DES ARTS ET MÉTIERS, T1T. XIII
3. Ce même devoir dé la fidélité oblige aussi les marchands à ne pas donner une marchandise pour une autre (i). Car c'est encore un mensonge et une tromperie pire que celle de mentir pour le prix de l'achat, puisqu'il est plus facile de ne les pas croire sur ce prix, que de juger de la qualité de la marchandise; ainsi, cette infidélité approche plus du larcin que l'autre, et mérite même un châtiment qu'un bon juge ne manquerait pas d'ordonner si elle était prouvée.
4. Comme les choses ne sont en commerce que pour leur usage, ce n'est pas assez de ne pas donner une marchandise pour une autre, il faut que celle qu'on donne soit de la qualité dont elle doit être pour l'usage qu'on doit en tirer. Et si elle a quelques défauts qui diminuent la valeur, le marchand est obligé de les déclarer, s'ils sont tels qu'étant connus, celui qui la marchande n'achèterait point , ou n'achèterait qu'à un moindre
Prix (*)■ . . ,
5. C'est une suite du devoir de ne pas tromper dans la qualité
de la marchandise, de ne rien faire aussi qui ôte aux acheteurs la vue des défauts qu'ils pourraient y découvrir. Ainsi, ceux qui dans ce dessein usent de quelque adresse qui ait cet effet, blessent ce devoir (3). ( C. civ. 1641 , 1648.)
6. Le commandement de ne pas dérober commun à tous les hommes, fait à tous marchands une loi de tenir de bons poids et de bonnes mesures (4). ( P. 479 1 § •>• )
7. On peut ajouter pour un devoir général des marchands, celui d'observer les ordonnances (5) et les réglemens qui les regardent, et particulièrement ceux qui défendent les monopoles , et certains commerces avec les étrangers 16).
8. La même justice qui défend les monopoles, défend aussi les complots entre marchands de ne pas donner de certaines marchandises à un moindre prix que celui dont ils seraient convenus entre eux (7). (V. les applications qui sont dans la sect. 4 , pag. 144.)
TITRE Xm.
Des arts et métiers .
Il ne faut pas comprendre au nombre des arts dont on parle ici, les arts libéraux, dont il sera parlé dans le titre des universités. Car ces arts libéraux ont la dignité des sciences, et sont
(1) L. 14, in f. ff. de contr. empt. L. 41, § 1, cod. L. 57, ff. de obi. et act. L. 9, ff. de contr. empt. V. l'art, il de la sect. 8, du contrat, t. r,p, 179 (2) L. i,§ r, ff. deœdil. éd. L. 39, ff. de act. empt. et vend. L. 35, $ult. ff de contr. empt. T.. 1, § 8, ff. de red. éd. (3) Joann 3. 20 Sap. t5. il, Prov. 28. 21 . (4) Prov. 20. io. 23. Deut. 25. 1 3. L. r. c. de pond, V. 1. 18, § 3, ff de min. 2.5. ann . (5) L. un. c. de inonopol. :'<>) L. 2. c qax res exporl non deb -, L. un. c de monopol.
beaucoup distingues de ceux qui tout la matière de ce titre, cl qu'où appelle arts mécaniques, parce qu'ils s'exercent par des travail v de mains et avec des outils.
L'usage des arts et des métiers a été une suite de la nature de l'homme et de sa destination à la société. Car, par sa nature, il est composé de sens et de membres faits pour le travail, et il v était destiné, même avant sa chute (i), et, par la destination des hommes à la société qui doit les unir, Dieu leur a rendu nécessaire l'usage d'une infinité de travaux pour la multitude de tous leurs différens besoins. Mais quoiqu'il soit vrai que le travail était naturel à l'homme, dans l'état même de son innocence, et que ce travail n'eût dans cet état rien de pénible, sa chute ayant changé sa condition, sans changer dans sa nature, ce qui regarde sa destination au travail , Dieu lui en a fait une loi qui le lui impose comme une peine, et il a voulu que la vie même de chacun dépendît d'un travail pénible, et qu'aucun n'eût son pain qu'à la sueur de son visage, et par un exercice à quelque occupation qui rendît juste qu'il fût nourri (2), et il déclare indignes de manger , ceux qui ne gagnent, ou ne méritent pas leur subsistance par quelque travail (3).
