ACTE, I, 5CÊNR I
Tandis que là-dessus je haussois les épaules,
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles;
Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas,
Et, traversant encor le théâtre à grands pas,
Bien que dans les côtés il pût être à son aise,
Au milieu du devant il a planté sa chaise,
Et, de son large dos morguant * les spectateurs,
Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte;
Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte,
Et se seroit tenu comme il s'étoit posé,
Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé.
— Ah ! marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place-, Comment te portes-tu? Souffre que j6 t'embrasse.
Au visage, sur l'heure, un rouge m'est monté,
Que l'on me vît connu d'un pareil éventé.
Je l'étois peu pourtant; mais on en voit paroître
De ces gens qui de rien 2 veulent fort vous connoître.
Dont il faut au salut les baisers essuyer.
Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer.
Il m'a fait à 1 abord cent questions frivoles,
Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
Chacun le maudissoit; et moi, pour l'arrêter.
Je serois, ai-je dit, bien aise d'écouter.
— Tu n'as point vu ceci, marquis? Ah! Dieu me damne I Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne ;
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. Là-dessus de la pièce il m'a fait un sommaire. Scène à scène, averti de ce qui salloit faire, Et jusques à des vers qu'il en savoit par cœur Il me les réciloit tout haut avant l'acteur. J'avois beau m'en défendre, il a poussé sa chance, El s'est devers la fin levé longtemps d'avance :
• Pour: insultnnt avec mogue. Mut admirablement irii^fiië. dont je ne coi'oais pa> d'autte exeniple De l'ilalieii, lUoryanie, iieros da fuici, geaiil insdleiv.
2 Four : qui ne vous connaissant de rien, t'uit-a-dire aucuuemenl, etc. Ellipse et hardiesse reinarquables.
70 LES FACIin-UX
Car les gens du bel air, pour agir galamment,
Se gardent bien surtout d'ouïr le dénoùment.
Je rendois grâce au ciel, et croyois, de justice *,
Qu'avec la 'îomédie eût fini mon supplice ;
Mai^i; ''.omme si c'en eût été trop bon marché,
Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché.
M'a conté ses exploits, ses vertus non communes,
Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes,
Et de ce qu'à la cour il avait de faveur.
Disant qu'à m'y servir il s'olîroit de grand cœur.
Je le remerciois doucement de la tête.
Minutant 2 à tous coups quelque retraite honnête;
Mais lui, pour le quitter, me voyant ébranlé :
— Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est écoulé. Et, sortis de ce lieu 3, me la donnant plus sèche *■ :
— Marquis, allons au Cours faire voir ma calèche; Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair En fait à mon faiseur faire une du même air.
Moi de lui rendre grâce, et, pour mieux m'en défendre, De dire que j'avois certain repas à rendre.
— Ah! parbleu! j'en veux être, étant de tes amis, Et manque au maréchal à qui j'avois promis.
— De la chère, ai-je fait, la dose est trop peu forte Pour oser y prier des gens de votre sorte.
— Non, m'a-t-il répondu, je suis sans compliment, Et j'y vais pour causer avec toi seulement;
Je suis des grands repas fiitigué, je te jure.
— Mais, si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure.
— Tu te moques, marquis; nous nous connoissons tous; Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux.
Je pestois contre moi, l'âme triste et confuse Du funeste succès qu'avoit eu mon excuse,
• pour : qu'il élail de ju«tirc. Ellipse du mfnie ordre.
i Pour : faisan! la iniiiuto, forniniit le plan. Archaïsme regrettable, î ^o spcclarle (liiissail alors ft sept heures du soir.
* Pour : r(>poiise plus sèche. Ellipse qui correspond à la donner belle, • donner bunue.