Ita amiciim habeas, i)Osse inimicum fieri ut putes
(PUBLIUS SïRLS.)
« Ce précepte, qui est si abominable en ceste souveraine et maistresse amitié, il est salubrc en l'usage des amitiez ordinaires et coustumières, à
pouvoient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié ; ce n'est point une maxime morale, mais politiques
[56] On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, pourroient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs et d'une si exacte probité, que venant à cesser de l'être, ils ne veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme ennemis''.
[57] Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de les cultiver par intérêt : c'est solliciter".
[58] Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutôt que de ceux de qui l'on espère du bien^.
[59] On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour son établissement : il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché*.
[60] Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin de se désespérer s'il ne lui arrive pas ;
" Cet alinéa et le suivant sont de la 5* édition.
'' Éditions 7'' et 8* : « comme nos ennemis. »
<= Édition 4*^. Le mot solliciter n'est souligné qu'à partir de la 6^
•^ Édition 1'.
« Édition 4''.
l'endroict desquelles il fault employer le mot qu'Aristote avoit très-familier : « O mes amys! il n'y a nul amy. » (Montaigne, Essais, liv. I, chap. xxvii.
et celui au contraire qui désire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en être assez récompensé par le succès \
[61] Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce qu'il faut faire pour la manquer''.
[62] Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auroient fait un extrême plaisir <=.
[63] Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
[6/i] La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable, puisque, si l'on cousoit ensemble toutes les heures que l'on passe avec ce qui plaît, l'on feroit à peine d'un grand nombre d'années une vie de quelques mois.
[65] Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un !
[66] On ne pourroit se défendre de quelque joie avoir périr un méchant homme : l'on jouiroit alors du fruit de sa haine, et l'on tireroit de lui tout ce qu'on en peut espérer, qui est le plaisir de sa perte ^ Sa mort enfin arrive,
* Édition 5''.
'' Édition V.
= Cet alinéa et le suivant sont de la 4^ édition.
1. Est-ce, comme on l'a dit, une allusion au bruit de la mort de Guil-
DU CŒUR. -ISS
mais clans une conjoncture où nos intérêts ne nous permettent pas de nous en réjouir : il meurt trop tôt ou trop tard^
[67] Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui qui le surprend en faute, et qui se plaint de lui avec raison : sa fierté ne s'adoucit que lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort ''.
[68] Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons beaucoup ofi'ensés.
[69] 11 est également difficile d'étouffer dans les commencements le sentiment des injures, et de le conserver après un certain nombre d'années '^^
[70] C'est par foiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en venger ; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge point** ^
' Édition 5®.
^ Édition 4^
•= Dans les trois premières éditions, cet alinéa est au chapitre de r Homme.
•1 Édition 7«.
laume III, qui courut à Paris en 1690, l'année où parut cette pensée, et qui donna lieu à des manifestations aussi ridicules que malséantes? Guillaume III ne mourut du reste qu'en 1701, après La Bruyère. Il est probable qu'il n'est pas ici question des sentiments d'hostilité contre des personnages publics.
i. La Rochefoucauld, Maxime xiv. « Les hommes ne sont pas sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L'application à récompenser le bien et à se venger du mal leur paroit une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre. »
2. « La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre
^n^ DU CŒUR.
*^ [7J] 11 y a bien autant de paresse que de foiblesse à se laisser gouverner''.
11 ne faut pas penser à gouverner un homme tout d'un coup, et sans autre préparation, dans une aflaire importante et qui seroit capitale à lui ou aux siens; il sentiroit d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur son esprit, et il secoueroit le joug par honte ou par caprice : il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvoit au plus dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament où il réduit son fils à la légitime*"*.
Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendances
Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà sont intraitables et ne se gouvernent plus : on perd tout à coup la route de leur cœur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni industrie ne les peuvent dompter : avec cette différence que quelques-uns sont
^ Cette pensée a été publiée pour la première fois dans la 5'^ édition. Elle s'y trouvait, ainsi que dans la G'- édition, au chapitre de l'Homme.
notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement. » (La Rochefoucauld, n° lxxxii.)
1. u La légitime, droit que la loi donne aux enfants sur les biens de leur père et mère, et qui leur est acquis en sorte qu'on ne les en peut priver par une disposition contraire. La légitime des enfants, selon la coutume de Paris, est la moitié de ce que chacun auroit eu ab intestat, » (Dictionnaire de Furelière.)
ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par tempérament et par humeur ^
Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont d'être gouvernés ^.
D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur tour en des choses graves et de conséquence " .
Drance^ veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, non plus que le public : parler sans cesse à un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps où il convient le moins, lui parler à l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour, ou attendre impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori ''.
Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche
» Édition 7"=.
i» Édition 7«.
^ Édition y.
\. Selon toutes les clefs, Drance serait le comte de Clermont-Tonnerre premier gentilhomme de la chambre de Monsieur. II est dépeint par Saint- Simon comme un homme de beaucoup d'esprit, mais fort inconséquent dans ses propos, lesquels n'épargnaient ni Monsieur, qui était, selon lui, « la plus sotte femme du monde, » ni Madame, « le plus sot homme qu'il eût jamais vu. » (Tome I", p. '220 ; t. V, p. 68)
à gouverner les autres : il veut que la raison gouverne seule, et toujours '\
Je ne haïrois pas d'être livré par la confiance à une personne raisonnable, et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours : je serois sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer; je jouirois de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison''.
[72] Toutes les passions sont menteuses : elles se déguisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes. Il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et qui ne s'en aide^
[73] On ouvre un livre de dévotion, et il touche ; on en ouvre un autre qui est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles'^?
[7 h] Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs foiblesses et de leur vanité *. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de la cacher*.
* Édition 6*^. (Cette pensée était d "abord au ciiapitre des Jugements.) '' Édition T'.
= Édition 5". Dans toutes les éditions originales on lit à la fin de cet alinéa : ;< et qu'il ne s'en aide, » leçon qui a paru à tous les éditeurs, sauf à M. Servois, une faute d'impression. Nous ne saurions voir là qu'une erreur typograi)hiquc qui aura échappé à La Bruyère.
• Cet alinéa et les deux suivants sont de la ')•• édition.
1. « Ce n'est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire, c'est ce qui est ridicule et honteux. » (J.-J. Rousseau, Confessions.)
[75] Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire: « J'étois ambitieux; » ou on ne l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient où l'on avoue que l'on a aimé.
[76] Les hommes commencent par l'amour, finissent V-v^^
parl'ambiiion, et ne se trouvent souvent clans une assiette o.'»'^ plus tranquille que lorsqu'ils meurent.
[77] Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la raison : son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt \
[78] L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce parle cœur que par l'esprit ^
[79] 11 y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre nature.
[80] Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnoissance.
[81] 11 faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité n'en font pas trouver''.
[82] 11 y a des lieux que l'on admire : il y en a d'autres qui touchent-, et où l'on aimeroit à vivre.
' Édition 4''.
^ Édition 4^.
1. « La confiance fournit plus à la conversation que Tesprit. » (La Rochefoucauld, Maxime cr.ccxxi.)