‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 45 sur 141 · Voyez le mot Comédie dans le Lexique · texte numérisé non relu

Voyez le mot Comédie dans le Lexique

unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs S un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avoit sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus^ ailleurs-, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles ^ des anciens, et enfin de ses dénoùments, car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent " un peu plus à une même chose; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche

^ Dans toutes les éditions originales, on trouve lu sans accord. ^ Éditions f^ et 2" : « hasardée et contre les règles. » •= Telle est la leçon de toutes les éditions originales. Quelques éditeurs modernes ont cru devoir lire : « et qu'ils tendent. » S'il fallait corriger le texte, ce qui n'est peut-être pas nécessaire, on pourrait aussi bien laisser qui, et supprimer la conjonction et.

1. La Bruyère veut parler ici nou de la morale, mais des mœurs dramatiques, des caractères. C'est ainsi que le caractère de Cinna ne se soutient pas plus que celui de Félix dans Polyeucte; c'est ainsi que Rodogune propose à deux fils vertueux d'assassiner leur père, etc.

2. Racine disait à son fils : « Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens. »

dans ses rimes, élt'gante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans le Cid, dans Polycuctc et dans les Iloraces^? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus^? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimoient cà exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues dans ces deux poètes. Oreste, dans V Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme VOEdipe et les Iloraces^ de Corneille en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourroit parler ainsi : « Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées. Racine se conforme aux nôtres"";

* Éditions 1" et 3* : « Racine descend jusqu'aux nôtres. »

\. Le vrai titre de la pièce est Horace; mais le pluriel a été employé par Corneille lui-même, dans l'avis au Lecteur de sa Soplionisbe (1GG3).

2. Porus, dans VAlexandre de Racine; Burrhus dans son Britannicus.

3. « C'est une chose étrange, dit Voltaire, que le difficile et concis La Bruyère, dans son parallèle de Corneille et de Racine, ait dit les Horaces et OEdipe; mais il dit aussi Phèdre et Pénélope [lisez : Bérénice et Pénélope; voyez ci-dessus, n" 47J : voilà comme l'or et le plomb sont confondus souvent. » {Hemarques sur OEdipe.) La Bruyère ne met nullement OEdipe sur le même pied qu'Horace. S'il cite ici OEdipe, c'est comme exemple de pièce où soient excitées la terreur et la pitié, et l'on ne saurait disconvenir que l'exemple ne soit bien choisi. Peut-être d'ailleurs, comme le suppose M. Kd. Fournier (la Comédie de La Bruyère, p. 41), n'est-ce qu'un souvenir d'une des admirations de sa jeunesse (1659) : « Certains vieillards, dit-il dans son Discours à l'Académie française (1693), n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse. »

celui-là peint les hommes comme ils devroient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus clans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnoît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes; et dans celui-ci du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. II semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide ^ »

[55] Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix, et à la force des poumons ^. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le

l.LaBrujère paraît s'être souvenu, dans la fia de ce morceau, de quelques traits du Parallèle de M. Corneille et de M. Bacine, composé en 1686 (deux ans avant la l""* édition des Caractères) par Longepierre, qui avait dit par exemple : « On dirait que M. Corneille tient la nature au-dessous de lui, et que, méprisant les idées qu'elle peut lui offrir, il ne veuille puiser que dans son génie, qui lui fournit en abondance des traits singuliers et plus grands que uatm'e. Ce qui fait que ses portraits sont toujours merveilleux, et ne sont pas toujours ressemblants... Pour comparer M. Corneille et M. Racine aux plus grands hommes que l'antiquité ait produits en ce genre d'écrire pour la tragédie, disons que le premier approche davantage de Sophocle, et que le second ressemble plus à Euripide. » (Voyez Baillet Jugements des Savants, t. V, p. 438.)

2. Buffon, Discours sur le style : « La véritable éloquence est bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une

4i l)i:S OUVRAGES DE L'ESPIUT.

discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes.

H semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité; et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres ; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît ^

L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où on ne la cherche point.

L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.

Qu'est-ce que le sublime? Il ne paroît pas qu'on l'ait défmi. Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures-? Tout genre d'écrire reçoit-il le

qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples etrimagination prompts. Ces hommes sentent vivement, s'aflfectent de même, le marquent fortement au dehors, et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps... Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner? Que faut-il pour ébranler la plupart môme des autres hommes et les persuader? Un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. »

1. « Neque vero mihi quidquam piiRStabilius videtur quani posse di- « cendo tcnere hominum ca;tus, mentes allicere, voluntates iinpellere quo <( velit, unde auteni velit deducere. » (Cicéron, de Oratore, livre I, chapitre VIII.)

2. « 11 y a, pour ainsi dire, cinq sources principales du sublime... La troisième n'est autre chose que \es figures tournées d'uiïe certaine manière.» (Longin, Traité du Sublime ou du Merveilleux dans le discours, traduction de Boileau, chap. vi.) — « Il faut maintenant parler des figures..., car, comme j'ai dit, elles ne sont pas une des moindres parties du sublime lorsqu'on leur donne le tour qu'elles doivent avoir. Mais ce seroit un ouvrage de trop longue haleine, pour ne pas dire infini, si nous voulions faire ici une exacte recherche de toutes les figures qui peuvent avoir place dans le discours. C'est pourquoi nous nous contenterons d'en parcourir quelques-

sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables * ? Peut-il briller autre chose dans l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres fauiilières comme dans les conversations qu'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel'' et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime-?

Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases différentes qui signifient une même chose. L'antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La métaphore ou la comparaison emprunte d'une chose étrangère une image sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au deLà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connoître. Le su-

^ Avant la 7" édition, il y avait « le naïf » au lieu de « le naturel. »

unes des principales, je veux dire celles qui contribuent le plus au sublime, seulement afin de faire voir que nous n'avançons rien que de vrai... » {Ibidem, chap. XIV.)

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