‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 47 sur 141 · Voyez ce mot dans le Lexique · texte numérisé non relu

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il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style*.

[66] Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas et Ilanâburg -: l'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les entendre.

[67] Celui qui n'a égard eu écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.

1. Les auteurs de clefs ont mal à propos cru voir dans cette remarque une allusion à un pamphlétaire oublié, nommé Eustache Le Noble. D'autres ont pensé qu'il y avait là, de la part de La Bruyère, l'aveu d'un regret personnel; mais il paraît difficile d'admettre que La Bruyère se considérât comme un simple satirique, et il ne s'est pas fait faute d'aborder les grands sujets (de la cour, des grands, des souverains, de la chaire, des esprits forts, etc.). M. Havet, dans un article de la Correspondance littéraire (mars 1857), voit ici « le jugement de La Bruyère sur Boileau : ce qu'il admirait dans Boileau, c'était la verve de l'écrivain et le relief de ses vers; mais il estimait que la satire de Boileau manquait d'originalité et d'audace. »

2. Les clefs désignent pour Dorilas l'historien Varillas et pour Handburg le P. Mainbourg, auteur d'ouvrages d'histoire et de théologie. Le nom du dernier est simplement mis en allemand. La Bruyère le juge comme M"'* de Sévigné : « Le style du P. Mainbourg me déplaît fort; il a ramassé le délicat des mauvaises ruelles. » {Lettres, M sept. 1675.) Voltaire juge qu'il a eu d'abord trop de vogue, puis a été ensuite trop dédaigné {Siècle de Louis XIV); et Bayle, bien que son contradicteur, lui reconnaît « un talent particulier pour les ouvrages historiques. » Nul n'a pris la défense de Varillas. — Mainbourg mourut en 1686, et Varillas en 1630.

[68] Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point : c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce, et d'une manière qui plaise et qui instruise.

[69] Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. — Je le crois sur votre parole; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux^ une chose vraie , et que d'autres encore penseront après moi^ ?

" Les mots « après eux » ont été ajoutes dans la 2*= édition.

l. « La vérité et la raison sont communes à un cliascun,et ne sont non plus à qui les a dictes premièrement qu'cà qui les dict aprez : ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puisque luy et moy l'entendons et veo3'ons de mesme. » (Montaigne, Essais, livre L chap. xxv.) « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux. » (Pascal, Pensées.) « Le malheur des modernes est de n'être pas venus les premiers; et tout leur crime souvent, c'est de penser comme les anciens sans les avoir lus. » (Bouhours, la Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, 1687.)

[1] Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer?

[2] De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille'' quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien ; de loin ils imposent.

[3] Tout persuadé que je suis^ que ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feroient très-bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on n'avoit pas attendu de fort grandes choses'*.

" Historique du texte. — Dans les éditions originales, on lit vale. — Voyez, en tête du Lexique, nos Remarques sur l'Orthographe de La Bruyère.

^ La Bruyère avait écrit d'abord (édit. 6*^ et 1") : « Tout persuade que je sois. »

" Édition 6'.

i. Vauvenargucs ira plus loin, mais non sans quelque exagération : « Les plus grands ministres ont été ceux que la fortune avoit placés plus loin du ministère. »

Combien d'hommes admirables, et qui avoient de trèsbeaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais!

[A] Quelle horrible peine à un homme qui est sans preneurs et sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit!

[5] Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.

Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres; de là vient qu'avec un grand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.

[6] Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auroient fait^

[7] Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent à quelque usage'\

* Édition 4*=.

1. « La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre, n (La Rochefoucauld, Maxime 103.)

[8] Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellents : que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter"?

[9] Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.

[10] Que faire à'ÉgêsipiJc, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les finances, ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce soit l'intérêt seul qui en décide; car il est aussi capable de manier de l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. « Il est propre à tout, » disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une chose que pour une autre, ou, en d'autres termes, qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes occupés d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir; et ils profitent rarement de cette leçon si importante, que les hommes devroient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la république elle-même eût besoin de leur industrie et de ieurs lumières, qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir''.

