‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 132 sur 141 · Voyez au n" 49 la définition du stupide · texte numérisé non relu

Voyez au n" 49 la définition du stupide

2. Il est impossible de ne pas reconnaître ici La Fontaine. Vient ensuite le portrait de Pierre Corneille. Ils sont trop connus l'un et l'autre, comme hommes et comme poètes, pour qu'il soit nécessaire d'insister. Notons seu-

Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'AiGusTE, de Pompée, de Nicodème, d'HÉRACLics; il est roi, et un grand roi ; il est politique, il est philosophe ; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.

Voulez- vous quelque autre prodige ^ ? Concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imaginez-vous un homme simple , ingénu , crédule , badin , volage , un

lement que, au moment où ce passage fut publié (1691), La Fontaine vivait encore; Corneille était mort depuis six ans.

1. Ce ■prodige est Santeul; tous les contemporains le reconnurent dans le portrait de Théodas ; La Bruyère ne s'en cacha pas auprès de Santeul (voir sa Correspondance, Lettre à Santeul), et Santeul, loin de s'en offenser, en fut flatté. « Ce bonhomme, écrit le président Bouhier {Souvenirs, publics par Lorédan Larchey, p. 70), étoit un composé assez bizarre de sérieux et de bouffon, de sage et de fou ; en sorte qu'on eût dit que c'étoit deux hommes, comme l'a fort bien représenté La Bruyère dans le beau portrait qu'il en a fait parmi ses Caractères sous le nom de Théodas, portrait qui plut si fort à Santeul lui-même que je me souviens d'avoir vu, entre les mains de La Bruyère, une de ses lettres où il l'eu remercioit et où il signoit : Votre ami Théodas, fou et sage. » — Santeul, chanoine de Saint- Victor, né en 1630, mort en 1697, célèbre comme poëte latin, auteur de belles hymnes conservées dans le Bréviaire de Paris et de nombreuses inscriptions pour les fontaines et monuments de cette ville, était aussi trèsconnu pour son esprit original et ses manières excentriques. On jugera de la ressemblance du portrait de Théodas par deux témoignages contemporains qui viennent s'ajouter à celui de Bouhier : « Ses saillies, au travers desquelles il faisoit paroître un sens exquis, étoient les plus agréables du monde. Je voudrois que vous eussiez assisté à la description d'un chapitre que tinrent ses confrères pour délibérer s'ils chanteroient ses hymnes dans leur congrégation. Je défie tous les Scaramouches de mieux copier les personnages qui composèrent cette assemblée : ce n'étoit plus Santeul,

enfant en cheveux gris ; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part et comme à son insu : quelle verve ! quelle élévation ! quelles images ! quelle latinité ! — Parlez-vous d'une même personne ? me direz-vous. — Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure : il parle comme un fou, et pense comme un homme sage ; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai -je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce sont en lui comme deux âmes qui

c'étoieut une vingtaine de visages, d'airs et de sons, tous différents les uns des autres. Une des choses qui plaisoient le plus en lui, c'étoit sa franchise à reconnoitre ses défauts et à relever ceux d'autrui. Malheur à qui il échappoit devant lui quelque raisonnement ou quelque expression peu juste! Malheur surtout aux téméraires ignorants qui osoient critiquer ses vers ou même qui les lisoient de mauvaise grâce ! Il les foudroyoit sans miséricorde. J'avois trouvé cependant moyen de lui faire entendre raison contre lui-même, et il corrigeoit volontiers ses vers sans fiel... » (La Monnoye, OEuvres choisies, 1769, t. III, p. 215.) «A le voir, on eût dit d'un fou, d'un Jean-Farine, d'un saltimbanque et quelquefois d'un possédé. Je l'ai vu faire des cabrioles, je l'ai vu faire la couleuvre et siffler comme cet insecte {sic); je l'ai vu en fureur contre ses serins (il en avoit une volière toute pleine], parce qu'ils s'obstinoient à ne point chanter. Quand l'enthousiasme le prenoit, son visage, ses pieds et ses mains ctoient dans une agitation qu'on ne peut bien représenter; cet air maniaque ou polisson le faisoit désirer dans les meilleures compagnies pour y servir de baladin, rôle bien indigne d'un religieux... » (L'abbé Legendre, Mémoires, p. 184.) On sait quelle fut la fin du pauvre Santeul : s'il faut en croire Saint-Simon, M. le Duc, c'est-à-dire le père même de l'élève de La Bruyère, « se divertit à le pousser de vin de Champagne, et, de gaieté en gaieté, trouva plaisant de verser sa tabatière dans un grand verre de vin et de le faire boire à Santeul, qui en deux fois vingt-quatre heures mourut dans des douleurs de damné. »

ne se connoissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées * . Il manqueroit un tiait à cette peinture si surprenante, si j'oubliois de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents-. Il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas ; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme\

[57] Après l'esprit de discernement, ce qu'il y au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.

