‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 18 sur 141 · XXVI LA BRUYÈRE MORALISTE · texte numérisé non relu

XXVI LA BRUYÈRE MORALISTE

tandis qu'elles sont occupées des autres, et les faire revenir par comparaison sur elles-mêmes, que de les attaquer dogmatiquement, au risque de les trouver en défense derrière des préjugés ou des intérêts auxquels se brisent la vérité impérieuse de La Rochefoucauld et la vérité impitoyable de Pascal.

(( Le ressentiment perce dans les Maximes; on dirait dune vengeance calme et patiente qui cherche jusque dans la postérité ses victimes. Les Pensées semblent vouloir déshonorer quiconque oserait se trouver content de sa part de cette sagesse humaine que Pascal secoue comme un préjugé, mais qui tient, quoi qu'il fasse, à sa chair et à ses os. On résiste aux Maximes et aux Pensées comme à l'autorité d'une raison individuelle, aigrie par des circonstances personnelles à l'auteur; mais on reçoit volontiers les leçons de La Bruyère, parce que sa raison est libre de ressentiments et de souffrances, et que, comme il le dit si délicatement, il ne fait que rendre au public ce que le public lui a prêté.

(( Voilà par quelles différences profondes La Bruyère se distingue de ses devanciers. »

Sans doute La Bruyère est un moraliste littérateur ; il songe plus au public que Pascal et La Rochefoucauld, et il ne se défend pas lui-même d'avoir cherché à plaire : « On ne doit parler, dit-il \ on ne doit écrire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que, d'ailleurs, elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le

i. Préface des Caractères, t. I, p. 2.

ET PEINTRE DE SON ÉPOQUE. xxvu

lecteur peut les condamner, et l'auteur doit les proscrire : voilà la règle. » Et plus loin ^ : (( On pense les choses d'une manière différente, on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de nos réflexions. »

Voilà bien le moraliste littérateur, avec son souci du style et sa préoccupation des agréments de la forme. Mais nous ne dirons pas que nous le prenons sur le fait. Il ne songe pas à s'en cacher. L'ouvrage de La Bruyère est, comme celui de Montaigne, « un livre de bonne foy, » un livre sous lequel il y a un homme. On a dit qu'il a été le témoin de son temps; mais c'est un témoin qui ne se désintéresse pas de ce qu'il voit et de ce qu'il expose. Il n'a ni l'indifférence du curieux, ni l'impassibilité du sage détaché des choses de ce monde. Ce qu'il écrit, il ne l'a pas seulement pensé, il l'a senti : ce sont ses impressions qu'il nous donne. De là cette opinion qui a produit les clefs, et qui a repris faveur aujourd'hui, à savoir que chacun de ces Caractères a une date et répond à un fait ; cette opinion est juste en elle-même, mais les applications en sont délicates et pleines d'hypothèses*. Elle remonte à l'apparition même du livre et au lendemain de sa publication. On cherchait des allusions à chacune de ses pages. L'académicien Charpentier, qui n'était pas des amis de La Bruyère, ayant à le recevoir à l'Académie française, lui faisait même à ce sujet,

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