‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 43 sur 141 · Voyez le Lexique au mot Aussi · texte numérisé non relu

Voyez le Lexique au mot Aussi

4. Celui qui ne pensait pas assez serait, d'après les clefs, Nicole, de Port- Royal (né en 1625, mort en 1695). Il a en effet souvent parlé de Montaigne avec peu d'estime, soit dans la Logique, soit dans les Essais de morale. Mais M. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. II, p. 390) fait observer que le passage le plus saillant de Nicole contre Montaigne n'avait pas encore paru au moment où écrivait La Bruyère, et il voit ici plutôt une allusion à Balzac,

[45] Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin : on litAMYoT et Coeffeteau*; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les ternies et pour l'expression, est moins vieux que Voiture; mais si ce dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel , n'est pas moderne et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter, et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.

[Ii6] Le H** G**''- est immédiatement au-dessous de rien''. Il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter : c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.

=• « Le M** G**. (Édit. G<'-7<'.)

'' « Au-dessous du rien. » (Édit. F'^-S''.)

qui traite fort mal Montaigne dans ses Entretiens xviii^ et xxv"^, et auquel d'ailleurs s'applique bien mieux l'imparfait : L'un ne pensait pas assez. — Celui qui pense trop subtilement paraît être le P. Malebranche (né en 1G38, morten 1715), lequel parle sévèrement de Montaigne dans sa Recherche de la Vérité, livre H, 3^ partie, ch. v (1674).

L Jacques Amyot, né en 1513, mort en 1593, n'a laissé que des traductions {OEuvres de Plutarque, etc.). — Nicolas Coeffeteau, prédicateur et théologien, ne en 1574, mort en 1G23, était surtout apprécie comme écrivain, pour sa traduction de Florus. — Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue française (1047), avait déjà réuni dans un même éloge le style d'Amyot et celui de Coeffeteau.

2. Ces initiales désignent le Mercure galant. La lettre H est la première du mot grec Hermès, qui con-espond à celui de Mercure. Après avoir ainsi déguisé son allusion dans les sept premières éditions, il met M*' G** dans la sixième et la septième; mais les attaques dont il fut l'objet de la part du rédacteur de cette gazette, et auxquelles il répond dans la Préface de son Discours à l'Académie française, le décidèrent sans doute à revenir, dans la huitième édition, aux anciennes initiales H*" G**. — Le Mercure galant

[M] L'on voit bien que XOpcra est l'ébauche d'un grand spectacle ; il en donne l'idée.

Je ne sais pas comment VOjn'ra, avec une musique si parfaite et une dépense toute royale, a pu réussir cà m'ennuyer^

Il y a des endroits dans YOpcra qui laissent en désirer d'autj-es; il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle : c'est faute de théâtre-, d'action, et de choses qui intéressent.

V Opéra jusques à ce jour n'est pas un poëme, ce sont des vers ; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage d'Amphion et de sa race^ : c'est

était une sorte de journal ou plutôt une )-evue mensuelle, qui avait paru poui' la première fois en 1072, et que rédigeait Donneau de Vise, avec la collaboration de Thomas Corneille et do Fontonelle; on y trouvait les nouvelles de la cour et de l'armée, quel(|ues articles littéraires et des annonces commerciales ou industrielles. Le Mercure galant avait pris en 1077 le titre de Mercure de France.

1. La Bruyère n'était pas le seul qui s'ennuyât à l'Opéra. Plus d'un do ses contemporains parle avec peu de faveur de ce spectacle, tel qu'il existait alors. Voyez Boileau {Avertissement du Fragment d'un prologue d'opéra), La Fontaine {Êpitre à M. de Nyert, 1677), Saint-Évremond {Dissertation sur les opéras), etc. Le chartreux Vigneul de Marville, un des ennemis de La Bruyère, ne manque pas de protester contre cette boutade. « Ne soroit-ce pas pour faire bâiller ce galant homme et l'endormir que le l'oi auroit dépensé des millions? » {Mélanges, éd. 1700, I, p. 344.) Et l'historiographe Varillas (qui n'avait pas oublié l'épigramnie dont il avait été l'objet dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit, n° 60) se récrie à son tour : « Quelle honte que l'homme du monde se voie plus eofroqué que le moine même! » {Varillasiana,p. 'i'2.)