On peut juger par ces principes, quelle est dans la société des hommes la nécessité de divers travaux, quelle y est l'énormité du vice de la fainéantise et de la paresse, et combien de gens que cette loi du travail rend indignes de vivre, seraient dignes de la mort même, par le simple défaut de travailler, si la justice qui leur est due n'était réservée à un autre temps par d'autres supplices.
Les travaux des hommes sont de plusieurs sortes, et on peut en faire une première distinction de ceux qui pourraient être naturels avant la chute de l'homme, comme l'agriculture qu'il devait exercer dans le paradis terrestre, et de ceux qui n'ont, été qu'une suite de sa chute, comme ceux qui sont nécessaires pour le vêtement et pour le logement, dont l'homme innocent ayant ignoré la nudité , n'aurait eu que faire (4). Et on peut nietlre dans ce second rang, les travaux d'esprit qui se rapportent à réprimer les injustices des hommes, et à les contenir dans l'ordre de leur société; ce qui renferme tous les différens emplois que demandent le gouvernement et l'administration de la justice.
Il n'y a point de condition sans en excepter les plus élevées, qui n'ait pour son caractère essentiel , et pour son devoir capital et indispensable l'engagement au travail pour lequel elle est établie, et ceux qui prétendent pouvoir se dispenser du travail, ignorent leur nature, ils ren-
(1) Gènes. 2. i5. (2)Genes. 3. ig. (3) 2. TLessal. 3. 10. Prov. 6. in pria,. 1 ffiess . .', . 1 1 . V. Prov. 19 . 24 . V. 1 . Cor. 3 . 8 . V. Eccli . 33 . 28 . (4) Gènes. 3. 7.
DES ARTS ET METIERS, TIT. XIII. l"\~
versent les fonderaens de l'ordre, Us violent la loi naturelle et la loi divine; de sorte qu'on ne doit pas être surpris que saint Paul ait dit, que celui qui ne travaille point est indigne de la vie qui n'est destinée que pour le travail; et nous apprenons dans l'Evangile que celui qui demeure inutile et sans travailler, n'est pas seulement indigne de cette vie, mais qu'il est encore digne de la mort de l'aine. V. Matth. 25. 3o. Ezecli. 16. 49-
Toutes ces sortes de travaux nécessaires dans l'état présent de la société des hommes, peuvent se réduire à deux espèces générales, qui comprennent tout ce qui peut occuper les personnes de l'un et de l'autre sexe.
La première, à commencer par les premiers des besoins des hommes, est celle des travaux des mains qui produisent quelque ouvrage utile, soit pour la nourriture, le logement et le vêtement, ou pour toutes les autres sortes de besoins. Et c'est cetto première espèce de travaux qui occupe ceux qu'on appelle artisans et gens de métier, et ceux qui travaillent à l'agriculture et au soin des bestiaux, laboureurs, pasteurs et autres (i] qu'on distingue des artisans, quoique ce soient en effet des espèces d'arts qu'ils exercent ; mais parce que les travaux de ces personnes ne produisent pas d'ouvrages des mains, comme sont les autres qui fabriquent des maisons, qui font des étoffes, et toutes les autres choses qui sont les différens ouvrages des arts, et d'une industrie qui ne s'acquiert que par une assez longue étude de plusieurs règles, et par une expérience d'assez long-temps, pour acquérir l'habitude d'exercer l'art; on ne met pas le travail des pasteurs et des laboureurs au nombre des arts.