» Edition G'.

'' Édition 5*.

DU 3IÉRITE PERSONNEL. o7

Nous devons travailler à nous rendre très-dignes de quelque emploi : le reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres ^

[11] Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux foibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos; pernicieuse pour les grands, qui diminueroit leur cour, ou plutôt le nombre de leurs esclaves, qui feroit tomber leur morgue avec une partie de leur autorité, et les réduiroit presque à leurs entremets et à leurs équipages; qui les priveroit du plaisir qu'ils sentent à se faire prier, presser, solliciter, à faire attendre ou à refuser, à promettre et à ne pas donner; qui les traverseroit dans le goût qu'ils ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand il leur arrive de le discerner; qui banniroit des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie; qui feroit d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seroient que les spectateurs; qui remettroit de la dignité dans les différentes conditions des hommes, de la sérénité sur leurs visages; qui étendroit leur liberté; qui réveilleroit en eux, avec les talents naturels, l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciteroit à l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu; qui, au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république, en feroit ou de sages économes, ou d'excellents

* Édition 5".

58 DU MKKIÏE PERSONNEL.

pères de famille, ou des juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attireroit à tous nul autre inconvénient, que celui peut-être de laissera leurs héritiers moins de trc'sors que de bons exemples^

[12] 11 faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rion faire*". Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille s'appelât travaillera

[13] Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa vanité; il s'étourdit moins du poste quil occupe qu'il n'est humilié par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne : plus capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne pèse qu'à soi-même.

" Édition 7*^.

'' Éditions 1'"'' et 2' : « et ne rien faire. »

1. Cotte pensée d'un i)liilosoplie qui a toujours voulu vivre pour l'étude et la méditation est contredite, et assez rudement, par un autre moraliste, homme d'action, Vauvonarsucs, qui avait été officier et voulait être diplomate : « Quelque mérite, dit Vauvenargues, qu'il puisse y avoir à négliger les grandes places, il y en a peut-être plus à les bien remplir. La plus fausse de toutes les pliilosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté. »

DU R[ÉRITE PERSONNEL. 59

[l/i] Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une raison bien opposée à celle que l'on pourroit croire : il n'est point tel sans une grande modestie, qui l'éloigné de penser qu'il fasse le moindre plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant leurs yeux, et leur montre son visage : il est plus proche de se persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-même \

[15] Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.

[16] Si j'osois faire une comparaison entre deux conditions tout à fait inégales, je dirois qu'un homme de cœur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur songe à couvrir : ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux appli-

» Édition 4".

qués qu'à l)ion faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait.

[17] La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief".

Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taillé pour eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions : je les compare à une beauté négligée, mais plus piquante ''.

Certains hommes, contents d'eux-mêmes, de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples et les naturels : semblables à ces gens d'une taille médiocre qui se baissent aux portes, de peur de se heurter ".

[1 8] Votre fils est bègue : ne le faites pas monter sur la tribune*. Votre fille est née pour le monde : ne l'enfer-

^ Edition 6«.

'' Édition 8^ <= Édition 8«.

1. Toutes les clefs désignent ici le fils d'Achille de Harlay, premier président au parlement. Ce n'est pas que ce jeune homme fût bègue; mais, paresseux et sans talent de parole, il avait été poussé par son père, dès l'àgcde vingt-trois ans, au poste d'avocat général (1G91). C'est quelques mois après, dans la même année, que fut publiée la G'' édition, où parut pour la première fois cf't alinéa. « Le fils, dit Saint-Simon, avec bien moins d'esprit et une ambition démesurée, nourrie par la plus folle vanité, avoit un esprit mécliant, guindé, pédant, précieux, qui vouloit primer partout, qui couroit également après les sentences, qui toutefois ne couloient pas de source, et les bons mots de son père, qu'il rappeloit tristomont. C'étoit le plus étrange composé de l'austère écorce de l'ancienne magistrature et du petit-maître

mez pas parmi les vestales ^ Xanthus, votre affranchi, est foible et timide : ne différez pas, retirez-le des légions et de la milice 2. « Je veux l'avancer, » dites-vous. Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de possessions'; servez- vous du temps; nous vivons dans un siècle où elles lui feront plus d'honneur que la vertu. « Il m'en coùteroit trop, » ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus? Songez-vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous aimez, et pour prévenir les honteuses suites'' d'un engagement où il n'est pas propre ''?