2. Théâtre est pris ici dans son sens grec et étymologique : objet à voir (décors, machines, etc.).

3. Amphion et sa race, c'est LuUi et son gendre Francine, qui, grâce â la suppression presque totale des machines, s'étaient enrichis là où d'autres s'étaient ruinés. — L'opéra, en France, remonte à l'année 1069 : l'abL'C Perrin s'était associé avec son beau-frère le marquis de Sourdéac pour exploiter le privilège des représentations de tragédies en musique : ils avaient déployé un tel luxe de décors et do machines qu'ils se ruinèrent. Le Florentin Lulli obtint en 1072 un privilège pour une nouvelle Académie de

un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais goût, que de dire, comme l'on fait S que la machine n'est qu'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes'"-; elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices et à Pénliope ^ ; il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement*'.

[48] Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines,

' Ce mot est imprimé en italiques dans les sept premières éditions. ^' Ce dernier alinéa a été ajouté dans la 4"= édition, comme les trois suivants.

musique, qui, comme on le voit par ce passage de La Bruyère, faisait regretter l'ancienne à quelques hommes de bon goût (voj'ez la phrase suivante : c'est cultiver un mauvais goût).

\. Au nombre de ceux qui partageaient l'opinion combattue ici par La Brujère était Saint-Évremoud : « J'oubliois à vous parler des machines, dit-il dans sa dissertation sur les Opéras; tant il est facile d'oublier les choses qu'on voudroit qui fussent retranchées. Les machines pourront satisfaire la curiosité des gens ingénieux pour des inventions de mathématiques; mais elles ne plairont guère au théâtre à des personnes de bon goût. Plus elles surprennent, plus elles divertissent l'esprit de son attention au discours; et plus elles sont admirables, et moins l'impression de ce merveilleux laisse à Pâme de tendresse, et du sentiment exquis dont elle a besoin pour être touchée du charme de la musique. » {OEuvres, t. in, p. 179.)

2. Il s'agit du théâtre des Marionnettes, fondé par Pierre d'Attelin, plus connu sous le nom de Brioché.

3. Allusion 1° aux Bérénices de Corneille et de Racine, représentées en 1670; 2" à la Pénélope de l'abbé Genest, représentée eii 1684, pièce dont Bossuet avait dit qu'il « la trouvoit si remplie de sentiments de vertu qu'il auroit fort approuvé la comédie, si on n'j^ eût jamais représenté que de tels ouvrages. » (Lettre de d'Olivet, dans l'Histoire des membres de l'Académie française par d'Alembert, t. III, p. 462.)

les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le spectacle, j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements*. Qui doute que la chasse sur l'eau-, l'enchantement de la Table ^ la merveille du Labyrinthe* ne soient encore de leur invention? J'en juge par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient contribué en rien à cette fèie si superbe, si galante, si longtemps soutenue, et où un seul a suiïi pour le projet et pour la dépense, j'admire

1. Alkisioa à une fête donnée en l'honneur du Dauphin, au mois d'août 1688, par M. le Prince, fils du grand Condé, et père de l'élève de La Bruyère (le duc de Bourbon). Elle avait duré huit jours et coûté plus de cent mille écus. — Sur cette fête, on peut voir : La Feste de ChanliUii, contenant tout ce qui s'est j^assé pendant le séjour que monseigneur le Dauphin y a fait, avec une description du château et des fontaines (Paris, Guérout, 1088, in-1'2. Extrait du Mercure de France). Lettre en vers à leurs Altesses tioyales. Monsieur et Madame, ou Relation de ce qui s'est passé à la fête Daupl.ine de Chantilly (Paris, Rafflc, lG88,in-b); M"" de Cayhis., Mémoires, édition Asselineau, p. 75; Desnoiresterres, les Cours galantes, t. II, cli. xiii, Éd. Fournier, la Comédie de La Bruyère, p. 362-3)8; etc., etc.

2. La chasse sur l'eau eut lieu le sixième jour de la fête ('28 août). Après une chasse brillante, au son des hautbois et des trompettes, on lança dans un étang les bêtes que l'on avait prises vivantes; les dames, placées sur des bateaux, les arrêtaient au passage avec des lacets, les traînaient à la remorque, et, après leur avoir fait regagner la terre, les rendaient à la liberté.

