‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 44 sur 141 · Voyez ce mot dans le Lexique · texte numérisé non relu

Voyez ce mot dans le Lexique

dans les pleurs, et qui les défendent également, qu'attendon d'une scène tragique? qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique? l'âme ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? estelle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable? Gomme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très-naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique seroit de pleurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre, et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'après être convenu de s'y abandonner, on éprouveroit encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre ^.

[51] Le poëme tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre, ou s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à la ])itié par le terrible, vous mène par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par l'espérance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de

» Édition 4'.

déclarations tendres , d'entretiens galants, de portraits agréables, de mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi â la vérité d'une dernière scène oîi les mutins^ n'entendent aucune raison ^ et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et quelque malheureux à qui il en coûte la vie''-.

[52] Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poëte d'y faire attention, ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à im farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourroit-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? u Ces caractères, diton, sont naturels. » Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou

^ Ce mot est en italique dans les éditions 6" et V (voyez n" 15, p. 14, note a). Voir ce mot dans le Lexique.

^ Édition 6n

1. « Sédition, dcnoùment vulgaire des tragédies. » {Note de La Bruyère.) '2. Cet alinéa peut s'appliquer aux tragédies de Quinault {la Mort de Cijrus, Agrippa, Astrate, Pausanias), dont Boileau disait, satire IJI :

Les héros, chez Quinault, parlent bien autrement. Et, jusqu'à « je vous hais «, tout s'y dit tendrement.

Mais les tragédies de Quinault remontaient à IGGO, et lorsqu'il mourut, en 1688, on ne parlait plus guère que de sa Mère coquette et de ses opéras. Peut-être est- il fait plutôt allusion, comme le pense M. Éd. Fournier {la Comédie de La Bruyère, p. 5.)8), à Camj)istron, ce successeur dégénéré de Racine, ou bien au Brutus « dameret » donné en 1690 par Fontenelle et M"« Bernard.

40 DiiS OUVRAGES DE L'ESPRIT.

qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel? C'est le i^ropre d'un eHéuiiné de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide -''^

[53] 11 semble que le roman et la comédie pourroient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là la vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre foiblesse.

[ôh] Corneille ne peut être égalé dans les endroits 011 il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédies- sont sèches, languissantes, et ne laissoient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut''. Dans quelques-

" Édition 5".

'' Ce dernier membre de plirase a été ajouté dans la i" édition.

1. Cet alinéa, selon la plupart des clefs, et avec toute vraisemblance, s'appliqu(3 aux comédies du genre de V Homme à bonnes fortunes (1080) et du Débauché (10!)0) de IVteur Baron. Cette dernière pièce est précisément de l'année où parut la ij'^ édition, dans laquelle cet alinéa gure pour la premièi'G fois.

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