‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 66 sur 141 · Encore « les partisans. « (Clefs manuscrites · texte numérisé non relu

Encore « les partisans. « (Clefs manuscrites

biens, que la dispensation qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus ^

[25] Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit en art et en méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà du nécessaire; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes qui doivent composer le festin que l'on vous prépare; si vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver à cette propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vousnombrez les poids, les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements, quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz : « Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui paroît animé et agir de soi-même? » vous vous récrierez : « Quels efforts! quelle violence ! » De même n'approfondissez pas la fortune des partisans \

[26] Ce garçon si frais*, si fleuri et d'une si belle santé

» Édition 5*.

1. « Quand rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies,... ah! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs, et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente ! » (Bossuet, Sermon sur la Providence. 1606.)

2. Ce garçon si frais, selon toutes les clefs, est Le Tellier, archevêque

est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices : tous ensemble lui rapportent six-vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or*. Il y a ailleurs sixvingts familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?

[27] Chrysqjpc -, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspiroit, il y a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout bien : c'étoit là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition ; il l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels chemins, jusques à donner en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot, ce qu'il désiroit lui-même d'avoir en fonds pour toute fortune pendant sa vie. Une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie : il y a d'autres biens à espérer après sa mort. Il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir''.

* Édition 5*.

de Reims. Avant d'être arclicvùque (1G71) il avait jusqu'à six abbayes. Il n'avait que quarante-cinq ans au moment où parurent ces lignes (1687).

1. Louis d'or. {Note de La Bruyère, qui ne se trouve que dans les deux premières éditions.)

2. Presque toutes les clefs désignent le fermier général Laugeois, qui avait marié son fils à une cousine de M. de Ponchartrain, et sa fille au maréclial de Tourville. Saint-Simon (Mémoires, t. VI) et Dangeau (t. III) parlent de la grande richesse de Laugeois et de la forte dot qu'il donna à sa fille. — Quelques clefs manuscrites voient en Chrysippe M. de Turmenies. trésorier de l'extraordinaire dos guerres, dont l'administration fut soupronnéc d'irrégularité (Dangeau, t. IV et V).

[28] Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et à l'ortie K II écoute tous les avis, et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu'aux dépens d' Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles qui lui étoient dues'. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder. Il trafiqueroit des arts et des sciences,

1. Ce dernier trait a fait voir dans Ergaste le baron de Beauvais, capiaine des chasses, qui est désigné par la plupart des clefs, et à qui, selon l'une d'elles, « le P<oi avait donuc les ronces et les épines qui croissent sur le chemin de Versailles. » D'autres clefs désignent Francine, intendant des eaux et fontaines des maisons royales, qui « avait fait l'établissement des chaises roulantes, h et qui s'était associé à son beau-père Lulli pour exploiter le privilège de TAcadémic de musique. C'est à cela peut-être que fait allusion la fin de cet alinéa (Voy. dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit, la note à la p. 32). — Le portrait d' Ergaste, comme presque tous ceux de La Bruyère, se compose de traits empruntés à divers personnages. La Bruyère a pu penser au baron de Beauvais et à Francine; mais sa peinture est plus générale, et s'applique aux donneurs d'avis et chercheurs d'affaires qui poursuivaient les ministres de leurs idées intéressées. « Un traitant plus ou moins ingénieux avisait une matière imposable à laquelle on n'avait pas encore songé. L'affaire était mise aux enchères, adjugée au plus offrant et immédiatement exploitée. Le trésor n'avait plus qu'à recevoir. Abusant malgré eux de cette funeste ressource, les contrôleurs généraux de la seconde moitié du règne, Pontchartrain, Chamillart et Desmarets épuisèrent le pays et le réduisirent à cet état de misère dont Boisguilbert et Vauban ont tracé un si affligeant tableau » (P. Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, p. lxxxiv). La rapacité des traitants était dénoncée par de nombreux pamphlets, comme ceux-ci : la Nouvelle école pratique ou l'Art de voler sans ailes; l'Art de plumer la poule sans la faire crier; les Partisans démasqués; Pluton maltôtier, etc, Lesage dira le dernier mot dans Turcaret (1709).

"1. Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice

Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.

(Molière, le Misanthrope, acte II, scène iv.)

Massillon dit des ambitieux : « Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. » {Petit carême. Sermon sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.)

USi DES BIENS DE FORTUNE.

et niettroit en parti* jusques à l'harmonie; il faiidroit, s'il en étoit cm, que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût perdre le souvenir de la musique d'Orphée, et se contenter de la sienne ^.

[29] Ne traitez pas avec Criton -, il n'est touché que de ses seuls avantages. Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il possède feront envie : il vous imposera des conditions extravagantes. 11 n'y a nul ménagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein de ses intérêts et si ennemi des vôtres : il lui faut une dupe"*.

[30] Brontin^, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec des saints : ils ont leurs méditations, et il a les siennes ".

[31] Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie : il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs.

^ Édition 4«.

'' Édition 5*=.

■^ Édition 4"^.

\. Voyez le Lexique au mot Parti.

2. Selon les clefs, Criton est Berrier, commis de Colbert, dont il a été question dans deux précédentes notes sur le n" lo.

3. Drontin. Les clefs citent ici deux noms : 1° « Berrier, dont on a fait courir les Méditations, » et qui s'était retiré à l'hôpital des Enfants trouvés; mais les Méditations attribuées à Berrier ne sont pas connues des bibliopbiles; 2" Pontchartrain, qui était intendant des finances. Au moment où furent publiées ces lignes, « il avoit beaucoup de piété (saint-Simon, t. I et li), et faisoit souvent des retraites à l'Oratoire. »

[32] Si l'on partage la vie des P. T. S. ^ en deux portions égales, la première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres.

[33] Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n'a pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants : ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous bâtissez; mais vous conservez par reconnoissance le portrait de votre bienfaiteur, qui a passé à la vérité du cabinet à l'antichambre : quels égards! il pouvoit aller au garde-meuble ''.

[3/ï] Il y a une dureté de complexion ; il y en a une autre de condition et d'état. L'on tire de celle-ci, comme delà première, de quoi s'endurcir sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille? Un bon financier ^ ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants ^

[35] Fuyez, retirez-vous : vous n'êtes pas assez loin, — Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique. — Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère, montez aux étoiles, si vous le pouvez. — M'y voilà. — Fort bien, vous êtes en

^ « Un bon partisan. » (Édit. 4''-6'-.)

<" Édition 4^

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