[58] Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu

^ Cet alinéa et les cinq précédents sont de la 6" édition.

1. « Dans Don Quichotte, quand le Duc voit le héros du roman raisonner si sagement de tout où il n'est pas question de chevalerie, et si ridicule d'ailleurs partout où il s'agit de fées, d'enchanteurs et d'Amadis, il dit de même qu'il y a deux âmes dans Don Quichotte, dont la nature et les fonctions sont différentes. » {Menagiana, t. III, p. 381 et 382.) — « Cette variation et contradiction qui se veoid en nous, si souple, a faict que aulcuns nous songent deux âmes, d'aultres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chascune à sa mode, vers le bien l'une, l'aultre vers le mal, une si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir à un subiect simple. » (Montaigne, Essais, II, i.) — « Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes, un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur. » (Pascal, Pensées, art. XII, 3.)

2. <( On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres. » (La Rochefoucauld, Maxime cxxxv.)

réduire à l'estimer; tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part='^

[59] Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation : à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant , et une première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession ; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le Prince s'est déclaré par les récompenses: tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite-.

[60] Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvoit, jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partagée, offense moins notre vue, et nous devient plus douce et plus supportable^.

1. Selon les clefs, le premier serait Le Pelletier, intendant de finances, et le second, son frère, d'abord contrôleur des finances, puis ministre d'État, que Saint-Simon (t. II, p. 44) dépeint comme irrésolu et peu fertile en expédients.

2. Les auteurs de clefs veulent voir ici une allusion à l'abbé de Choisy, mais il était plus connu alors par ses excentricités de vie et de costume que par ses ouvrages, dont la plupart sont postérieurs et qui ne l'ont jamais mené à la gloire.

3. « Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres ; et

[61] L'on voit des hommes que le vent de la faveur jiousse d'abord à pleines voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route : tout leur rit, tout leur succèdes action, ouvrage, tout est comblé d'éloges et de récompenses ; ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte ; les flots se brisent au pied ; la puissance , les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne F ébranlent pas : c'est le public, où ces gens échouent ^

[62] Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poëte, rempli de grandes et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits ; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime ; de même le bachelier plongé dans les quatre premiers siècles S traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre ^ .

" Édition 7^

quelquefois on loueroit Monsieur le Prince et M. de Turenne, si on ne les vouloit point blâmer tous deux. » (La Rochefoucauld, Maxime cxcviii.) \. Voyez le Lexique.

2. Il s'agit des bacheliers en théologie ou en droit canon, les seuls qui fussent « plongés dans les quatre premiers siècles. »

3. <i C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence; et les gens du monde qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la meta-

[63] Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une foible connoissance : il sort hardiment des limites de son génie, mais il s'égare, et fait que l'homme illustre parle comme un sot » .

[64] Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, veut citer : il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et à YOrateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable , le vice odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs ; ce n'est ni pour donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer''* .

^ Édition ¥.

■' Édition 5«.

physique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens; ou, tout au contraire, l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs. » (Vauvenargues.)

1. « Il est, ce me semble, évident qu'il n'y a que la fausse érudition et l'esprit de polymathie qui ait pu rendre les citations à la mode comme elles ont été jusqu'ici, et comme elles sont encore maintenant chez quelques savants. Car il n'est pas fort difficile de trouver des auteurs qui citent à tous moments de grands passages sans aucune raison de citer... Il est contraire au sens commun d'apporter un grand passage grec pour prouver que Tair est transparent, parce que c'est une chose connue à tout le monde ; de se servir de l'autorité d'Aristote pour nous faire croire qu'il y a des intelligences qui remuent les cieux, parce qu'il est évident qu'Aristote n'en pouvoit rien savoir... » (Malebranche, de la Becherche de la vérité, liv. IV, chap. VIII.)