[19] 11 ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune ; et quand on se sent capable

^ La Bruyère avait dit seulement d'abord (6« édition) : « de terres et de possessions. »

^ La Bruyère avait dit d'al^ord (G« édition) : « les mauvaises suites. » *= Édition 0*.

de ces temps-ci, avec tous les dégoûts de l'un et tous les ridicules de rautre » (t. XV, p. 27).

1. Selon plusieurs clefs, c'est une allusion à M"' de Harlay, fille du premier président, qui avait été mise au couvent (168G) à cause de son inclination pour Dumesnil, chanteur de l'Opéra.

2. Ce Xanthus est, selon toutes les clefs, M. de Gourtenvaux. fils aîné do Louvois, lequel serait d'^sigué sous le nom de Crassus : « Courtcnvaux (dit Saint-Simon) étoit un fort petit homme obscurément débauché avec une voix ridicule, qui avoit peu et mal servi, méprisé et compté pour rien dans sa famille et à la cour, où il ne fréquentoit personne; avare et taquin, fort colère... en tout un fort sot homme » (t. V. p. 65). Gourtenvaux avait fait, en qualité de capitaine, la campagne de 1689 et années suivantes, et s'était attiré le mécontentement de son père, qui l'avait menacé de lui retirer sa charge (G. Rousset, Hist. de Louvois, t. IV, p. 185). — Cette interprétation du morceau de La Bruyère est assez vraisemblable ; et c'est bien gratuitement, ce semble, que M. Edouard Foiirnier {la Comédie de La Bruyère, p. 412) veut substituer à Gourtenvaux le maréchal de Huraières, un des favoris de Louvois.

(le les suivre clans leur disgrâce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prospérité ''.

[20] S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu '•?

[21] S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez *=.

[22] Il apparoit de temps en temps sur la surface de la terre '' des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls ni descendants : ils composent seuls toute leur race"*.

[23] Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire, et, s'il y a du péril, avec péril : il inspire le courage, ou il y supplée ^

" Édition V.

'' Kditioa i"".

''■ Édition -4*.

■' On trouve dans les éditions 5''-8'^ : « sur la face de la terre. » — Le mot surface n'est peut-ôti'C qu'une erreur de la 9'^ édition, la dernière des éditions originales.

* Édition o'".

^ Édition 4*.

L Les clefs du xvin« siècle désignent ici, sans nécessité, le cardinal de Richelieu. La pensée no paraît pas avoir d'application particulière.

[24] Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne ^ toute la perfection dont il est capable, l'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale à ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. V... est un peintre, G... un musicien', et l'auteur de Pyrmnc' est un poëte; mais Mignard est MiGNAKD, LuLLi est LuLLi, et Corneille est Corneille^

[25] Un homme libre, qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé ; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.

[26] Après le mérite personnel, il faut l'avouer, ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat; et qui ne sait être un Érasme * doit penser à être évêque ^

1. Selon toutes les clefs, V... est le peintre d'histoire Cl. Fr. Vignon (1634-1703), fils d'un peintre du même nom, mort en 1670, et frère du peintre de portrait Pli. Vignon; et C... est Pascal Colasse, élève de LuUi, un des maîtres de la musique du roi, auteur de motets, de cantiques et d'opéras.

2. L'auteur de Pyrame est Pradon. Sa tragédie de Pyrame est de 1674. Il avait donné depuis Tamerlan (1676), Phèdre et Hippolyte (1677), la Troade, Statira (1687).

