‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 46 sur 141 · Voir le mot Capable dans le Lexique · texte numérisé non relu

Voir le mot Capable dans le Lexique

2. « Il faut savoir, dit Boileau, que, par sublime, Longin n'entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots; mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles... Il faut entendre par sublime, dans Longin, l'extraordinaire, le surprenant, et, comme je l'ai traduit, le merveilleux dans le discours. » — « .... Je ne m'arrêterai point, dit Longin, sur beaucoup de choses qu'il m'eût fallu établir avant que d'entrer en matière, pour montrer que le sublime eu en eft'et ce qui forme l'excellence et la souveraine perfection du discours... » (Chapitre i, traduction de Boileau.) « La marque infaillible du sublime, c'est quand nous sentons qu'un discours nous laisse beaucoup à penser; qu'il fait d'abord un efl'et sur nous auquel il est bien difficile, pour ne pas dire impossible de résister; et qu'ensuite le souvenir nous eu dure et ne s'efface qu'avec peine. En un mot, figurez-vous qu'une chose est véritablement sublime quand vous voyez qu'elle plaît universellement et dans toutes ses parties. » (Chapitre v, traduction de Boileau.)

blime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble ; il la peint tout entière, dans sa cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression, et usent de synonymes ^ Les jeunes gens sont éblouis de l'éclat de l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu'une vaste ^ imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre les grands génies % que les plus élevés qui en soient capables '^^

[56] Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que l'auteur auroit soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soimême, mais parce qu'on est en effet intelligible ".

'' Avant la 7*^ édition, on lisait : « même entre les plus grands génies. » '' Les trois derniers alinéas, compris dans le n" 55, ont été ajoutés dans la i" édition.

1. « J'ai ouï dire à feu La Bruyère, qu'il avoit vu à Chantilly un jésuite qui soutenoit que les synonymes faisoicnt la meilleure et la plus agréable partie de l'éloquence. Et en effet, le jour des Trépassés, il commença ainsi son sermon : «Messieurs, le jour d'aujourd'hui est un jour où l'Église et la H congrégation des fidèles fête, célèbre et solennisc la mémoire et commé- « mnration des morts, des défunts et des trépassés. » (Bouhier, Recueil de jparlkularilés, n" 178, p. 73-74.)

'2. Voyez ce mot dans le Lexique.

3. « 11 n'y a vraisemblablement que ceux qui ont de hautes et de solides

[57] L'on n'écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins en écrivant faire entendre de ])elies choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai ; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un très-beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes , et d'être moins incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage ?

Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs =■.

[58] L'on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons'' réciproques n'y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude; et ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes

" Les deux alinéas compris sous le n" 57 ont été ajoutés, comme le suivant, dans la 4« édition.

•* Avant la 7* édition, il y avait : « les objections, » au lieu de : « les raisons. »

pensées qui puissent faire des discours élevés; et c'est particulièrement aux grands hommes qu'il échappe de dire des choses extraordinaires. » LoNGix, traduction de Boileau, chap. vu.)

graves, qui d'mi point de doctrine oa d'un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils deviennent des almanachs de l'autre année '.

[59] La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de quelques autres, c'est de n'écrire point',

[60] L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque retrouvé le nombre que Mauiërbe et Balzac avoient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement h y mettre de l'esprit-''.

" Alinéa ajoute dans la 7"^ édition.

^ Édition 4^

1. Selon toutes les clefs, il est fait allusion ici à la polémique des jésuites et des jansénistes. Si l'on admet cette interprétation, qui est peutêtre un peu étroite, il y aurait une exception à faire pour les Provinciales.

