Voyez plus haut la note sur Fabry au n° 38, p
par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est dépeindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules S qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignoient de cacher l'endroit par où elles pourroient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche -^ qu'on ne connoisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les gi'ands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église - ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ;^ les grands^ forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paroissent debout, le dos tourné directement au prêtre *= et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit
■ Il Ils descendent à la moitié du coips, changent les traits, et empêchent.» (Édit. l'^-2\)
•» « Ces grands. » (Édit. l"-3e.) = « Aux prêtres.» (Édit. f^-S*.)
1. Elle étale, le soir, son teint sur sa toilette, Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis. Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
(BoiLEAU, Satire x.)
2. Le roi entendait tous les jours la messe à la chapelle du palais de Versailles.
et tout le cœur appliqué ■'. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paroît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment*** '; il est à quelques quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
[75] Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe '' et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu-, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints ^
" Appliqué au singulier. Texte de toutes les éditions originales. *> « Qui s'occupe. » (Édit. 3*-7'".)
1. Ici La Bruyère n'a pas mis, comme plus haut (n" 14), l'initiale de Versailles, et Auger blâme avec raison les éditeurs qui ont remplacé par ce nom les astérisques. « C'est, dit-il, dénaturer le morceau, dont tout l'effet consiste à décrire la résidence royale en termes de relation, comme une contrée récemment découverte par les voyageurs, et à nous faire sentir combien les usages de ce pays nous sembleraient singuliers, bizarres et ridicules, s'il appartenait à un autre continent que l'Europe, à un autre royaume que la France. »
2. Voici comment Bussy-Rabutin raconte lui-même une audience qu'il obtint du roi au commencement de sa disgrâce : « Sire, lui dis-jc, il y a trois semaines que je ne fais que languir; Votre Majesté ne daignoit pas jeter les yeux sur moi. J'aime autant qu'Elle me fasse mourir que de ne plus me regarder. Et, en disant cela, des larmes me vinrent aux yeux. » (Mémoires, t. II, p. 304.) M""= de Scvigné écrit à M"" de Guitaut, en revenant de Versailles : « Ce qui me plaît souverainement, c'est de vivre quatre heures entières avec le roi; être dans ses plaisirs et lui dans les nôtres, c'est assez pour contenter tout un royaume qui aime passionnément à voir son maître. » (Mars 1(583.) Le maréchal de Villeroy écrit à M"'« de Maintcnon : « Je commence à voir les cieux ouverts, le roi m'a accordé une audience. » (24 février 1712.) Et le duc de Richelieu : « J'aime autant mourir que d'être deux ou trois mois sans voir le roi. » (13 septembre 1713.)
3. Ce rapprochement est une allusion ironique à l'espèce d'idolâtrie dont le roi était entoure. Mi"= de Montpensier, écrivant à Bussy, disait : « Le roi est comme Dieu; il faut attendre sa volonté avec soumission, et tout espérer de sa justice et de sa bonté sans impatience, afin d'en avoir plus
[76] Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes : c'est leur affaire, ils ont des inférieurs. Les petits courtisans se relâchent sur ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont d'exemples à donner à personne ^
[77] Que raanque-t-il de nos jours à la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou du moins quand elle sauroit autant qu'elle peut, elle ne seroit pas plus décisive.
[78] Foibles hommes ! Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.
De même il prononce (ï Iphicnite qu'il manque de cœur; vous lui avez vu faire une belle action : rassurezvous, je vous dispense de la raconter, pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre^, vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire''.
[79] Qui sait parler aux rois, c'est peut-être^ où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe, et elle tombe de l'oreille du
^ Cet alinéa et les trois suivants sont de la 4^ édition. ^ « Pourvu qu'après ce qu'a dit un prince. » (Édit. 4"^-7*.) <= Édition 4*.