3. Le célèbre musicien LuUi (1633-1687) était mort depuis quelques mois, lorsqae parut la première édition des Caractères : le peintre Pierre Mignard (1635-1695) et Pierre Corneille cl6U6-169i) vivaient encore.

4. Érasme de Rotterdam (1467-1536;, l'un des hommes les plus savants et les plus spirituels de son siècle, a laissé dix volumes in-folio d'œuvres diverses, écrites en latin, parmi lesquelles on distingue les Adar/es. les Colloques. VÊloge de la folie et les Lettres. — Burigny a écrit une Vied'Erasine, M. Désiré Nisard a donné une remarquable étude littéraire sur Érasme dans ses Écrivains de la Renaissance, et M. Gaston Feugère une intéressante Étude sur sa vie et ses ouvrages (1874).

5. L'évêque désigné ici est, selon une clef de 1693, M. deHarlay, arche

Quelques-uDs, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, et ils auroient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime ^ d'être cardinal '?

[27] L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon-. 11 éclate de même chez les marchands. — Il est habillé des plus belles étoffes. — Le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce? — Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.

" Kdition 4^

vèque de Paris; selon d'autres, l'archevêque de Reims, Le Tellier, frère de Louvois. Il est évident que cette plirase, comme la suivante, était susceptible de bien des applications : Harlay et Le Tellier n'étaient pas les seuls évoques du temps qui ne savaient pas être des Erasmes.

1. Toutes les éditions originales portent Trophime. nom qui a été remplacé depuis par celui de Bénigne. Ce passage semble bien en effet s'appliquer à Bossuet, dont La Bruyère était l'ami le plus dévoué, et dont Bénigne était le prénom : les plus anciennes clefs désignent ici, comme lui faisant contraste, Etienne Le Camus, évoque de Grenoble, qui venait d'être nommé cardinal en 168G : rien ne prouve que ce soit à ce cardinal plutôt qu'à un autre que La Bruyère aura voulu opposer Bossuet.

Le Camus, qu'il ne faut pas confondre avec l'évêque Camus, auteur de romans dévots, avait été, dans sa jeunesse, « débauché à l'excès, » selon Saint-Simon, puis avait fait montre d'une austérité qui cachait beaucoup d'ambition et d'intrigue (Saint-Simon, notes sur les Mémoires de Dangeau, I, p. 385; Mémoires de l'abbé de Choisy, p. 352, d'Amelot de la Houssaye, t. L p. 270, et de Legendre, p. 71 ; le Chansonnier Maurepas, t. IX, p. 102). Il n'était cependant pas sans mérite : « C'est l'homme du monde dont j'ai les plus grandes idées, » a dit de lui M"" de Sévigné [Lettre du 15 mai 1691); et La Fontaine a fait son éloge dans sa XXIV* épître.

2. Philemon, selon quelques clefs postérieures à La Bruyère, serait, comme dit Saint-Simon (notes sur Dangeau, I, p. 272), « une espèce d'imbécile, fort extraordinaire et en obscure compagnie, vieux et riche, qui se nommoit milord Stafford. » Selon d'autres clefs, également postérieures à La Bruyère, ce serait le comte d'Aubigné, frère de M"« de Maintenon, qu'on a cru encore reconnaître dans le Théodecte du chapitre de la Société de la conversation. ^12,

— Je loue donc le travail de l'ouvrier. — Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chefd'œuvre ; la garde de son épée est un onyx ' *, il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait; il ne lai manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. — Vous m'inspirez enfin de la curiosité ; il faut voir du moins des choses si précieuses ^ : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon : je vous quitte de la personne *=.

Tu te trompes, Philémon*, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage : l'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.

Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus de naissance et plus d'esprit : il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent -.

» « Une onjrx. » (5« édition.)

•> La Bruyère avait dit d'abord (éditioa o"") : des choses si rai-esetsi précieuses.

•^ Édition 5^.

^ Cet alinéa faisait partie du cliapitre des Biens de fortune dans les quatre premières éditions. En le plaçant ici, La Bruyère y a introduit le nom de Philémon.

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