2. On a écrit des pages sur ces quelques lignes. Quelques clefs veulent voir dans le trait final une allusion au P. Bouhours et à Bourdaloue. Génin n"y voit qu'une glorification du style de La Bruyère [l.exKine de Molière, p. LXII). C'est, à part l'exagération des ternies, l'opinion do Sainte-Beuve : « Cet esprit que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, il voulut l'y introduire. Après Pascal et Larochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande et délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Chez lui, tout devient plus détourné et plus neuf... » Selon M. Hémardinquer {Notes de son édition de La Bruyère), « ce passage est ironique, et semble une allusion aux écrivains, comme Perrault et Lamotte, qui sont corrects sans originalité, mais non toujours sans esprit. » Quand l'interpré-

[61] Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science'' qu'ils professent ; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non-seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudroient encore moins les imiter ; ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà; ils ne peuvent au plus qu'être les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le médiocre''.

[62] Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de toutes les productions des autres génies* : ils sont plagiaires, traducteurs, compila-

" Avant la 8* édition, il y avait : « l'art ou la science. » ^ Édition 4^

tation serait exacte, il resterait à objecter qu'il ne saurait être fait ici allusion à Lamotte, qui n'avait encore rien publié, au moment où parut cet alinéa (1689). Peut-être la vérité est-elle entre ces deux opinions contraires; peut-être n'y a-t-il dans ce passage ni apologie ni satire. La Bruyère ne fait que constater le penchant qui se manifestait dans la littérature à la fin du xvu*' siècle, et qui annonçait le xyiii" ; c'est un goût auquel La Bruyère sacrifiait comme les autres.

1. Les clefs voient dans cet alinéa une allusion, soit à l'abbé Bordelon,

teurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les auteurs ontpensé"; et comme le choix des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science vaine, aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnoie qui n'a point de cours : on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux'' que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme^

[63] La critique souvent n'est pas une science ; c'est un métier, où il faut plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de discernement que

■' u Ils ne pensent point, ils disent...» Phrase ajoutée dans la 7* édition. '' Avant la 8" édition, il y avait : « Ce sont eux, » au lieu de : «i Ce sont ceux. »

•= Édition 5'".

soit à Ménage ; le premier, critique obscur, et qui assurément ne méritait pas une épigramme de La Bruyère; le second, qui eut l'esprit de no pas s'y reconnaître : «Dans les Caractères de ce siècle, disait-il, je n'ai pas encore trouvé le mien. » {Ménaçjiana.) Ce qui semble le plus désigner Ménage, c'est ce que La Hruyère dit des compilateurs dont il fait ici le portrait : <( Comme le choix des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, etc. » Ménage en effet se piquait d'être bel esprit autant qu'érudit, et c'est sous ce dnublc caractère qu'il est peint dans le Vadius des Femmes savantes. Mais la fin de ce morceau est bien dure pour qu'on puisse avec certitude l'appliquer h Ménage. Né à Angers, en 1713, Ménage mourut en 1G92.

de lecture, et qu'elle s'exerce sur de ceitains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain =*.

[64] Je conseille à un auteur né copiste S et qui a l'extrême modestie de travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de l'érudition : s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche, et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur-, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier : dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet, je rirois d'un homme qui voudroit sérieusement parler mon ton de voix, ou me ressembler de visage*".

[65] Un homme né chrétien et François se trouve contraint"" dans la satire, les grands sujets lui sont défendus :

" Édition 7^ ^ Édition G*".

■= Avant la 5" édition, il y avait le mot : • embarrassé, » au lieu de : « contraint. »

1. Les clefs désignent ici l'abbé de Villiers, qui était en effet né copiste, et qui, après avoir imité VArt poétique de Boileau dans son Art de prêcher, poëme en quatre cbants (1682), s'était mis en tête d'imiter les Caractères dans ses Réflexions sur les défauts d'autrui (1690). Il ne saurait être fait allusion au Théophraste moderne ou Nouveaux caractères, de Jacques Brillon ; car cet ouvrage ne parut qu'après la mort de La Bruyère, qui n'avait pas dédaigné de donner à l'auteur, jeune homme de vingt-cinq ans, des conseils et des encouragements. Voir la Notice bibliographique, et V, 2".

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