‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 41 sur 141 · Voyez le mot Esprit dans le Lexique · texte numérisé non relu

Voyez le mot Esprit dans le Lexique

[36] Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont en elles les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.

[37] Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans les lettres plus d'esprit, plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit^' dans celles de Balzac et de Voiture^; elles sont vides de sentiments qui n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que tout connus qu'ils sont'', ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; elles ont un enchaînement " de discours inimitable, qui se suit naturellement,

' CI Que l'on n'en voit. » (Édit. 4''-C^)

'' « Que tous connus qu'ils sont. » (Édit. 4^-5".)

■^ « Elles ont surtout un enchaînement. » (Édit. 4^-7'.)

1. Jean Guez de Balzac, né à Angoulème en lo94, mort en 1655, fut un des premiers membres de l'Académie française. Outre ses Lettres, on a de lui le Socrate chrétien, le Prince (sorte de panégyrique de Louis XIII), et des Entretiens ou Dissertations littéraires. — Voiture, né à Amiens en 1598, mort en 1G48, fut aussi membre de l'Académie française dès sa fondation. Il n'a laissé que des Lettres et quelques poésies, pai-mi lesquelles on cite le fameux sonnet à'Uranie, qu'on opposait au sonnet de Joh, ouvrage de Benserade.

et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étoient toujours correctes, j'oserois dire que les lettres de quelquesunes d'entre elles seroient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrite

[38] Il n'a manqué à Tériînce que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères! Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement-:

1. Tout ce passage, dit Auger {Azotes de l'édition Lefèvre, 182 i), semblerait avoir été inspiré par la lecture de M"'* de Sévigné, et il en serait le plus bel éloge. Le recueil des Lettres de M'"" de Sévigné ne fut cependant public que longtemps après la mort de La Bruyère, mais peut-être en avait-il eu connaissance pendant qu'elles circulaient manuscrites. Du reste. M'"' de Sévigné n'était pas la seule femme de cette époque qui écrivît des lettres avec un abandon plein de grâce, et une piquante originalité de style. Après M'"<^ de Sévigné, on cite parmi les femmes qui se sont le plus distinguées dans le genre épistolaire, au xvii^ siècle, M"" de Maintenon, M'i*^ de Scudéry, M""* de Bussy-Lameth, M""^ de Boislandry, etc. Ce dernier nom est un de ceux auxquels a pu penser La Bruyère. Voyez, dans le chapitre dos Jugements, la note sur le morceau intitulé Fragment (ii° 26). Artémire paraît être M'"* de Boislandry, dont Charlieu a dit : « Personne n'a jamais écrit mieux qu'elle, et peu aussi bien. »

2. Ce jugement sur le style et la langue de Molière a étonné et presque scandalisé les critiques de notre temps. M. Génin en particulier proteste contre ces accusations de jargon et de barbarisme [Vie de Molière, ch. vin, en tête du Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du xviii^ siècle). On a essayé de ne voir ici qu'un reproche semblable à celui qui est adressé plus loin (n" 52) à certains auteurs comiques, à savoir d'avoir mis sur la scène des paysans et de leur avoir prêté leur langage. Cette interprétation ne nous paraît pas admissible : il est évident que la critique de La Bruyère est plus générale; elle n'en est pas plus exacte. Selon M. Hémardinqucr {Notes de son édition), « La Bruyère a peut-être exagéré sa pensée pour le besoin de l'antithèse et de la symétrie. » Ne serait-ce pas plutôt l'indice d'une certaine sévérité de jugement qui se rencontre chez quelques écrivains de la seconde moitié du xvii"^ siècle contre ceux de la première* Pour ce qui est de I\lolière, on en trouve encore la trace chez Fénelon : « J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple. VAvare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification l'a gêné... » [Lettre à l'Académie française, 1714.) Au xviii« siècle, Vauvenargues renchérit encore sur les sévérités de Fénelon : « On trouve dans Molière tant

quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images et quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux comiques!

[39] J'ai lu Malherbe et Tui-ophile *. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette difierence que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une pluma libre et inégale, tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails: il fait une anatomie; tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature : il en fait le romand

[40] Ronsard et Balzac ont eu , chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en vers et en prose''.

" Édition 5*.

^ Édition 5''.

de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. » [OEuvres, p. 238, édit. L. Gilbert.)

i. Malherbe (né à Caen en looo, mort en 1628) est ici opposé à ThéO' phile, parce que ce dernier fut son contemporain et put se croire son rival :

Tous les jours à la cour un sot de qualité

Peut juger de travers avec impunité.

A Malherbe, à Racan préférer Théophile...

(BoiLEAU, Salire IX.)

Théophile Viaud (né à Clérac en 1591, mort en 1626). auteur de tragédies, d'odes, d'élégies, de sonnets, avait plus d'imagination que Malherbe, mais une imagination mal réglée. Deux de ses vers sont pour toujours voués au ridicule par la citation qu'en a faite Boileau {Préface de ses OEuvres) :

Ah! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement! Il en rougit, le traître.

[41] Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard : il n'y a guère, entre ce premier et nous, que la différence de quelques mots\

[Zi2] Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi : ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l'ont exposé à la manquer pour toujours et à n'y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, ! n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poëte que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que Belleau, Jodelle et du Rartas*' *, aient été si tôt suivis d'unRACAN-et d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue réparée ^

[AS] Marot et Rabelais* sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avoient assez

=• Édition 5*.

'' « Saint-Gelais » au lieu de « du Bartas. » (Édit. 5<'-8''.J

1. Ronsard est né à Vendôme en 1524 et mort en 1585; Clément Marot est né à Cahors en 1495 et mort en 1544. — Belleau (né en 1528, mort en 1577), Jodelle (né en 1532, mort en 1573) et du Bartas (no en 1544, mort en 1500) appartiennent à la Pléiade, c'est-à-dire à Técole de Ronsard. C'est avec raison que, dans la neuvième édition, le nom de du Bartas a été substitue à celui de Saint-Gclais. On aura fait remarquer à La Bruyère ou il se sera aperçu lui-même que Mellin de Saint-Gelais (né en 1491, mort en 1558) était de l'école de Marot, et non de celle de Ronsard.

Page 1