‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 125 sur 141 · Faux dévot. [Noie de La Bruyère · texte numérisé non relu

Faux dévot. [Noie de La Bruyère

3. « Pourquoi fait-il de méchantes pièces que tout Paris va voir, et où il peint si bien les gens que chacun s'y connoît? Que ne fait-il des corné-

[9] Les hommes ne se goûtent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une foible pente à s'approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plaît, rien ne contente; ils substituent à la place de ce qu'on leur récite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, ce qu'ils auroient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils penseroient ou ce qu'ils écriroient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs idées, qu'il n'y a plus de place pour celles d' autrui ^

[dO] Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirois assez que l'esprit de singularité, s'il pouvoit avoir ses bornes et ne pas aller trop loin, approcheroit fort de la droite raison et d'une conduite régulière.

« Il faut faire comme les autres : » maxime suspecte, qui signifie presque toujours : « il faut mal faire, » dès qu'on l'étend au delà de ces choses purement extérieures, qui n'ont point de suite'', qui dépendent de l'usage, de la mode ou des bienséances^.

' Edition 7*.

^ « Suites )) au pluriel. (Édit. fM*".)

dies comme celles de M. Lysidas? il n'auroit personne contre lui, et tous les auteurs en diroient du bien. » (Molière, Impromptu de Versailles, scène v.)

\. « Ces considérations ne destournent pas un homme d'entendement de suyure le style commun : ains au rebours, il me semble que toutes façons escartees et particulières partent plustost de folie ou d'affectation ambitieuse que de vraye raison; et que le sage doibt au dedans retirer son ame de la presse et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses ; mais quant au dehors, qu'il doibt suyure entièrement les façons et formes receues. » (Montaigne, Essais, liv. I, chap. xxii.) — « ... Encore

[Il] Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et panthères, s'ils sont équitables, s'ils se font justice à euxmêmes, et qu'ils la rendent aux autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement de leurs commentaires? que devient le pctiloire elle possessoire, et tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont établis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? S'ils sont tempérants, chastes et modérés, que leur sert leur mystérieux jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!

De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et de la guerre auroit-on dû se passer! A quel point de perfection et de raffmement n'a-t-on pas porté de certains arts et de certaines sciences qui ne dévoient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source !

Que de choses depuis Yarron', que Varron a ignorées!

que le peuple juge très-mal, toutefois à cause que nous ne pouvoQs vivre sans lui, et qu'il nous importe d'en être estimés, nous devons souvent suivre ses opinions plutôt que les nôtres, touchant l'extérieur de nos actions. » (Descartes, de l'Usage des passions.) — Voyez aussi Sénèque, 5* Lettre à Lucilius,

\. Pour désigner un savant, La Bruyère prend le nom de Varron, qui fut considéré comme le plus savant des Romains. 11 naquit en 116, et mourut l'an 20 avant Jésus-Christ. Ses principaux ouvrages étaient le de lie rustica et le de Linyua latina. On doit à M. Gaston Boissier une savante Étude sur M. T. Varron.

Ne nous suffîroit-il pas même de n'être savants que comme Platon ou comme Socrate''?

[12] Tel à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés. Gela me feroit dire volontiers que l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le mauvais : le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire : il a ses partisans.

[1 3] Le phénix de la poésie chantante ^ renaît de ses cendres; il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet : ou il se trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononceroit aujourd'hui que Q*** en un certain genre est mauvais poëte, parleroit presque aussi maP que s'il eût dit il y a quelque temps : Il est bon jwëte".

[1/1] Chapelain étoit fort riche, et Corneille ne l'étoit

" Ces trois alinéas sont de la 5* édition. ^ « Parleroit aussi mal. » (Édit. i".) f^ Édition 4^

1. Allusion à Quinault, qui est désigné plus loin par l'initiale de son nom, et qui était mort l'année précédente (1688). Boileau avait varié sur Quinault comme le public. Mais ce n'était pas sans raison. « Dans le temps où j'écrivois contre lui, dit-il (Préface de son édition de 1685), nous étions tous deux fort jeunes, et il n'avoit pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une si juste réputation.» Voyez encore sa Lettre à Racine (19 août 1687). Le Quinault dont s'est moqué Boileau est le poëte tragique qui est oublié; on voit qu'il avait de l'estime pour Fauteur d'opéras, dont on se souvient encore avec éloge.

pas'* : la Pucellc et Bodogune méritoient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avoit fait sa fortune, et cet autre l'avoit manquée; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui, dans les conjonctures pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires**.

[15] La condition des comédiens étoit infâme chez les Romains et honorable chez les Grecs : qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs^.

[16] Il suffisoit à Bathylle- d'être pantomime pour être couru des dames romaines; à Rhoé de danser au théâtre; a Roscie et à Nêrine de représenter dans les chœurs, pour s'attirer une foule d'amants. La vanité et l'audace, suites

^ Dans les éditions qui ont suivi la 5^, La Bruyère a remplacé les deux noms propres par les lettres C. P. et C. N. Il n'y avait du reste pas à s'y tromper, les noms d'ouvrages désignaient les deux auteurs.

^ Édition 4*.

•^ Édition 4'\

1. La pauvreté de Corneille est bien connue ; et, sur la fin de ses jours, il ne fallut rien moins qu'une démarche personnelle de Boileau auprès de Louis XIV pour lui faire rendre une pension de 2,000 livres qui avait été supprimée à la mort de Colbert. Quant à Chapelain, il était, selon les expressions de Boileau, « le mieux rente de tous les beaux esprits » {Satire IX, vers 218), et avait 8,000 livres de pensions, qu'il cumulait avec le produit de quelques bénéfices et avec son patrimoine qui devait être honorable, son père ayant été notaire à Paris. Il était célibataire et très-avare. On raconte qu'à sa mort (1G74) on trouva chez lui 150,000 livres en espèces.

2. Pour Bathylle, les clefs désignent le Basque ou Pécourt, danseurs de J'Opéra. Elles désignent de môme pour Boscie et Nérine des noms de danseuses ou de chanteuses oubliées.

d'une trop grande puissance, avoient ôté aux Romains le goût du secret et du mystère; ils se plaisoient à faire du théâtre public celui de leurs amours; ils n'étoient point jaloux de l'amphithéâtre, et partageoient avec la multitude les charmes de leurs maîtresses. Leur goût n'alloit qu'à laisser voir qu'ils aimoient, non pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une comédienne'' *.

[17] Rien ne découvre mieux dans quelle position sont les hommes à l'égard des sciences et des belles-lettres'', et de quelle utilité ils les croient dans la République, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien % couché dans son caiTOSse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonymes.

Souvent où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes.

[18] Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition : l'on trouve chez

« Édition 4«.

^ « Rien ne découvre mieux quel goût ont les hommes pour les sciences et pour les belles-lettres. » (Édit. l"-3*.)

1. Une comédienne. — Allusion, selon les clefs, à la Dancourt, femmo de l'auteur comique.

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