Allusion aux feux d'artifice
2. La Bruyère l'avait éprouvé sans doute dans la maison de Condé. Et il
[34] Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants % et après eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en jamais manquer. Il ne sauroit payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours et les services qu'il en tire, même sans le savoir •*. Quels petits bruits ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable et à la fiction ? Ne saventils pas justifier les mauvais succès par les bonnes intentions, prouver la bonté d'un dessein et la justesse des mesures par le bonheur des événements, s'élever contre la malignité et l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables à des apparences qui étoient mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre ceux qui oseroient en douter ou avancer des faits contraires^? Je sais ^que les grands ont pour
* « Sa femme, ses enfants, son prince. » (Édit. 4''-5*.) '' « Même sans savoir, n (Édit. 4"^.)
n'était pas le seul, car le marquis de Lassay, qui avait épousé une fille naturelle de M. le Prince, parle comme lui : « Les cabales de la petite cour des grands seigneurs, l'insolence de leurs valets avec lesquels il ne faut jamais se commettre et dont il est plus sage de souffrir, tout devient insupportable. »
1. « Un vrai ami est une chose si avantageuse, même pour les plus grands seigneurs, afin qu'ils disent du bien d'eux et qu'ils les soutiennent en leur absence même, qu'ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu'ils choisissent bien; car s'ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile, quelque bien qu'ils disent d'eux; et même ils n'en diront pas du bien, s'ils se trouvent les plus foibles, car ils n'ont pas d'autorité; et ainsi ils en médiront par compagnie. » (Pascal, Pensées.)
maxime de laisser parler et de continuer d'agir; mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire \
[35] Sentir le mérite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux grandes démarches à faire tout de suite, et dont la plupart des grands sont fort incapables.
[36] Tu es grand, tu es puissant : ce n'est pas assez ; fais que je t'estime, afin que je sois triste d'être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir pu les acquérir.
[37] Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est prévenant, officieux, qu'il aime à faire plaisir; et vous le confirmez par un long détail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que vous preniez intérêt. Je vous entends : on va pour vous au-devant de la sollicitation, vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec les puissances : désiriez-vous que je susse autre chose''?
Quelqu'un vous dit : Je me plains cVun tel, il est fier depuis son élévation, il me dédaigne, il ne me connoit plus. — Je n'ai pas, pour moi^ lui répondez-vous, sujet de m'en plaindre^ au contraire, Je m'en loue fort, et il me semble même qu'il est assez civil. Je crois encore vous entendre : vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de l'attention pour vous, et qu'il vous démêle dans l'an- .tichambre entre mille honnêtes gens de qui il détourne
' Édition 4* comme les deux alinéas suivants. '' Édition 4«.
ses yeux, de peur de tomber dans l'inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire '.
« Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand, » phrase délicate dans son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même, en disant d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous faire ^.
On loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement par estime ou par gratitude. On ne connoît pas souvent ceux que l'on loue ; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le ressentiment : on est mal content d'eux et on les loue.
[38j S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore davantage de s'y trouver complice d'un grand : il s'en tire, et vous laisse payer doublement, pour lui et pour vous ^ .
[39] Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut récompenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu ".
^ Édition 7".
'' Édition 4' comme les deux alinéas suivants.
<= Édition 5«,
1. Le Sage fait de même dire à Gil Blas, sacrifié par le duc de Lerme, dont il a servi les intrigues : » C'est à quoi doivent s'attendre tous les petits agents dont les grands seigneurs se servent dans leurs secrètes et périlleuses négociations. » (Chap. viii.) Chose étrange : les auteurs de clefs n'ont pas cherché ici d'allusions. Les exemples cependant ne manquaient pas, depuis Gaston, frère de Louis XIII, et Anne d'Autriche, qui conspirèrent perpétuellement soit contre le roi, soit contre Richelieu, et qui, pour se sauver, abandonnèrent ceux qui les avaient servis, jusqu'à Condé, qui ne se fit pas faute de laisser la colère de Louis XIV s'abattre sur les complices de sa révolte, tandis qu'il éprouvait lui-même les effets de la clémence royale.
[40] La noblesse expose sa vie pour le salut de l'État et pour la gloire du souverain ^ ; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger les peuples : voilà de part et d'autre des fonctions bien sublimes et d'une merveilleuse utilité; les hommes ne sont guère capables de plus grandes choses, et je ne sais d'où la robe et l'épée ont puisé de quoi se mépriser réciproquement ^.
