‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 9 sur 141 · Voyez plus loin, p. xxii · texte numérisé non relu

Voyez plus loin, p. xxii

VIE DE LA BRUYÈRE. xiii

qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir quils pourroient tirer d'un homme d'esprit, qui sauroit se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne l'engageoit pas à une fort grande retenue. Il lui oppose un caractère sérieux, dans lequel il se retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui*. »

Si La Bruyère n'avait pas toute satisfaction avec son élève, qui était une nature grossière et brutale, non plus qu'avec le père de son élève, qui poussait l'originalité jusqu'aux limites de la démence, il paraît avoir été plus heureux avec le chef de la famille, avec celui qui, malgré ses défauts, a mérité de garder le titre de Grand Condè.

Les aspérités du caractère du prince s'étaient un peu aplanies avec l'âge; et, dans sa retraite de Chantilly, il honorait sa vieillesse par le goût de l'étude, et la récréait par de fréquents entretiens avec les hommes les plus éminents dans les sciences comme les lettres. Auprès de lui, La Bruyère ne trouvait qu'égards et considération. Là il marchait de pair avec les savants dont le prince aimait à s'entourer^, 11 correspondait

1. Chapitre des Grands ^ n" 26. — N'est-ce pas encore à M. le Duc et à lui-même qu'il pensait quand il écrivait : « L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs ; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. » {Des Grands, n" 3.)

2. Fontenelle, dans son Éloue de Léinery, dit : « Il fut souvent mandé à Chantilly, où le héros, entouré de gens d'esprit et de savants, vivoit comme auroit fait César oisif, » Dans son Éloge de Sauveur, il nous apprend que ce savant fut mande à Chantilly, en 1681, pour faire des expériences sur les eaux. « Il fut connu, dit-il, du grand prince Louis de Condé, dont l'ingénieuse et vive curiosité se portoit à tout. Il prit beaucoup de goût et d'affection pour lui, le faisoit souvent venir à Chantilly et l'honoroit de ses lettres. » Il suffit de rappeler les noms des autres hôtes de Chantilly, Bossuet, Racine, Boileau, Malebranche, le P. Rapin, etc. Voyez Éd. Fournier, Comédie de La Bruyère, p. 308 et suiv.

avec lui au sujet du duc de Bourbon. Condé, en effet, s'occupait beaucoup de Téducation de son petit-fils, comme aussi do celle de ses neveux, les princes de Conti; ces derniers avaient pour précepteur l'abbé Fleury, l'auteur de l'Histoire ccclésiasliqae, et c'est pour eux que Nicole écrivit le Traité de Vèchication d'un prince^

C'est à Condé que La Bruyère expose, dans une de ses lettres*, ses idées sur la manière d'apprendre l'histoire et sur la nécessité d'en tirer un enseignement moral.

C'est pour lui, autant que pour son élève, qu'il traduisait quelquefois des ouvrages allemands qui traitaient de faits contemporains et de questions militaires ^ : car La Bruyère est un des rares écrivains du xvii* siècle qui aient apprécié et cultivé la connaissance des langues, et en particulier des langues modernes : c'est même un des mérites que relève en lui labbé Fleury dans le discours qu'il prononça lorsqu'il devint à l'Académie le successeur de La Bruyère*; c'était un de ses principes d'éducation^; principe contre lequel s'inscrit en faux son contemporain Malebranche, comme plus tard J.-J. Rousseau.

La fréquentation de M. le Duc lui-même n'était pas d'un médiocre prix pour La Bruyère, Saint-Simon, qui a jugé si durement le caractère de ce prince^, ne ménage pas les éloges à son intelligence : « Personne, dit-il, n'a eu plus d'esprit et de toute sorte d'esprit, ni rarement tant de savoir en presque tous les genres, avec un goût exquis et universel ; et quand il vouloit plaire, jamais personne n'a montré plus de grâce, de gentillesse, de politesse, de noblesse, tant d'art caché, coulant

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