‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 17 sur 141 · XXIV LA BRUYÈRE MORALISTE · texte numérisé non relu

XXIV LA BRUYÈRE MORALISTE

(( Tous n'onl-ilspas reconnu le plan et rùcononiic du livre (les Caractères? nont-ils pas observé que, de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu a ruiner tous les obstacles qui affoiblissent dabord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connoissance de Dieu : qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut être confondu; oi!i les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les foibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées ; où la providence de Dieu est défendue contre linsulte et les plaintes des libertins? »

La Bruyère n'est pas un moraliste spéculatif, c'est un observateur qui étudie les mœurs des hommes avec lesquels il vit, qui leur signale leurs vices, leurs travers, leurs ridicules, pour les en corriger. C"cst un philosophe (il aime à se donner ce nom, ce qui était alors une hardiesse); mais il n'est pas philosophe à la manière du xvni« siècle; il est chrétien, et il l'est sincèrement. Il s'explique à ce sujet dans le chapitre de CHomme, § 132 : « Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie. » Et il ajoute en note : u L'on ne peut plus entendre que celle qui est dépendante de la rehgion chrétienne. » C'est bien gratuitement que Ton a supposé qu'il a peut-être été sur ce point plus prudent que sincère. Ami de Bossuet, auteur du chapitre des Esprits forls, il n'a pas fait un acte, il n'a pas écrit une ligne qui ne soit conforme à cette profession de foi; quand il attaque ce qu'il appelle la dévolion, et ce qu'il explique en note par la fausse dévotion, il ne fait pas œuvre d'esprit fort : il n'est pas possible de voir dans ses protestations autre chose que la réclamation d'une conscience honnête contre des excès où il entrait quelquefois autant d'hypocrisie que de faiblesse d'esprit. La Bruyère même n'est pas seulement chrétien : il est catho-

ET PEINTRE DE SON ÉPOQUE. xxv

lique, comme presque tout son siècle, et il Test jusqu'à approuver la révocation de l"édit de Nantes '.

M. Nisard- fait observer très-flnement que « c"est à La Bruyère qu'il faut faire honneur d"avoir su le premier présenter la morale sous la forme d"un genre ou dun art. La Bruyère est le moraliste littérateur. »

C'est là entre lui et ses devanciers, Pascal et La Rochefoucauld, une nouvelle différence, que le même critique a saisie et déterminée avec une remarquable pénétration :

u Ses deux devanciers n'avaient pensé qu'à se rendre compte à eux-mêmes, celui-ci de ses souvenirs et de la morale qu'il en voulait tirer, celui-là de ses motifs d'abdiquer et de se réfugier dans la foi. La Bruyère, moins sublime, en effet, que Pascal, et moins profond que La Rochefoucauld, songe plus à s'approprier au public, et s'accoutume à ne regarder les choses que jusqu'où la vue des autres peut le suivre. Philosophe plus libre que La Rochefoucauld et Pascal, il n'est pas enchaîné à son passé comme le premier, ni, comme le second, tiraillé entre le doute et la foi. S'il plonge moins avant ou s'il voit de moins haut, il touche à plus de points et voit plus juste. Au lieu de vouloir enfoncer dans les cœurs la vérité toute nue, à la manière de La Rochefoucauld, comme un trait acéré, La Bruyère nous la présente comme un fruit de notre propre sagesse, et par là nous dispose à nous l'appliquer. Au lieu de nous accabler, comme Pascal, et de nous désarmer au moment du combat, il excite notre activité; il nous fortifie par cet art de montrer à la fois à qui nous avons affaire, et qu'il y a presque toujours pire que nous. Pour ne pas nous fatiguer, il varie sa manière, et il peint plus qu'il ne raisonne, sachant bien qu'il sera plus longtemps maître de l'imagination de son lecteur que de sa raison. Rien n'est annoncé d'avance; il aime mieux, pour l'efficacité de la leçon, surprendre nos consciences

i. Voyez t. I, p. 331.

2. Histoire de la littérature française, t. III, p. 197, 5* édition.

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