[lil] S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagement, qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt obscur et dans la foule : il vivoit de même, à la vérité, mais il vivoit; et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges, sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s'il ne les portoit pas à la vertu; et cette disposition de cœur et d'esprit, qui passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est cette bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse même'^^
^ « Pour la gloire du souverain et pour le salut de l'État. » (Édit. 4^) •' Édition 4«.
'^ Édition i".
1. « La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les com-
Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite; mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe, je suis Achille '.
[A2] Les princes, sans autre science ni autre règle ^, ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre des meilleures choses, cà quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de Racine et de Le Brun * est condamné.
[AS] Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de précaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer aucun des égards dus à leur naissance " , qu'à confondre les personnes, et les traiter indifféremment et sans distinction des conditions et des titres. Ils ont une fierté naturelle, qu'ils retrouvent dans les occasions ; il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement.
•» Édition 5^
** « Sans d'autre science ni d'autre règle. » (Édit. l'"*-6*'.)
•^ « Qui sont dus à leurs naissances. » (Édit. 1''^.)
bats et si hardie dans les entreprises ? C'est l'opinion reçue dès l'enfance et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade et n'est plus digne de voir le jour. » (Bossuet, Histoire universelle, 3« partie, ch. vn.)
1. Sur Lulli, voir le chapitre du Mérite personnel, n" 24. Dans ce chapitre, La Bruyère avait cité, à côté de Lulli, Mignard et Corneille : il n'y avait que justice à ce qu'il citât cette fois Racine et Le Brun. Seulement cette justice avait pour Le Brun, le célèbre peintre d'histoire, un prix particulier : ce grand artiste vivait encore, mais dans la retraite et presque dans l'oubli. (Né en 1616, mort en 1690.)
[hh] C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède * : il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place, afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est d'une pratique plus anière aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure.
[45] Aristarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette; celui-ci commence : toute la multitude accourt et se rassemble. « Écoutez, peuple, dit le héraut; soyez attentifs; silence, silence! Arisiarcpie, que vous voyez présent, doit faire demain une bonne action ^ » Je dirai plus simplement et sans figure : « Quelqu'un fait bien, veut- il faire mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne pas du moins de me l'avoir appris *. »
^ Édition 5*.
1. Allusion, selon les clefs, au premier président de Harki}- : « Issu de ces grands magistrats (Achille de Harlay et son fils), Harlay en eut toute la gravité, qu'il outra en cynique; en affecta le désintéressement et la modestie, qu'il déshonora l'une par sa conduite, l'autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux... Il se tenoit et marchoit un peu courbé avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançoit qu'à force de révérences' respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche à Versailles. » (Saint-Simon, t. I.)
2. Encore une allusion, selon les clefs, à M. de Harlay : « On vint lui apporter, à Beaumont, disent les clefs, 25 livres que le président de La Barois lui avoit léguées. Il se transporta à Fontainebleau, où la cour étoit alors; et, par-devant notaire royal, il déclara cette somme au profit des pauvres. »
[A6] Les meilleures actions s'altèrent et s'aflbiblissent par la manière dont on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans nulle singularité, sans faste, sans affectation ; il n'use point de réponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et satiriques ^^ : ce n'est jamais une
* Ce dernier membre de phrase : « il n'use... satiriques, » a été ajouté dans la 7* édition.
M'"' de Sévignc cite aussi du même de Harlay divers traits de désintéressement, qui n'étaient pas sans quelque ostentation (Lettres du 13 octobre 1675 ; du 9 octobre 1089).