3. La Table. « Rendez-vous de chasse dans la forêt de Chantilly. » {Note de La Bruyère). — Le premier jour de la fête (22 août), le duc de Bourbon était allé recevoir le Dauphin à l'extrémité de la forêt, et l'avait amené au carrefour de la Table, où l'attendait M. le Prince. Une collation était servie sous un édifice de verdure; un concert fut donné au Dauphin pendant le repas, et la chasse commença aussitôt après.

4. (( Collation très-ingénieuse, donnée dans le Labyrinthe de Chantilly. » {Note de La Bruyère.) On peut voir à la Bibliothèque nationale, dans la Collection des dessins sur l'histoire de France, le Dessin de l:i collation qui fut donnée à Monseigneur par M. le prince de Condé dans le milieu du Labyrinthe à Chantilly (le 29 août). Le dessin est de Berain, la gravure d2 Dolivart.

deux choses : la tranquillité et le flegme de celui qui a tout remué, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait*".

[119] Les connoisseurs, ou ceux qui se croyant tels'', se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des partis contraires,

^ Toutes les éditions, avant la 8^ et la 0*", portent ce texte, qui paraît être celui de La Bruyère. Celui de la 8° et do la O"^ en dilTère. On y lit : « Les connoisseurs ou ceux qui se croient tels, etc. » Il y a lieu de penser que c'est là une erreur de typographie, on une maladroite correction. En relisant la phrase, on s'aperçoit que ce texte, qui paraît clair au premier abord, embarrasse et obscurcit la phrase.

1. Celui qui a tout remué, c'était M. le Prince, qui s'entendait à organiser les fêtes, qui se piquait de ce mérite, et à qui La Bruyère croit devoir adresser à ce sujet un compliment, au lendemain d'une fête qui faisait encore Tentretien de toute la cour (la 4" édition est de 1689). Le témoignage de La Bruyère est confirmé par d'autres qui ne sont pas suspects, celui de Saint-Simon, par exemple : « Personne n'a jamais porté si loin l'invention, l'exécution, l'industrie, les agréments ni les magnificences des fêtes dont il savoit surprendre et enchanter. » {Mémob-es. t. VU, p. 139, édit. Chéruel). La Fare parle de même {Mémoires. t. LXV, p. 255 de la collection Petitot). — Quant à ces empressés... qui n'ont rien fait, il semble résulter du témoignage des clefs et de leurs variations mômes (elles nomment Mance, Mansé, Mancé, Mansard) que ce serait une allusion à un certain Manse, architecte c>u ingénieur du temps, constructeur de la pompe des hautes eaux de Chantilly, qui se serait donné des airs d'importance pendant la fête Dauphine, au point de laisser croire qu'il en était l'ordonnateur. D'un autre côté, Manse ne figure pas au nombre des auxiliaires que donnent au Prince les récits du Mercure de France (voyez plus haut). C'est peut-être à dessein qu'il aura été rayé de cette liste par le ga/.cticr courtisan, qui pouvait être, aussi bien que La Bruyère, au courant du mécontentement de M. le Prince contre cet empressé. D'après les récits du Mercure, le principal auxiliaire de M. le Duc, et peut-être le principal organisateur de la fête, serait Jean Berain, dessinateur des menus plaisirs du roi, qui avait construit la salle de spectacle dans l'Orangerie, l'édifice du labyrinthe en vue de la collation, et qui avait publié le dessin de cette collation (V. la note précédente).

dont chacun, poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poëme ou une certaine musique, et siffle tout autre^ Ils nuisent également, par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée et à leur propre cabale ; ils découragent par mille contradictions les poètes et les musiciens, retardent le progrès des sciences et des arts, en leur ôtant le fruit qu'ils pourroient tirer de l'émulation et de la liberté qu'auroient plusieurs excellents maîtres de faire, chacun dans leur genre et selon leur génie, de très-beaux ouvrages'".

[50] D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable- que d'éclater sur le ridicule? Est-ce l'altération des traits qui nous retient? E]le est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer quelque foiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts ^ qui trouvent du foible dans un ris excessif comme

" « Toute autre. » — Variante qui, comme la précédente, ne se trouve que dans la 8' et la 9" édition. Il est bon de rappeler que la 9* est, à peu de chose près, la reproduction pure et simple de la 8".

^ Édition 4*.

1. Selon les clefs, cet alinéa fait allusion aux admirateurs outrés des opéras de Quinault.

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