DES MANIÈRES DE TERMINER
connaissance découvre, indique, et fait conjecturer et présumer ce fait dont on cherche la venté à cause de la liaison naturelle et nécessaire de ces faits connus aux inconnus. Les présomptions étant des conséquences qu'on tire des faits connus au fait dont on a besoin de chercher la preuve , elles sont sûres ou douteuses à proportion que la liaison des faits connus au fait inconnu est sûre ou douteuse : et comme il y a des faits dont la liaison d'autres est indubitable, il y a aussi des présomptions qui forment des preuves certaines et indubitables ; mais celles qui ne sont fondées que sur des faits dont la liaison est incertaine, ne sont pas des preuves. Ainsi, pour un premier exemple d'une présomption certaine, s'il est prouvé que deux hommes s'etant querellés, l'un a suivi l'autre qui fuyait, et que celui-ci s'étant sauvé dans une mafeon , l'autre y soit entré, et en soit sorti l'épée sanglante, cet homme poursuivi de cette manière, se trouvant blessé d'une épée dans cette maison où personne ne s'est trouvé, tous ces faits ensemble emportent la preuve que c'est cet aggresseur qui a tué cet homme; et quoique personne ne l'ait vu tuer, c'est assez qu'on ait vu le mouvement de l'aggresseur avec l'épée nue, et la poursuite et l'entrée dans la maison, la sortie avec l'épée sanglante, la mort du blessé, la maison vide d'autres personnes ; car ces faits prouvés ont une liaison naturelle et nécessaire avec le seul qui reste à prouver, que c'est cet homme qui a porté le coup que personne n'a vu donner. Cette liaison de ce fait aux autres, forme une preuve très suffisante pour en conclure que c'est cet aggresseur qui a donné ce coup, et cette preuve d'un fait qui n'est connu ni par la confession, si cet aggresseur dénie , ni par des témoins qui aient vu porter le coup , ni par d'autres voies, se réduit à la conjecture et à la présomption , c'est-à-dire, à la conséquence naturelle par laquelle on conclut de ces indices, qu'étant impossible, d'une part, qu'aucun autre ait fait le coup, cl naturel, de l'autre, que c'est celui qui a poursuivi de cette manière, il est nécessaire de conclure, et impossible de ne pas jugei qu'il en est l'auteur.
.Mais pour un second exemple d'une présomption incertaine, s'il est prouvé qu'un homme soit trouve auprès du corps mort d'un homme tué dans un grand chemin, la conséquence n'est pas sure qu'il ait fait le coup; car il peut être survenu après le fait du meurtrier; et sa présence n'ayant pas une liaison nécessaire à l'homicide, la présomption demeure incertaine, et ne fait pas une preuve incontestable. On voit par ces deux exemples, que les présomptions peuvent être ou sûres et indubitables, ou douteuses et incertaines; elles sont sûres lorsqu'elles sont telles, qu'elles forment une preuve entière et parfaite; et que, sans que personne ait vu le fait dont on cherche la vérité, on peut s'assurer qu'il est arrivé lorsqu'on voit ses causes, ses indices, ses effets,
ses suites, et les autres faits qui en sont inséparables, et qui y sont tellement liés, qu'on ne peut supposer que ce fait ne soit arrivé quand on voit les autres, comme dans le premier exemple; et au contraire les présomptions sont douteuses, lorsqu'elles sont fondées sur des indices incertains ou faux , et dont on conclurait mal ; et qu'ainsi toute la force de cette espèce de preuves pour les présomptions, consiste dans la nécessité de la liaison des faits connus au fait inconnu, et les preuves de cette nature sont fortes ou faibles, siires ou incertaines, à proportion que cette liaison est naturelle et nécessaire, sûre et certaine, ou qu'elle est douteuse.
Il s'ensuit de ces remarques sur cette dernière espèce de preuves, par présomptions, que comme elles dépendent du jugement qu'on doit faire de la nécessité de la liaison des faits connus au fait inconnu, et dont on cherche la vérité, ou de l'incertitude de cette liaison, elles dépendent par conséquent du discernement des causes dont on peut conclure , ou ne pas conclure cette liaison ; et au lieu qu'il faut peu de lumière pour reconnaître la vérité d'un fait quand elle est prouvée, ou par ceux qui l'ont vu, ou par un écrit, il faut beaucoup de lumière et de prudence, et aussi d'expérience, dans les occasions où il faut juger par présomption, pour discerner entre les indices qui paraissent, ceux qui sont douteux, et ceux qui sont sûrs; et il en faut encore davantage, lorsque les indices ne paraissent pas, pour les rechercher et les découvrir.
C'est cette difficulté qui fait justement admirer la lumière et la sagesse de Salomon dans ce célèbre jugement entre la mère de l'enfant qui était vivant , et celle qui avait étouffé le sien; car il s'agissait de découvrir la vérité d'un fait caché, et dont aucune circonstance n'était connue : de sorte que rien ne fournissait la vue d'aucun indice, pour en former des présomptions, et la sagesse de ce jugement consistait à découvrir un fait qui pût être connu, et qui découvrît quelle était la mère; et ce fut dans cette vue que Salomon exposa les deux femmes au péril delà mort de l'enfant, dont l'une et l'autre se disaient la mère, étant sûr que ce péril surprendrait et troublerait la mère, et (pie l'autre ne pourrait sentir une pareille impression , ni qui produisît de semblables marques; ce fut la surprise et le trouble de celle qui était la mère, qui faisait connaître l'amour et la tendresse que la nature lui avait donnés pour son enfant, et qui firent sûrement juger qu'elle était la mère, parce qu'il y avait une liaison naturelle et nécessaire entre la qualité de mère et cette tendresse, et entre cette tendresse et ce trouble à la vue d'un tel péril; et ce fut cette liaison de ces effets nécessaires à leurs causes naturelles , fini découvrait la mère avec plus de certitude que n'en aurait produit le rapport de plusieurs témoins; car au lieu que les