1. C'est encore, selon les auteurs de clefs, un trait contre M. de Harlay, qui leur a déjà paru être désigné au n° 27 de la Société, où La Bruyère parle de gens « piquants et amers » dans leurs propos. « Une austérité pharisaïque rendoit M. de Harlay redoutable, par la licence qu'il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties et aux avocats et aux magistrats, en sorte qu'il n'y avoit personne qui ne tremblât d'avoir affaire à lui... D'ailleurs, sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n'en ayant de sa vie perdu aucune occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d'autant plus perçants qu'il avoit infiniment d'esprit. » (Saint-Simon, 1. 1, p. 142.) Et t. V, p. 380 : « Les sentences et les maximes étoient son langage ordinaire, même dans les propos communs... C'est dommage qu'on n'ait pas fait un Harleana. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter quelques échantillons. Les jésuites et les pères de l'Oratoire étaient sur le point de plaider ensemble ; le premier président les manda et les voulut accommoder. 11 travaille un peu avec eux, puis les conduisant : « Mes pères, dit-il aux « jésuites, c'est un plaisir de vivre avec vous; » et se tournant tout court aux pères de l'Oratoire : « et un bonheur, mes pères, de mourir avec vous.» La duchesse de La Ferté alla lui demander audience, et, comme tout le monde, essuya son humeur. En s'en allant elle s'en plaignit à son homme d'affaires, et traita le premier président de vieux singe. Il la suivoit et ne dit mot. A la fin elle s'ea aperçut, mais elle espéra qu'il ne l'avoit pas entendue; et lui, sans faire aucun semblant, la mit dans son carrosse. A peu de temps de là, sa cause fut appelée et tout de suite gagnée. Elle accourt chez le premier président et lui fait toutes sortes de remerciements. Lui humble
scène qu'il joue pour le public, c'est un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinets ni aux nouvellistes; il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité ; mais il a fait ce bien : que voudroit-il davantage =' ?
[!i7] Les grands ne doivent point aimer les premiers
» Édition 6^
et modeste se plonge en révérences, puis la regardant entre deux yeux : « Madame, lui répondit-il tout haut devant tout le monde, je suis bien « aise qu'un vieux singe ait pu faire quelque plaisir à une vieille guenon. » Et là-dessus, tout humblement, sans plus dire un mot, il se met à la conduire. La duchesse de La Ferté eût voulu le tuer ou être morte. »
1. Cabinet, « rendez-vous à Paris de quelques honnêtes gens pour la conversation. » On cite un grand nombre de personnes qui tinrent cabinet au XVII* siècle. C'est, par exemple (sans compter l'hôtel de Rambouillet), Ménage, au cloître Notre-Dame; le maître des requêtes Villevaut,rue Hautefeuille; M. d'Herbelot, rue de Condé; le marquis de Dangcau, place Royale; l'abbé Roque, rue Gucnégaud; le chevalier Chassebras du Bréau, au carrefour Saint-Benoist; les frères Du Puy, dans la bibliothèque de M. de Thou, etc. L'abbc Richard, dans son Discours sur les fondations royales (1685), après avoir parlé de l'histoire des Académies royales, du Journal des savants, etc., parle de cette dernière réunion, qu'il appelle l'assemblée du cabinet : « Cette assemblée, dit-il, a été l'occasion de plusieurs conférences à qui ou a donné le nom d'académies, et qui se sont tenues sur les sujets les plus curieux de physique, de mathématiques, d'histoire, d'éloquence, de poésie, de géographie, de blason, chez quelques savants à qui le roi a donné des lettres patentes pour l'établissement de la leur. Il II est encore question du cabinet des frères Du Puy dans la préface du Catalogue de la bibliothèque de Thou par Quesnel, dans le Dictionnaire de Trévoux au mot Cabinet, et dans la Correspondance inédite d'Ismaël Bouilliau {Bibl. nationale) : Ismaël Bouiliiau fut le successeur des frères Du Puy dans la tenue du cabinet, lequel se composait en 1657 d'une cinquantaine de personnes. Dans ce cabinet comme dans les autres, on se tenait à la fois au courant de diverses sciences et au courant des nouvelles. Dans les assemblées du Luxembourg, présidées par l'abbé de Choisy en 1692, il n'était permis, aux termes du règlement, de « parler de nouvelles qu'en entrant ou en sortant. » (Le Journal de ces assemblées se trouve dans les Mémoires manuscrits de Choisy, à la bibliothèque de l'Arsenal, t. L)
temps : ils ne leur sont point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le [degré de parenté.
[48] Théognis ^ est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une femme ; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a déjà ajusté ses yeux et son visage, afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public, qu'il y paroisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent déjcà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles, il se tourne à droite, où il y a un grand monde, et à gauche, où il n'y a personne ; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse la tête contre sa poitrine ; il demande ensuite qui est celui qu'il a embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il va le trouver, lui fait sa prière : Théognis l'écoute favorablement, il est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître des
1. Il y a dans le caractère de Théognis quelques traits empruntés à Théophraste {le Complaisant outré). — Selon les clefs, Théognis serait M. de Harlay, archevêque de Paris, que Saint-Simon peint comme « un grand seigneur fort aimable » et un évèque « dont la domination étoit douce et polie. » {Mémoires, t. I.) Le Sage a peint aussi un Théognis, doat il fait aussi un homme d'église : « Ce prélat est d'un caractère assez plaisant : il a quelque crédit à la cour; mais il voudroit bien persuader qu'il en a beaucoup. Il fait des offres de service à tout le monde et ne sert personne. Un jour il rencontre chez lui un cavalier qui le salue ; il l'arrête, l'accable de civilités, et lui serrant la main : « Je suis, dit-il, tout acquis à « Votre Seigneurie. Mettez-moi de grâce à l'épreuve ; je ne mourrai point « content si je ne trouve une occasion de vous obliger. » Le cavalier le remercia d'une manière pleine de reconnoissance, et quand ils furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses officiers qui le suivoit : « Je crois « connoître cet homme-là; j'ai une idée confuse de l'avoir vu quelque i( part. » (Le Sage.)
