trait, Moron, n'est pas généreux...

MORON

J'y consens; Il n'est pas généreux,, mais il est de bon sens.

ARBATE.

Mais, par quelques exploits si l'on ne s'éternise...

MORON

Je suis votre valet. J'aime mie.ix que l'on dise ; C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier, Mcron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier ; Que si l'on y disoit : voilà l'illustre place Où le brave Moron, signalant son audace, Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort, Par un coup de ses dents vit terminer son sort.

EURYALE

Fort bien.

MORON

Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire, Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire,

EURYALE

En effet, ton trépas fàcheroit tes amis; Mais, si de ta frayeur ton esprit est romis. Puis -je te demander si du feu qui me brûle...

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