La seconde espèce est celle des travaux d'esprit, qui ne produisent pas d'ouvrages des mains, tels que sont ceux du ministère du gouvernement, de l'administration de la justice, ceux des pasteurs de l'église, des prédicateurs, des professeurs des sciences, des officiers de finances, et une infinité d'autres différens emplois; et on peut mettre dans ce rang des travaux d'esprit les écrits, les traites, les livres, soit de matières de religion, ou de sciences, ou d'autres, dont le public puisse tirer quelque utilité; et quoique les livres et les écrits paraissent un travail des mains, ce qu'il v a de sensible dans l'écriture ou l'impression est bien l'ou\ rage des mains de l'écrivain ou de l'imprimeur, mais cet ouvrage, qui est en effet de l'art et de l'artisan, n'est pas l'ouvrage même de l'esprit de celui qui a composé l'écrit ou le livre, mais en est seulement un signe inventé pour suppléer à la parole, qui n'est elle-même qu'un signe de la pensée; et c'est par ce signe <lii livre ou de l'écrit, que se conserve le dépôt des pensées pour ceux qui savent l'entendre.
i Eccli. 34- y- 2J, 26 et 27. Douter, a',. \. i ', ni 1 > I. evit. 19. il \ Exod. 22. \. 2!). ^6 p! 2; Tob. 4. i5.
2'itf l.K IIROIT PUBLIC, LIV. 1.
On peut juger par cette nature du travail et par la loi qui l'impose à l'homme, que de toutes les différentes conditions qui composent la société, il n'y en a point à qui l'observation de cette loi soit plus naturelle que celle des artisans, dont la profession expresse est l'application continuelle et pénible à quelque travail du corps, qui gagnent leur pain à la sueur de leur visage, au lieu que dans les autres conditions, l'occasion du travail est moins continuelle, et qu'il est plus facile et plus ordinaire de s'en détourner, de sorte que, par cette considération, et par celle de l'utilité des arts, ceux qui les exercent ont leur mérite dans la société, et doivent y être considérés comme des membres des plus nécessaires et des plus utiles.
On ne doit pas entrer ici dans le détail des distinctions des différentes sortes d'arts et de métiers qu'on pourrait distinguer par diverses vues, comme de ceux qui travaillent aux choses nécessaires pour la vie, pour la santé, pour le vêtement, pour l'habitation de ceux qui travaillent, pour d'autres sortes de nécessités ou commodités, soit pour le divertissement, comme les faiseurs d'instrumens de musique, ou pour des meubles de diverses sortes, ceux dont les travaux sont pour l'usage de la guerre, des armes, de l'artillerie, ou pour l'usage de la navigation. Ceux qui sont distingués par le prix des matières qu'ils mettent en ouvrage, or, argent, pierreries, et autres matières précieuses; ceux qui sont d'une plus grande étendue d'ouvrages, comme les charpentiers, les maçons, les taillandiers, les serruriers, et ceux qui ont leurs matières et leurs ouvrages plus bornés, comme les chapeliers, les gantiers, les cordonniers, et autres.
Il faut encore distinguer par une autre vue de certains arts qui renferment comme deux sortes de professions : l'une de ceux qui joignent à l'industrie de la main, l'art d'inventer des ouvrages exquis en leur genre; et l'autre, de ceux qui, avec peu ou point d'invention, travaillent sur ce que les autres ont inventé.
Ainsi, on appelle peintres les plus habiles des inventeurs dans cet art; et on donne le même nom aux moindres copistes; et il en est de même dans la sculpture, dans l'architecture, dans les mécaniques. Mais il y a une différence infinie entre ces grands inventeurs et les autres, dans ces sortes d'arts. Car ceux-ci s-ont peu distingués de plusieurs artisans; et les autres ont un mérite singulier, qui même en met quelques-uns au nombre des hommes illustres selon qu'ils excellent.
On peut remarquer sur le sujet des arts et métiers, qu'il ne faut pas comprendre au nombre des artisans qui en exercent les différentes professions, les personnes qui, pour leur divertissement, s'occupent ou à dessiner-, ou à quelque travail de main> sans en faire commerce. Car cet usage qu'ils font des arts ne lait pas leur profession, et ne leur lient lieu que d'un divertisse-