^ « Qui sait parler aux rois? C'est peut-être. » (Édit. 5*^.)
de mérite. » Et Bussy lui-même écrivait à M. "de Saint- Aignan : « Je m'imaginois que, comme la patience dans les adversités et la résignation aux volontés de Dieu apaisoient sa colère et rendoient digne de ses grâces, il en était de même à l'égard du roi... » {Mémoires, t. II, p. 199.) Tous les courtisans prenaient à la lettre et appliquaient à Louis XIV ce mot souvent répété, que le roi est Vimage de Dieu sur la terre (J.-B. Rousseau, OdeSj ch. x). Voyez au chapitre des Grands. n° 20, la note sur La Feuillade.
prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur : il est impossible de la ravoir; tous les soins que l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour l'affoiblir, servent à la graver plus profondément et à renfoncer davantage. Si ce n*est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux inconvénient, que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs mœurs ou de leur conduite, du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle de soi^?
[80] « Diseurs de bons mots, mauvais caractère : » je le dirois, s'il n'avoit été dit^ Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire ^.
» Édition o*.
1. Cela avait été dit par Pascal, Pensées, VI, 19, t. I, p. 70, 2<= édition, Havet. Publias Syrus avait dit déjà :
Lingua est maliloquar indicium malae mentis. Et La Fontaine a dit de plus (fable du Rieur et des Poissons) :
Dieu ne créa que pour les sots Les méchants diseurs de bons mots.
Il n'est pas indifférent de remarquer que cette réflexion, qu'on croirait appartenir au chapitre de la Conversation, est dans celui de la Cour,
Les clefs vont plus loin, elles désignent les gens de cour diseurs de bons mots : le comte de Grammont, le duc de Roquelaure, le duc de Lauzun, Bussy-Rabutin, M™« Cornuel, etc.
[81] Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme dans un magasin et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient reçues sans reconnoissance , il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences ^
[82] Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour connoisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère : l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à manger; l'on impose à ses semblables, et l'on se trompe soi-même.
[83] La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et suppléent au mérite-. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point; ils plaisent à force de se taire, et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire : ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf'' ^
» Édition 6^
1. « L'effet de la. politesse d'usage est d'enseigner l'art de se passer des vertus qu'elle imite. » (Duclos, Considérations sur les mœurs.)
2. Les clefs citent comme exemples M. de Bontemps et le marquis de Dangeau.
3. « A ceulx qui nous régissent et commandent... est le silence, non-
[SA] H y a- (les gens à qui la faveur arrive comme un accident : ils en sont les premiers surpris et consteVnés^ Ils se rcconnoissent enfin, et se trouvent dignes de leur étoile; et comme si la stupidité et la fortune étoient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit; ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'ofi'rir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai-je qu'ils épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressources ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation '''.
[85] Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne
" « Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident : lis ne V espéraient point, ils en sont les premiers... » (Édit. G'-7''.) '' Édition 6'^.
seulement contenance de respect et gravité, mais encores souvent de proufit et de mesnage : car Megabysus, estant allé veoir Appelles en son ouvrouer {atelier), feut long temps sans mot dire; et puis commencea à discourir de ses ouvrages : dont il receut cette dure réprimande : « Tandis « que tu as gardé silence, tu semblois quelque grande chose, à cause de tes « chaisnesctde tapompe; mais maintenant qu'on t'a ouï parler, il n'est pas « jusques aux garsons de ma boutique qui ne te mesprisent. » Ces magnifiques atours, ce grand estât, ne luy permettoient point d'estre ignorant d'une ignorance populaire, et de parler impertinemmcnt do la pcincture : il debvoit maintenir, muet, cette externe et prosumpftive suffisance. A combien de sottes âmes, en mon temps, a servy une mine froide et taciturne, de tiltre de prudence et de capacité ! » (Montaigne, Essais, m, 8.)
Taciturnitas stulto horaini pro sapientia est.
(P. Syrus.) Stultus tacens pro sapiente habebitur, (ID.) 1. Plusieurs clefs appliquent cet alinéa au comte d'Aubigné, frère de M"* de Maintenon. D'autres inscrivent au hasard des noms de parvenus , le chancelier Boucherai, l'archevêque de Reims, Letellier, etc.
sont fins que pour les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper'.
C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement fin ' .
La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité : elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre où elle ne puisse, et peut-être où elle ne doive être suppléée par la prudence ''.
La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de l'un à l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la diiférence : si on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie.
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.
[86] Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes. L'un vous dit : « J'y donne les mains pourvu qu'un tel y condescende ; » et ce tel y condescend, et ne désire plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien n'avance; les mois, les années s'écoulent inutilement : « Je m'y perds, dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent, et qu'ils se parlent. » Je vous dis, moi, que j'y vois clair, et que j'y comprends tout : ils se sont parlée
» Édition 4«.