[(35] C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner pour sien : il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui dévoient le dire. C'est au contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre : ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie; personne n'en souffre"": on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire''.

[66] On a dit de Socrate qu'il étoit en délire, et que c'étoit wi fou tout plein cV esprit^; mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage passoient pour fous. Ils disoient : « Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe ! quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires ? quelles couleurs ! quel pinceau !

" « Ne souffre. » (Édit. 5"^^-7*.) '' Édition h'^.

1. La Bruyère, dans une Lettre à Ménage, avoue que ce n'est pas à Socrate qu'il a songé ici, et qu'on chercherait vainement chez les anciens le mot de fou plein d'esprit applique à ce philosophe : « Pour ce qui regarde Socrate, dit-il, je n'ai trouvé nulle part qu'on ait dit de lui en propres termes que c'étoit un fou tout plein d'esprit ; façon de parler à mon avis impertinente et pourtant en usage, que j'ai essayé de décréditer en la faisant servir pour Socrate, comme l'on s'en sert aujourd'hui pour diffamer les personnes les plus sages, mais qui s'élevant au-dessus d'une morale basse et sévère qui règne depuis si longtemps, se distinguent dans leurs ouvrages par la hardiesse et la vivacité de leurs traits et par la beauté de leur imagination. Ainsi Socrate ici n'est pas Socrate ; c'est un nom qui en cache un autre... » Sous le nom de Socrate, c'est probablement, comme le pense M. Éd. Fournier {Comédie de La Bruyère, p. 113), sa propre apologie qu'a voulu faire La Bruyère, car lui aussi on l'appelait un fou plein d'esprit. Voyez, dans sa Correspondance, les lettres de Pontchartraiu, qui plaisante plus d'une fois sur cette qualification (1694).

ce sont des chimères. » Ils se trompoient : c'étoient des monstres, c'étoient des vices, mais peints au naturel ; on croyoit les voir, ils faisoient peur. Socrate s'éloignoit du cynique ; il épargnoit les personnes, et blâmoit les mœurs qui étoient mauvaises"*.

[67] Celui qui est riche par son savoir-faire connoît un philosophe, ses préceptes, sa morale et sa conduite , et n'imaginant pas dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en son cœur : « Je le plains, je le tiens échoué, ce rigide censeur ; il s'égare, et il est hors de route ^; ce n'est pas ainsi que l'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port de la fortune ; » et, selon ses principes, il raisonne jus te t.

« Je pardonne, dit Antisthius", à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage s'ils m'oublient : qu'ai-je fait pour eux ? ils étoient louables. Je le pardonnerois moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices' sans toucher à leurs personnes, s'ils me dévoient un aussi grand bien que celui d'être corrigés ; mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien ''.

« L'on peut, ajoute ce philosophe*, envier ou refuser à mes écrits leur récompense : on ne sauroit en diminuer

" Édition 4*.

•• Édition i".

<= « Antisthène. » (Édit. 4''-5^)

'' Édition 4^

1. Ce philosophe, selon les clefs et selon toute vraisemblance, n'es autre que La Bruyère.

4"îS DES .JUGEMENTS.

la réputation ; et si on le fait, qui m'empêchera de le mépriser ''? »

[C8J II est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe : ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due''.

[69] Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la fortune, qui nous égale, que disje? qui nous place plus haut que les riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent ; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure''.

[70] C'est abréger et s'épargner mille discussions, que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront''.

[71] Nous n'approuvons les autres que par les rapports

" Édition o", ^ Édition 5^ "= Édition G".

que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi* .

[72] Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables, sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait aiTreuxqui ne voit pas qu'il se peint lui-même-.

Rien ne nous corrigeroit plus promptement de nos défauts, que si nous étions capables de les avouer et de les reconnoître dans les autres : c'est dans cette juste distance que nous paroissant tels qu'ils sont, ils se feroient haïr autant qu'ils le méritent ^

[73] La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les circonstances où elle lui sera un jour inévitable.

' « Ces deux alinéas sont de la 4* édition, comme le suivant.

1. « Il n'y a point d'homme qui se croie, en chacune de ses qualités, au-dessous de Thomme du monde qu'il estime le plus. » (La Rochefoucauld.)

