‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 84 sur 266 · SCÈNE I. — CHRYSALDE, ARNOLPHE · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — CHRYSALDE, ARNOLPHE

CHRYSALDE.

Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main?

ARNOLPHE

Oui. Je veux terminer la chose dans i demain.

CHRYSALDE.

Nous sommes ici seuls; et l'on peut, ce me semble, Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble. Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur? Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur. Et, de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme est à vous un coup bien téméraire.

ARNOLPHE

Il est vrai, notre ami. Peut-élre que chez vous Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous; Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient partout l'infaillible apanage.

CHRYSALUE.

Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant; Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on on prend. Mais, quand je crains pour vous, c'est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie : Car enfin vous savez qu'il n'est grands, ni petits, Que de votre critique on ait vu garantis; Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, De faire cent éclats des intrigues secrètes...

ARNOLPHE

Fort ûien. Est-il au monde une antre ville aussi Où l'on ait des maris si patiens qu'ici? Est-ce qu'on n'en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces?

< Pour : (luit» la journée de domain. Ellipse trop dure.

L'un ama^^e du bien, dont sa femme fait part

A ceux qui prennent soin de le faire cornard ;

L'autre, un peu plus heureux, mais non pas moins infâme.

Voit faire tous les jours des présens à sa femme.

Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu,

Parce qu'elie lui dit que c'est pour sa vertu.

L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères;

L'autre en toute douceur laisse aller les affaires ;

Et, voyant arriver chez lui le damoiseau,

Prend fort honnêtement ses gants et son manteau.

L'une, de son galant, en adroite femelle,

Fait fausse confidence à son époux fidèle,

Qui dort en sûreté sur un pareil appât,

Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas;

L'autre, pour se purger de sa magnificence.

Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ;

Et le mari benêt, sans songer à quel jeu,

Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu.

Enfin, ce sont partout des sujets de satii-e ;

Et, comme spectateur, ne puis-je pas en rire?

Puis-je pas de nos sots...

CHRYSALDE.

Oui ; mais qui rit d'autrui Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. J'entends parler le monde ; et des gens se délassent A venir débiter les choses qui se passent; Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, Jamais on ne m'a vu triom|)her do ses bruits. J'y suis assez modeste; et, bien qu'aux occurrences Je puisse condamner certaines tolérances. Que mon dessein ne soit de souffrir nullemetii Ce que quelques maris souffrent paisiblement, Pourliint je n'ai jamais affecté de le dire; Car enfin il faut craindre un revers de satire, Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas De ce nu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. Ainsi, quand à mon front, par un sort qui tout rnèno, Il scroit arrivé quelque disgrâce humaine,

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