*> Cet alinéa et les deux suivants sont de la 4e édition. = « Ils se sont parlés , » avec le participe au pluriel, orthographe de toutes les éditions originales. (Édit. 5*.)
i. « C'est une grande habileté q le de savoir cacher son habileté. » (La Rochefoucauld, Maxime ccxlv.)
[87] Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce '.
[88] Si l'on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.
[89] Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde ' .
[90] Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de fautes, tous les chemins vous mènent au terme - : autrement, tout est faute, rien n'est utile, 11 n'y a point de sentier qui ne vous égare ''.
[9i] Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer : toute autre vie pour lui est languissante.
[92] Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale : l'on peut cependant en avoir à un certain point,
' Edition 7".
'' Édition 6=.
\. « Il est difficile déjuger si un procédé net, sincère et honnête est un efifet du probité ou d'habileté. » (La Rochefoucauld, Maxime clxx.)
2. « La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise. » (La Rochefodcacli), n" lx.) — « N'est-il pas vrai, ma fille, que tout tourne à bien pour ceux qui sont heureux? » (M'"'= de Sévigné, G décembre 1679.)
Fortuna quo se, eodem et inclinât favor.
(P. Pyrrds.)
que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale, et que l'on ne sauroit s'y assujettir; l'on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins.
[93] Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes épreuves, et un mérite très-accompli, n'appréhendez pas, ô Aristide, de tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous*.
[94] Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je penserai vrai.
L'homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu'il lui faut une disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnête homme.
[95] L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs grands-pères ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux; ils n'en jouissent pas, ils en abusent ^
=" Édition 5«.
1. Les clefs appliquent cette apostrophe à M. de Pomponne, qui pouvait être digne du nom d.^ Aristide, mais qui était encore en disgrâce au moment où fut publié cet alinéa (1689), et ne fut rappelé à la cour que deux ans après.
[96] Simton * est né sous deux étoiles : malheureux, heureux dans le même degré. Sa vie est un roman : non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures ; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais : que dis-je? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fait; l'extrême et le médiocre lui sont connus; il a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune : rien ne lui est échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assuroit fort sérieusement qui étoient en lui; il a dit de soi : J'ai de Vcspiit, J'ai
i. Saiat Simon est d'accord avec les clefs pour reconnaître dans Straton son beau -frère, le fameux duc de Lauzun : « Il a été un personnage si extraordinaire et si unique en tout genre que c'est avec beaucoup de raison que La Bruyère a dit de lui dans ses Caractères, qu'il n'est pas permis de rêver comme il a vécu. A qui l'a vu de près, même dans sa vieillesse, ce mot semble avoir encore plus de justesse. » {Mémoires, t. XX.) Il nous paraît inutile de rappeler ici toutes les aventures de ce favori du roi, qui, après avoir failli épouser la cousine de Louis XIV, m"** de Montpensier, tomba en disgrâce, et passa dix ans dans la prison de Pignerol. Il suffira de renvoyer aux Mémoires de M""* de Montpensier, de Dangeau, de Saint-Simon. M'"'' de Sévigné, qui a écrit une lettre célèbre sur le projet de mariage entre Lauzun et Mademoiselle (15 décembre 1G70), le dépeint ainsi après son retour à la faveur : « La fortune, qui est une grande folle, n'en avoit jamais donné tant de marques que dans la vie de Lauzun. C'est un des plus petits bommcs, pour l'esprit aussi bien que pour le corps, que Dieu ait faits; cependant nous Tavons vu favori, nous l'avons vu noyé, et le revoici sur l'eau... » (2 février 1G89.) Voici son portrait, trace par Saint-Simon, Mémoires, t. XX : « Le duc de Lauzun étoit un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'expression, qui imposoit, mais sans agrément de visage. 11 étoit plein d'ambition, de caprices, de fantaisies; jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans 1' sprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans toutes ses façons; méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition. Courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage, et plein de recherche, d'industrie et de bassesse pour arriver à ses fins ; avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous, et plein de sel qui n'épargnoit personne. Il étoit extraordinaire en tout par nature, et se plaisoit encore à l'affecter jusque dans le plus intérieur de son domestique et de ses valets. »
du courage', et tous ont dit après lui : Il a de l'esprit, il a du courage. Il a exercé clans l'une et l'autre fortune le génie du courtisan, qui a dit de lui plus de bien peutêtre et plus de mal qu'il n'y en avoit. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque ont été employés à son éloge; et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler ; caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme, une question presque indécise'.