2. « jSos yeulx ne veoyent rien en derrière : cent fois le iour nous nous mocquons de nous sur le subiect de nostre voysin; et détestons en d'aultres les défauts qui sont en nous plus clairement, et les admirons d'une merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier le feus à mesme de veoir un homme d'entendement et gentil personnage se mocquant, aussi plaisamment que iustement, de l'inepte façon d'un aultre qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses généalogies et alliances, plus de

moitié faulses...; et luy, s'il eust reculé sur soy, se feust trouué non gueres moins intempérant et ennuyeux à semer et à faire valoir la prerogatiue de la race de sa femme. » (Montaigne, Essais, III, 8.) — Est-il besoin de rappeler la parabole de la paille et de la poutre dans Vœil, et la fable des Deux Besaces?

[7h] Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le déterminer. Non-seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent même profiter, par leurs précautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive , ils gagnent ; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières . Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu \

[75] Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe''.

[76] Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils viennent d'ailleurs que de notre esprit : c'est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur , et suivis seulement par nécessité ou par réilexion*^.

[77] Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori* ])endant tout le cours de sa vie ! quelle autre fortune

•' Éditiou 6".

'■ Édition S"-.

''' Édition 5".

1. Ce favori. Selon quelques clefs, c'est Le Tellier ; selon d'autres, c'est Louvois.

mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce ? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses trésors, une santé parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits" ou par soi-même ou par les autres, en un mot, de toute sa prospérité !

[78] L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans autre mérite que celui de n'être plus : le même éloge sert alors pour Caton et pour Pison ^

« Le bruit court que Pison est mort : c'est une grande perte; c'étoit un homme de bien, et qui méritoit une plus longue vie; il avoit de l'esprit et de l'agrément, de la fermeté et du courage ; il étoit sûr, généreux, fidèle . » Ajoutez : u pourvu qu'il soit mort''-. »

[79] La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain.

^ « Que l'on a fait. » Texte des éditions originales.

^ Ces dem alinéas sont de la 4« édition, comme le suivant.

1. Caton A.'Utique. — Pison, celui que Ciccron a plusieurs fois accusé de rapine et d'exactions dans la province de Macédoine. [In Pisonem: De provinciis consularibus.)

'2. Lrit enim fulgore suo qui prsegravat artes

Infra si positas. Extinctus amabitur idem. (Horace.)

[80] Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils dans l'indigence ; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore payé les plombs d'une maison (jui est achevée depuis dix années ; un troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers. Je demande : la pitié, la libéralité, la magnificence, sontce les vertus d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice^ .

[81] Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer : la faire attendre, c'est injustice.

Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi qu'il fera bien, fait très-mal * .

[82] L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa vie à faire digestion, qu'il meurt de

" Édition 8"^.

1. Voyez plus haut, de V Homme, n° 104 et 139. — « Si vous examinez tout le bien qui se pratique parmi les hommes, vous trouverez qu'il est fait presque toujours par le sentiment d'une autre vertu que la justice; la bonté, l'amitié, la bienveillance en fout faire : la charité court au besoin du prochain : la libéralité donne, la générosité sait obliger : la justice qui devroit entrer en tout est rejetée comme une fâcheuse, et la nécessité seulement lui fait donner quelque part en nos actions. La nature cherche à se complaire en ces premières vertus, où nous agissons par un mouvement agréable : mais elle trouve une secrète violence en celle-ci, où le droit des autres exige ce que nous devons, et où nous nous acquittons plutôt de nos obligations, qu'ils ne demeurent redevables à nos bienfaits. C'est par une aversion secrète pour la justice, qu'on aime mieux donner que de rendre et obliger que de reconnoître ; aussi voyons-nous que les personnes les plus libérales et généreuses ne sont pas ordinairement les plus justes. La justice a une régularité qui les gêne, parce qu'elle est fondée sur un ordre constant de la raison. » (Saint-Évremond, des Belles-Lettres et de la jurisprudence. <

faim, pour exprimer qu'il n'est pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises : c'est une figure ; on le diroit plus à la lettre de ses créanciers^

[83] L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de l'un et de l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps'' ^.

[84] C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger.

[85] Quand il seroit vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducaiion ne donne point à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserois ps de dire qu'elle ne lui est pas inutile^

[86] Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu : la présomption est qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la présomption est qu'il l'a excellent*.

[87] Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique **.

" Édition 7*=.

^ Édition 4''.

<= Édition 4^ ^ Édition 4^ * Édition S*-.

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