NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
voile de l'anonyme par une Apologie de M. de La Bruyère ou Repense à la crilique des Caractères de Théophrasle. En 1702, Pierre Coste fit paraître encore une lourde apologie, qu'il a depuis réimprimée dans son édition, et qui a pour titre : Défense de M. de La Bruyère et de ses Caraclères contre les accusations et les objections de M. de Vigneul-Marville.
Ce n'est que pour mémoire que nous ajoutons ces détails à la biographie de La Bruyère, car aujourd'hui ses apologistes sont oubliés comme ses adversaires. Mais, après l'histoire de l'auteur, il n'est pas sans intérêt de suivre l'histoire du livre.
La malignité avait été pour beaucoup dans le succès bruyant qu'avait obtenu le livre au moment de son apparition. Mais au XVII* siècle, les connaisseurs y avaient reconnu un mérite durable. Témoin Bussy-Rabutin, qui écrivait au comte de Termes, le 10 mars 1688, avant que l'ouvrage ne fût tout à fait public :
« Jai lu avec plaisir, monsieur, la traduction de Théophraste : elle m'a donné une grande idée de ce Grec ; et quoique je n'entende pas sa langue, je crois que M. de La Bruyère a trop de sincérité pour ne pas l'avoir rendu fidèlement. Mais je pense aussi que le Grec ne se plaindroit pas de son traducteur, de la manière dont il l'a fait parler en françois.
« Si nous l'avons remercié, comme nous l'avons dû faire, de nous avoir donné cette version, vous jugez bien quelles actions de giâces nous avons à lui rendre d'avoir joint à la peinture des mœurs des anciens celle des mœurs de notre siècle. Mais il faut avouer qu'après nous avoir montré le mérite de Théophraste par sa traduction, il nous l'a un peu obscurci par la suite. Il est entré plus avant que lui dans le cœur de l'homme ; il y est même entré plus délicatement et par des expressions plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés : il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. Pour moi, qui ai le malheur d'une longue expérience du monde, j'ai trouvé à tous les portraits qu'il m'a faits des ressemblances peut-être aussi justes que ses propres originaux, et je crois que pour peu qu'on ait vécu, ceux qui liront son livre en pourront faire une galerie.
« Au reste, monsieur, je suis de votre avis sur la destinée de cet ouvrage, que, dès qu'il paroîtra, il plaira fort aux gens qui ont de l'esprit, mais qu'à la longue il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux, c'est-à-dire à l'esprit, à la revision. Tout ce que je viens de vous dire vous fait voir combien je vous suis obligé du présent que vous m'avez fait, et m'engage à vous demander ensuite la connoissance de M. de La Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bien ne soient pas toujours de fort honnêtes gens, celui-ci me paroît avoir
SUR LA BRUYÈRE. lui
dans l'esprit un tour qui m'en donne bonne opinion et qui me fait souhaiter de le connoîtrei. »
Bussy exprime d'avance le jugement de la postérité. Mais les esprits d'une moindre portée furent trompés par le titre, et virent dans les Caractères et les mœurs de ce siècle un livre de circonstance. Avant de se placer à la hauteur où il est aujourd'hui, après deux siècles, dans l'estime de tous les lettrés, l'ouvrage de La Bruyère subit au xviii' siècle une sorte de demi-déchéance.
« Pourquoi, écrivait l'abbé d'Olivet en 1729, les Caractères de M. de La Bruyère, que nous avons vus si fort en vogue durant quinze ou vingt ans, commencent-ils à n'être plus si recherchés ? Ce n'est pas que le public se lasse enfin de tout, puisqu'aujourd'hui La Fontaine, Racine, Despréaux ne sont pas moins lus qu'autrefois. Pourquoi, dis-je, M. de La Bruyère n'a-t-il pas tout à fait le même avantage? Prenons-nous-en, du moins en partie, à la malignité du cœur humain. Tant qu'on a cru voir dans ce livre les portraits des gens vivants, on l'a dévoré, pour se nourrir du triste plaisir que donne la satire personnelle; mais à mesure que ces gens-là ont disparu, il a cessé de plaire si fort par la matière, et peut-être aussi que la forme n'a pas suffi toute seule pour le sauver, quoiqu'il soit plein de tours admirables et d'expressions heureuses qui n'étoient pas dans notre langue auparavant-.»
A entendre d'Olivet, il semblerait vraiment que les Caractères fussent menacés de tomber dans l'oubli, ou tout au moins de descendre au rang des ouvrages de second ordre. Seuls Voltaire et Vauvenargues rendront à La Bruyère au moins une partie de ce qui lui est dû'. Aujourd'hui la critique, tout en faisant quelques réserves, ne lui marchande plus l'éloge, et personne ne conteste plus à La Bruyère sa place parmi les grands écrivains de la littérature française.