[97] La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux ; et sa chute au-dessous*.
[98] Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.
[99] Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur placée Quel fond à faire sur un personnage de comédie "^ 1
^ Édition 5^.
•^ Édition o*^.
1. « Les âges se renouvellent, les morts et les vivants se remplacent et
[100] Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux et le plus orné; qui méprise la cour, après l'avoir vue, méprise le monde".
[101] La ville dégoûte de la province; la cour détrompe de la ville, et guérit de la cour"^.
Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.
» Édition 7^ ^ Édition 6«.
se succèdent continuellement. Rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint... Une nouvelle cour a succédé à celle que nos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs... Un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que nous nous en soyons aperçus, sur les débris du premier. » (Massillon, Carême, jeudi de la quatrième semaine.) — « A le bien prendre, Sancho, dit Don Quichotte, tout ici-bas n'est que comédie, et ce monde lui-même n'est qu'un vaste théâtre sur lequel nous jouons chacun le rôle dont la Providence nous a chargés dans la pièce qu'on appelle la vie... » (Cervantes, Don Quichotte, 2'^ partie, ch. xii.) Suétone rapporte qu'Auguste, près de mourir, fit appeler ses amis : « Trouvez-vous, leur dit-il, que j'aie bien joué cette comédie qu'on appelle la vie? Applaudissez, si vous êtes contents! »
[1] La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières si général, que, s'ils s'avisoient d'être bons, cela iroit à l'idolâtrie.
[2] Si vous êtes né vicieux, ô Thêagcne'^, je vous plains; si vous le devenez par foiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souftrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tempérant, modeste, civil, généreux, reconnoissant, laborieux, d'un rang d'ailleurs et d'une naissance à donner
1. La plupart des clefs désignent ici Philippe de Vendôme, grand prieur de Malte. 11 est cei'tain que c'était un des plus vicieux parmi les grands personnages du temps (voyez Saint-Simon, Mémoires, t. V). Mais il n'était pas le seul auquel pût s'appliquer ce qui est dit de Théagène; et, comme le ton de cet alinéa est moins celui de la satire que celui d'une objurgation amicale, il est plus probable que Théagène, comme le disent d'autres clefs, est le duc de Bourbon, c'est-à-dire l'ancien élève de La Bruyère, qui, au moment où parut ce morceau, avait vingt-trois ans, était dans toute la fougue des passions, et avait de fort mauvaises liaisons. « D'amis, il n'en eut point, dit de lui Saint-Simon, mais des connoissances plus familières, la plupart étrangement choisies, et la plupart obscures comme il l'étoit lui-même autant que pouvoit l'être un homme de ce rang. » M. Edouard Fournier a émis une conjecture nouvelle, qui parait moins fondée que la précédente. Selon lui {La Comédie de La Bruyère, p. 190), Théagène serait le duc de Chartres, et ceux qui ont intérêt à ce qu'il soit vicieux désignent le trop fameux Dubois.
des exemples plutôt qu'à les prendre d' autrui, et à faire les règles plutôt qu'à les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous chérissez : ironie forte, mais utile, très-propre à mettre vos mœurs en sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes'.
[3] L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit ; je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois'.
[h] Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou d'y remédier, leur curiosité^ ne s'étend point jusque-là.
* HisToniQCE DU TEXTE. — Édition 6*.
1. « Cervantes fait dire la même ciiose à peu près à Don Quichotte, dans le chapitre xxxi de la deuxième partie, n (Ménagiana, t. III, p. 381, édit. 1715.)
2. La Bruyère se rencontre ici avec Bossuet pour l'expression comme pour la pensée : « Pourquoi cet homme si fortuné vivroit-il dans une telle
[5] On demande si en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarqueroit pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établiroit entre elles l'égalité, ou qui feroit du moins que l'un^ ne seroit guère plus désirable que l'autre*. Celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide ''.
Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'en ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment la modération; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur obéir; les grands sont entourés, salués, respectés; les petits entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents ^
[6] Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur condition les dispense si fort de tenir les
" (1 L'une » (édit. 4^-5*). La Brayère a corrigé pour mettre le neutre comme plus haut, de la Cour, n° 85 : « La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de l'un à l'autre le pas est glissant. »
■• Édition 4^
'^ Cet alinéa et les trois suivants sont de la 4^ édition.
abondance, et pourroit-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée, pendant que ce misérable, homme aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse? » [Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église.)
1. « Quelque différence qui paroisse entre les fortunes, il y a néanmoins une certaine compensation do biens et de maux qui les rend égales. » (La RocHEFOLCAiLD, Maxime ui.)
belles promesses qu'ils vous ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus largement.
[7] « 11 est vieux et usé, dit un grand ; il s'est crevé à me suivre* : qu'en faire? » Un autre, plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité.
[8] « Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philanihe a du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il en est médiocrement considéré; il ne plaît pas, il n'est pas goûté. » — Expliquez-vous : est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous condamnez?
[9] 11 est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre ''.
[10] Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres la faveur des grands?
^ Édition d".
1. Métaphore empruntée à l'équitation, et dont Fcnelon a fait un usage moins expressif : « Des rois ont cru que le reste des hommes étoit à l'égard des rois ce que les chevaux et les bêtes de charge sont à l'égard des hommes, c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de commodités. » (Télémaque, liv. XVII.) — Frédéric II exprimait autrement la même idée : « Quand on a sucé l'orange, il faut jeter l'écorce. » — Les auteurs de clefs croient bien gratuitement que cet alinéa est une allusion à Saint-Pouange, le commis principal de Louvois, qui, à quarante-six ans, avait vu arriver au ministère le fils de Louvois, Barbezicux, jeune homme de vingt-quatre ans. Ce n'est pas parce qu'il s'était crevé à suivre le roi que Saint-Pouange n'était pas nommé. Louis XV trouvait mieux le compte de sa vanité à nommer Barbezieux : « J'ai formé votre père, lui dit-il, je vous formerai de même. » Du reste la réflexion est de 1689 (4* édition), et Louvois mourut en 1691.
[11] Les grands^ sont si heureux, qu'ils n'essuient pas inême, dans toute leur vie, l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point, est de leur supposer des endroits foibles, dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très-exempts : elle assure que l'un, avec toute la capacité et toutes les lumières de l'autre, dont il prend la place, n'en a point les défauts ; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de l'excellent par le médiocre''-.
[12] Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit, sans nulle vertu.
1. Les clefs appliquent cette réflexion à Louis XIV et à Louvois. Mais ici encore il j' a une impossibilité : la mort de Louvois est postérieure de deux ans à cet alinéa (4<= édition, 1669). La réflexion n'en est pas moins, d'une manière générale, applicable à Louis XI\^ qui s'était persuadé qu'il ne devait rien à personne. Les exemples de son ingratitude sont nombreux. « Le roi fut insensible à la mort de Vauban (1707), jusqu'à ne pas faire semblant de s'apercevoir qu'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. » (Sai.nt-Sivon, t. V.) L'abbé de Clioisy rapporte un mot de Louis XIV sur l'année 1691 : « Cette année-là me fut heureuse; je fus défait de trois hommes que je ne pouvoisplus soulTrir, Seignelay, Louvois et LaFeuillade. » {Mémoires, p. 330, édit. 1747.) Ce mot est rapporté aussi par Saint-Simon {Mémoires, t. III, p. 400).
2. N'est-ce pas ici une allusion aux généraux et aux ministres de la seconde moitié du règne de Louis XIV, à ceux qui avaient succédé ou allaient succéder auxTurenne, aux Condc, aux Colbert, aux Louvois?
[13] Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose '.
[ih] Lucile aime mieux user sa via à se faire supporter de quelques grands, que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.
La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. 11 faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique.
