DES CRIMES ET DELITS, HT. I
excès qui troublent l'ordre extérieur de la société, et c'est pourquoi la police, conservant l'esprit universel de la loi divine pour le bien commun de la société, et pour contenir les hommes, au moins dans la paix extérieure, autant qu'il se peut, fait trois différens usages, selon cet esprit, des peines et des supplices qu'elle établit contre tous les crimes.
Le premier, qui est propre à toutes les peines, à la réserve du dernier supplice, est de corriger ceux que l'on punit.
Le second, propre aux derniers supplices, est de mettre les criminels hors d'état de causer de nouveaux troubles dans la société.
Le troisième, commun à toute sorte de peines et de supplices, c'est l'usage de l'exemple, pour contenir, par la vue et la crainte des peines, ceux qui ne s'abstiennent des crimes que par celte crainte; et c'est cet exemple qui diminue le nombre des crimes qu'on verrait étrangement multipliés par l'impunité.
Ce sont donc ces violences, ces entreprises et ces autres excès, qui troublent la paix extérieure et l'ordre public, que la police punit par des supplices et par d'autres peines.
On peut considérer, dans l'ordre extérieur de la société, trois sortes de biens, dont l'usage est nécessaire, et sur lesquels les hommes ne peuvent attenter que par les crimes et par les délits. La première est la vie et l'usage libre de sa personne. La seconde est l'usage libre du bien temporel, que Dieu donne aux hommes, pour les faire subsister dans cet usage de la vie et de leurs personnes. Et la troisième est ce bien qu'on appelle honneur, et qu'on estime au-dessus des autres.
Tout le monde comprend assez quelle est la nature de ces deux premières espèces de biens, et chacun en conçoit une même idée; mais, pour l'honneur, c'est un bien qui, quoique réel, n'est pas d'une nature dont il soit aussi facile de concevoir une juste idée; et puisque la nécessité de bien entendre quels sont les crimes qui blessent l'honneur, oblige à connaître aussi quel est cet honneur que ces crimes peuvent offenser, on ne peut se dispenser de considérer de quelle manière on regarde dans l'ordre des lois cet honneur, qui fait cette troisième espèce de bien, dont elles prennent la protection jusqu'à user des peines, et quelquefois du dernier supplice, pour punir ceux qui l'ont ravi ou voulu ravir.
Ce mot d'honneur dans notre langue a divers sens; car il signifie le respect ou la considération qu'on a pour la vertu, pour le mérite, pour la dignité, et c'est en ce sens qu'on dit rendre honneur.
Il signifie aussi la vertu même , le mérite et la dignité qui attirent cet honneur extérieur; et c'est en ce sens qu'on dit que ces qualités font l'honneur d'un homme.
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Il signifie encore, ru un sens j>lns étendu et plus ordinaire, cet avantage qu'ont au-dessus de ceux dont la vie est sujette à quelque reproche qui les décrie dans le public, ceux qui vivent de telle manière, même dans les moindres conditions, qu'ils; ne s'y attirent aucun reproche de cette nature; et on dit de ces personnes qu'elles vivent avec honneur.
Il signifie cet état honnête, où sont les filles qui ont conservé leur intégrité, et les femmes qui n'ont pas blessé la continence où les oblige ie mariage, et les veuves chastes; et il signifie enfin la réputation, qui est l'estime qu'attirent dans le public toutes ces différentes espèces d'honneur; et c'est en ce sens qu'on dit de ceux qui blessent la réputation, qu'ils blessent l'honneur.
On peut juger par toutes ces différentes significations de ce mot d'honneur , qu'il v a en chacune ce caractère propre d'exprimer la manière dont on considère dans le publie l'état où se trouve chaque personne par sa vertu, par son mérite, par sa dignité, et par ses autres qualités, selon que cet étal et ces qualités lui attirent de l'estime, ou l'exemptent de justes reproches; de sorte que l'honneur, selon toutes les différentes significations qu'on vient de remarquer, est un bien réel, qui consiste principalement en ces qualités, qui attirent l'estime, ou qui exemptent de reproches ; et cette estime aussi qui fait la réputation, est un bien réel , car encore que ce ne soit pas un bien d'agréçr cet estime, c'est un bien de se l'attirer , non -seulement parce qu'elle est une suite naturelle du mérite et de la vertu, et des autres bonnes qualités, mais parce qu'il est important dans la société que chaque personne y soit regardée selon qu'elle y est utile ou nuisible, considérable ou méprisable par ses qualités; et il n'importe pas seulement à la société que les hommes qui la composent aient les qualités qui les rendent utiles, et leur font un honneur proportionné à l'utilité et aux avantages de leurs qualités, mais il importe aussi beaucoup que le public reconnaisse et considère ces qualités en ceux qui les ont, et que la honte et le mépris que causent un décri et une diffamation, ne rendent pas ou inutiles, ou moins utiles, ou méprisables, ceux dont les qualités reconnues peuvent servir. Et c'est enfin un usage naturel de l'honneur , dans l'ordre de la société, qu'il entretient l'amour mutuel , que rien n'attire tant l'estime; car encore qu'on doive aimer ceux en qui l'on n'estime rien que la nature et l'espérance de les rendre bons, l'amour qui est réduit à de tels motifs, est de peu d'usage dans l'ordre extérieur de la société; et celui qui s'entretient par les liaisons de l'honneur et de l'estime, est d'un usage plus universel, et dans la religion, et dans la police.
Ce sont ces raisons si essentielles , qui font que l'honneur est un bien réel et un très-grand bien, et pour ceux qui l'ont et pour le public, et dans la religion et dans la police : et ce bien,