occasions de lui rendre service ; et comme celui-ci insiste sur son affaire, il lui dit qu'il ne la fera point ; il le prie de se mettre en sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus, presque content d'être refusé ^
[49] C'est avoir une très-mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien connoître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements.
[50] Pamphile^ ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les salles ou dans les cours : si l'on en croit sa gravité et l'élévation de sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie^; il a des termes tout à la
t « Et les congédie. » (Édit. 4^)
1. Pamphile, d'après toutes les clefs, est le marquis de Dangeau, aide de camp du roi, gentilhomme du Dauphin, chevalier d'honneur de la Dauphine, membre de l'Académie française. Ce personnage est en effet connu pour sa vanité qui divertit fort M""* de Sévigné (Lettre du 3 avril 1686); à l'occasion de son mariage, il fit insérer dans le Mercure (avril 1686) une généalogie qui faisait remonter sa maison jusqu'à Hugues Capet. Il fut chevalier du Saint-Esprit en 1689, c'est-à-dire deux ans avant la publication de l'alinéa où il est question du cordon bleu, insigne de cet ordre, conféré seulement aux plus grands seigneurs. « C'étoit, dit de lui Saint-Simon, le meilleur homme du monde, mais à qui la tête avoit tourné d'être seigneur; cela l'avoit chamarré de ridicules... » (t. I, p. 360). Ailleurs (t. V, p. 104), il applique à Dangeau, en le dénaturant un peu, le mot de La Bruyère : « Un Pamphile veut être grand, etc. » « Ses charges, dit-il, son argent, en avoient fait non pas un seigneur, mais comme l'a dit plaisamment La Bruyère sur ses manières, un homme d'après un seigneur. i> Voir encore le t. XVllI, p. 54. — Il faut d'ailleurs remarquer qu'il n'y a pas un seul Pamphile, mais plusieurs, « les Pamphiles, » comme dit La Bruyère, lesquels sont peints à trois reprises différentes, en trois alinéas qui ne sont pas de la même date (1689, 1691, 1692).
fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et qu'il emploie sans discernement ; il a une fausse grandeur qui l'abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le mépriser \
Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité ; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en enveloppe pour se faire valoir; il dit : Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étalé ou il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il croit l'être; il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait : aussi la rougeur lui monteroit-elle au visage, s'il étoit malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ni son domestique ^ Il est sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir^. Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un jseigneur ou un premier commis-, et tantôt, s'il les trouve
* Dans les 4^ et 5^ éditions, le caractère de Pamphile faisait partie du chapitre de la Société et de la Conversation, et se composait seulement du premier alinéa.
*• Toute cette phrase, depuis : « il vous aperçoit, » a été ajoutée dans la T édition.
1. On entendait par domestiques tous ceux qui faisaient partie de la maison d'un grand seigneur, depuis les gentilshommes jusqu'aux laquais.
2. Un premier commis était ce que nous appellerions aujourd'hui le
avec vous en conversation, il vous coupe et vous les enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas; il se fait suivre *, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre : gens nourris dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels; vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris'' ^ On ne tarit point sur les Pamphiles ^ : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres ; pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu ; muets et embarrassés avec les savants; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier; ils savent l'histoire avec les femmes ; ils sont poètes avec un docteur, et géomètres avec un poëte. De maximes, ils ne s'en chargent pas ; de principes, encore moins : ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre ; ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin; et celui à qui ils ont recours n'est guère un homme sage, ou habile, ou vertueux : c'est un homme à la mode''.
[51] Nous avons pour les grands et pour les gens en
^ Edition 6«.
'■ Édition 7^
secrétaire général d'un ministère. Voyez plus haut, au n" 7, la note sur Saint-Pouange, premier commis des Louvois, Barbezieux et Chamillart.