[15] Quelle est l'incurable maladie de Théophile''? Elle lui dure depuis plus de trente années, il ne guérit
1. Théophile, selon toutes les clefs et selon les vraisemblances, est l'abbc- Roquette, évêque d'Autun, fort connu pour son esprit d'intrigue, de médiation et de manège. Voici le portrait qu'a tracé Saint-Simon de l'abbé Roquette : « Il mourut alors (1707) un vieil cvêque qui, toute sa vie, n'avoit rien oublié pour faire fortune et être un personnage. C'ctoit Roquette, homme de fort peu, qui avoit attrape l'cvôcbc d'Autun, et qui à la fin, no pouvant mieux, gouvernoit les États de Bourgogne, à force de souplesse et de manése autour de M. le Prince. Il avoit été de toutes les couleurs : à M""" de Longueville , à M. le prince de Conti, son frère, au cardinal Mazarin, surtout abandonné aux jésuites. Tout sucre et tout miel, lié aux femmes importantes de ce temps-là, et entrant dans toutes les intrigues. C'est sur lui que Molière prit son Tartuffe, et personne ne s'y méprit.
point : il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands ; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? Est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même? 11 n'y a point de palais où il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre qu'il s'arrête : il passe à une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il ait parlé, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être vu. 11 entre dans le secret des familles ; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prévient, il s'olTre, il se fait de fête, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre : il y en a d'un plus haut rang et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d'intrigue , de médiation et de manège. A peine un grand est-il débarqué', qu'il l'empoigne et s'en
L'archevêque de Reims passant à Autun avec toute la cour, et admirant son magnifique buffet : « Vous voyez là, lui dit l'évèque, le bien des « pauvres. — Il me semble, lui répondit brutalement l'archevêque, que « vous auriez pu leur épargner la façon. » Sur la fin il se mit à courtiser le roi et la reine d'Angleterre. Tout lui étoit bon à espérer, à se fourrer, à tortiller. » {Mémoires, t. V.) L'abbé de Choisy {Mémoires, liv. VIII) et M""" de Sévigné (Lettres des 3 septembre 1677 et 13 avril 1080) le peignent des mêmes couleurs. Il était plus homme de société qu'orateur, si l'on en croit cette épigramme, attribuée à Boileau :
On dit que l'abbé Roquette Prêche les sermons d'autrui :
Moi, qui sais qu'il les achète.
Je soutiens qu'ils sont à lui.
1. A peine un grand est-il débarqué. Allusion à l'arrivée en France de Jacques II, roi d'Angleterre (1689), auprès duquel l'évèque d'Autun avait cherché à s'insinuer, comme l'a dit Saint-Simon.
SK6
saisit; on entend plus tôt dire à Théophile qu'il le gouvernes qu'on n'a pu soupçonner qu'il pensoit à le gouverner''.
[16] Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous, nous les fait haïr*^; mais un salut ou un sourire nous les réconcilie ^
[17] Il y a des hommes superbes, que l'élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise ; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le salut ; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfm dans leur naturel •^.
[18] Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur vanité. De même les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroienl plus vains s'ils estimoient davantage ceux qui les louent^.
[19] Les grands croient être seuls parfaits, n'admettent qu'à peine dans les autres hommes la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, et s'emparent de ces riches
•* « On entend plutôt dire à Théophile : « Je le gouverne. » (Édit. (J'^-T'.)
'■ Édition 6^
•= « Nous les rend haïssables. » (1""* édit.)
■^ Édition 6».
« Édition 4^.
1. « Voilà la manière d'agir des princes, particulièrement en France, où ils savent bien que, après mille dégoûts qu'ils auront donnés à un gentilhomme, la moindre de leurs caresses le fera revenir et oublier le passé. » (Bussy-Rabutin, Mémoires, t. II.)
talents comme de choses dues à leur naissance. C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions : ce qu'il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d'une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fond. Ils ont de grands domaines et une longue suite d'ancêtres : cela ne leur peut être contesté.
[20] Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté, du goût, du discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie, qui publient hardiment votre mérite? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me laisserai-je éblouir par un air de capacité ou de hauteur qui vous met au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'écrit; qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher de vous la moindre approbation? Je conclus de là plus naturellement que vous avez de la faveur, du crédit et de grandes richesses. Quel moyen de vous définir, Téléphon^'^? on n'approche de vous que
^ Antiphon. (Édit. 6'=-7«.)
