‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 11 sur 141 · Préface de ce Discours · texte numérisé non relu

Préface de ce Discours

5. Un passage de cette lettre a déjà été cité plus haut, p. xi. Celui-ci est donné par Éd. Fournier, Comédie de La Bruyère, p. 9t.

iiir des idées et des bons mots. » On le voit, Valincour a peur que la postérité n'attribue au prince Henri-Jules tout le mérite du livre des Caractères.

Parmi les dédommagements qui s'offraient encore à La Bruyère, était le commerce habituel avec la meilleure société. Il y était fort recherché pour les agréments de son esprit; et des témoignages du temps nous apprennent que, (( malgré sa laideur, la rudesse de ses traits et son air de soldat, les dames le couroient*. » Et qu'on ne croie pas que ce fussent les dames de la ville qui lui fissent le meilleur accueil. 11 semble lui-même nous dire le contraire et nous en développer les raisons en un passage du chapitre de la Ville :

« Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la contrefaire; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables et caressants, que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite : elles ne s'informent ni de ses contrats, ni de ses ancêtres; elles le trouvent à la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied, s'il a une charge, une terre ou un équipage : comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignité, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connoître : mais si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! ôtera-t-ellelesyeuxde dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle; on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui

1. Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 431, cité par Éd. Fournier, Comédie de La Bruyère, p. 22b'.

YIE DE LA BRUYÈRE. xvu

le font rouler plus mollement : elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux. »

Après son entrée dans la maison des Condé, les deux seuls faits connus de la vie de La Bruyère sont la publication des Caraclères et sa candidature à l'Académie française. Dans une vie tranquille comme la sienne, ce furent deux événements.

L'apparition de son livTe (1688) fit passer tout d'un coup le nom de La Bruyère de l'obscurité la plus complète à la célébrité la plus retentissante. Neuf éditions successives, publiées en huit ans (1688-1696), sans compter celles qui suivirent sa mort, attestent le succès qu'obtint tout d'abord cette peinture des mœurs du temps, qui devenait de plus en plus vive, d'édition en édition. Voltaire rapporte^ que, avant de faire paraître son ouvrage, La Bruyère l'avait lu à M. de Malezieu, précepteur du jeune duc du Maine, futur membre de l'Académie française : « Mon ami, lui dit Malezieu, il y a là de quoi vous faire bien des lecteurs et bien des ennemis. »

La Bruyère eut en effet pour ennemis, non-seulement tous ceux qui étaient désignés plus ou moins clairement dans les Caractères, mais ceux qui crurent s'y reconnaître, ou furent nommés dans les clefs manuscrites qui coururent de main en main. Vainement La Bruyère protesta qu'il avait voulu tracer des peintures générales, comme son maître Théophraste; vainement (ce qui était encore plus exact) il déclara n'être pour rien dans les clefs ; tous ceux qui étaient ou se croyaient atteints crièrent à l'insulte et à la diffamation ; et si La Bruyère « n'avait appartenu à des Altesses, » il n'eût pas échappé à quelque mésaventure, à quelque affront comme celui que, quelques années plus tard, Voltaire subit à l'hôtel de Grillon. Faute de lui pouvoir faire un mauvais parti, on le livra en proie aux prétendus beaux esprits, qui ne lui pardonnaient pas quelques traits de satire, et aux envieux, qui jugeaient que la réputation de La Bruyère nuisait à la leur.

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