‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 19 sur 141 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

2. Peut-être dans ces derniers temps est-on allé un peu trop loin en ce sens. Los témérités des clefs du xvu* et du xviiie siècle ont été récemment dépassées par M. Edouard Fournier {la Comédie de La Bruyère) et par M. Etienne Allaire {Journal de La Bruyère dans la maison de Condé). Mais il n'y a que justice à reconnaître que l'un et l'autre, et surtout M. Edouard Fournier, ont élucidé certaines allusions obscures du livre des Caractères.

xwiii LA BRUYÈRE MORALISTE

sous prétexte d'un parallèle avecThéophraste, quelques observations des plus désobligeantes :

u Théopbraste a traité la chose d"un air plus philosophique : il n "a envisagé que l'universel; vous êtes plus descendu dans le particulier. Vous avez fait vos portraits d'après nature; lui na fait les siens que sur une idée générale. Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine ; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours ; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés. »

Le pronostic malveillant de Charpentier ne s'est pas réalisé : il n'est aujourd'hui personne, même parmi les hellénistes, qui ne lise avec plus de plaisir La Bruyère que Théopbraste, personne qui juge que les portraits de La Bruyère aient rien perdu de leur vif et de leur brillant.

A coup sûr il serait faux de nier que dans ses portraits La Bruyère, la plupart du temps, ait eu en vue un original. Mais il serait encore plus faux de ne voir en lui qu'un homme sans cesse occupé à crayonner tel ou tel personnage pour le livrer au ridicule. Il a toujours protesté contre l'impertinence des clefs, c'est-à-dire contre les applications plus ou moins hasardeuses qu'on faisait de ses portraits. La Bruyère est un moraliste, et non un satirique; et il explique fort bien lui-même comment il a observé l'homme dans les particuliers, comment il n'a pris à ceux-ci que les traits qui pouvaient servir à peindre l'homme en général :

« Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public

ET PEINTRE DE SON ÉPOQUE. xxix

pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints ou imaginés ; me rendant plus difficile, je suis allé plus loin, j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre, et de ces divers traits qui pouvoient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre. » {Préface du Discours à l'Académie franroise.)

Quand La Bruyère parle ainsi, il veut dire qu'il n'a pas voulu peindre des individus; mais ce n'est pas tant l'homme en général que l'homme au xvn'= siècle qu'il a étudié. Il y a des traits communs; car, au fond, l'homme est toujours le même dans tous les pays et dans tous les temps. Seulement, sous l'uniformité éternelle des passions, il y a des nuances dans la manière dont elles se produisent dans telle société ou dans telle autre. La société que fait connaître La Bruyère est celle de la fin du xvii« siècle. M. Nisard explique, avec sa supériorité ordinaire de vue et d'expression, comment La Bruyère sut peindre à la fois son temps et l'humanité :

« Pendant que La Rochefoucauld jetait un regard si triste et si profond sur une époque qui avait forcé tous les caractères, le jeune La Bruyère faisait son apprentissage d'observateur sur une société disciplinée, où les vices comme les vertus étaient revenus à leurs proportions naturelles, et où l'état de santé avait remplacé l'excitation de la fièvre. La royauté, pour la première fois acceptée de tous, avait fait connaître à chacun sa mesure. Tant qu'on n'avait vu au gouvernement qu'un roi moins la royauté, comme Richelieu, ou qu'un habile homme d'affaires, comme Mazarin, personne n'avait eu au-dessus de sa tête quelque chose d'assez grand pour se trouver petit, et, par cette comparaison, arriver à une juste idée de soi. La grandeur de la royauté, sous Louis XIV, et la grandeur personnelle du roi, en abaissant tout le monde, mirent chacun dans sa vérité.

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