1. VowvTéléphon, les clefs désignent M. de LaFeuillade; mais les commentateurs se divisent. Est-ce le père, qui avait soixante ans, et qui mourut trois mois après la publication de cet alinéa (6^ édition, 1691)? Est-ce le fils, qui avait vingt-huit ans à cette époque? La première supposition offre plus de vraisemblance. En 1091, le fils n'était pas encore un personnage. Quant au père, il est connu aujourd'hui, moins comme général que comme courtisan : on sait que c'est lui qui fit, à ses frais, élever à la gloire de son maitre le monument de la place des Victoires. Voici le portrait que trace de lui Saint-Simon : m De l'esprit, une grande valeur, une plus grande audace, une pointe de folie gouvernée toutefois par l'ambition, et la probité et son contraire fort à la main, avec une flatterie et une bassesse insignes pour le roi , firent sa fortune et le rendirent un personnage à la cour, craint des ministres, et surtout aux couteaux continuels avec M. de Louvois. Il se distingua toujours par son assiduité et sa magnificence. Il a renouvelé les anciennes apothéoses fort au delà de ce que la religion chrétienne pouvoit
comme du feu, et dans une certaine distance, et il faudroit vous développer, vous manier, vous confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et raisonnable. Votre liomme de confiance, qui est dans votre familiarité, dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socraie et Aristide''^ avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave^ enfin, m'est très-connu : seroit-ce assez pour vous bien connoître''?
[21] Il y en a de tels, que, s'ils pouvoient connoître leurs subalternes et se connoître eux-mêmes, ils auroient honte de primera
[22] S'il y a peu d'excellents orateurs , y a-t-il l)ien des gens qui puissent les entendre? S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin, ces
" Les deux derniers membres de phrase (depuis dont vous prenez conseil) ont été ajoutés dans la 8^ édition.
'' Édition 6*^.
*= Édition ô"^.
souffrir; mais il n'attendit pas que le roi fût mort pour faire la sienne, dont il n'auroit pas recueilli le fruit. Avec tant de faveur et tant de soin de l'augmenter, il étoit si à charge au roi qu'il ne le put dissimuler à sa mort (voyez plus haut, note au n" 11). Son ardeur, sa vivacité, son audace, tout ce qu'il avoit fait pour le roi, lui faisoit usurper des libertés qui pesoient au roi étrangement. »
1. Dave paraît être le baigneur Prudhomme, « chez qui M. de La . Feuiliade logeoit avant sa fortune, et qui lui avoit été souvent de beaucoup de secours. 11 eut toute sa vie une confiance entière en lui, et personne ne doutoit qu'il n'eût épousé sa fille, qui fut maîtresse de son bien, de ses enfants et de tout chez lui jusqu'à sa mort. » (Saint-Simon, notes au Journal de Dangeau, t. III, p. 400.)
hommes habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent? Sont-ils loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie? Ils vivent, il suffit : on les censure, s'ils échouent ; et on les envie, s'ils réussissent. Blâmons le peuple où il seroit ridicule de vouloir l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regardés des grands ou des puissants comme inévitables, les ont conduits insensiblement à le compter pour rien, et à négliger ses suffrages dans toutes leurs entreprises, à s'en faire même une règle de politique.
Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas : ils leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune, ou du moins ils leur paroissent tels''^
' Ces deux alinéas sont de la 5"= édition.
1. Massillon fait aussi cette comparaison entre le peuple et les grands, mais à un autre point de vue : « Dieu vous a préférés à tant de malheureux qui gémissent dans l'obscurité et dans l'indigence; il vous a élevés; il vous a fait naître au milieu de l'éclat et de l'abondance; il vous a choisis sur tout le peuple pour vous combler de bienfaits; il a rassemblé sur vous seuls les biens, les honneurs, les titres, les distinctions, et tous les avantages de la terre; il semble que sa providence ne veille que sur vous seuls, tandis que tant d'infortunés mangent un pain de tribulation et d'amertume; la terre ne semble produire que pour vous seuls, le soleil ne se lever et ne se coucher que pour vous seuls; le reste des hommes même ne paroissent nés que pour vous, et pour servir à votre grandeur et à vos usages , il semble que le Seigneur n'est occupé que de vous seuls, tandis qu'il oublie tant d'àmes obscures, dont les jours sont des jours de douleur et de misère, et pour lesquelles il semble qu'il n'y a point de Dieu sur la terre ; et cependant vous tournez contre Dieu tout ce que vous avez reçu de lui. » {Sermon sur les vices et les vertus des grands, Petit Carême.)
[23] C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur? Évitons d'avoir rien de commun avec la multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent. Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir revenir, toutes les années, ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes; faisonsnous baptiser sous ceux à'Annihal, de César et de Pompée : c'étoient de grands hommes; sous celui de Lucrèce : c'étoit une illustre Romaine''; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrècle : c'étoient des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux ; sous ceux d! Hector, à' Achille, d^ Hercule, tous demi-dieux ; sous ceux même de Phébus et de Diane * ,• et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis^?
[2ii] Pendant que les grands négligent de rien connoitre, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à leurs propres affaires ; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance; qu'ils
" « C'étoit une Romaine et une illustre Romaine. » (Édit. 5^-6'.) ^ Édition 5^
1 . On cite Tancrède de Rohan, Hercule, cardinal de Fleury, Achille de Harlay, Phébus de Foix, Diane de Chastignier. Le glorieux de Destouches dicte à son notaire les prénoms suivants :
. . . . Monseigneur Carloman, Alexandre, César, Henri, Jules, Armand, Philogène, Louis
se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux^, d'aller chez Thaïs ou chez Phrync, de parler de la meute et de la vieille meute-, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon, ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le foible de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les dédaignoient, les révèrent^ : heureux s'ils deviennent leurs gendres ''*!
[25] Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec
» Édition 7*.
1. Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée, Qui vint à ce festin, conduit par la fumée.
Et qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux.
Boileau met lui-même à ces vers de la Satire m la note suivante : (I Le nom de coteaux fut donné à trois grands seigneurs tenant table, qui étoient partagés par l'estime qu'on devoit faire des vins qui sont aux environs de Reims. » Selon d'autres, ces seigneurs étaient ainsi appelés parce qu'ils ne buvaient que des vins des coteaux d'Aï et d'Avenay, etc. (Voir Tallemant des Réaux, Historiettes, t. II, p. 412; Saint-Évremond, t. I.) Un certain Villiers a donné une comédie intitulée les Coteaux, (1665), réimprimée dans les Contemporains de Molière, de V. Fournel.
2. H On appelle chiens de meute les premiers chiens qu'on donne au laisser courre ; et vieille meute, les seconds chiens qu'on donne après les premiers. » (Furetière, Dictionn. fr.)
3. Il y avait cependant bien des mécontents parmi eux. « Je sentois, dit Saint-Simon, l'impossibilité de persuader au roi qu'il pût sûrement admettre dans son conseil personne qui ne fît preuve complète de roture. » {Mémoires, t. VII.)
4. Témoin le duc de la Feuillade (le fils), qui épousa la fille de Chamillart, laquelle « étoit fort laide. » (Saint-Simon, t. III.)
le peuple, ce dernier me paroît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne sauroit faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien , et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond, et n'a point de dehors: ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas : je veux être peuple^
[26] Quelque profonds^ que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils aient pour paroître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paroître ce qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à rire aux dépens d' autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en peut avoir. Ces beaux talents se découvrent en eux du premier coup d'œil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu'ils pourroient tirer d'un homme d'esprit, qui sauroit se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne l'engageoit pas à une fort grande retenue. Il lui oppose un caractère sérieux %
* Dans la h^ et la 6« édition, le mot de j^euple, qui finit l'alinéa, est en italiques.
^ « Quelques profonds. » (Édit. \"-l'.)
= « Ne lui imposoit pas une fort grande retenue. 11 ne lui reste que le caractère sérieux. » (Édit. l"-2«.)
dans lequel il se retranche ; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.
[27] Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité font que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbécile et d'un mauvais conte : les gens moins heureux ne rient qu'à propos.
[28] Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie^ ; il s'enivre de meilleur vin que l'homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et ^estafler^
[29] Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent à euxmêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur commodité : cela est naturel.
[30] Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.
[31] Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne devine pas lequel, si ce n'est peutêtre de se trouver souvent dans le pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir - ; et si elle naît, cette conjoncture, il
» Édition 8^