CHAPITRE VI
forme d'abord entre eux une union proportionnée aux devoirs réciproque» des engagemens où ils se rencontrent; et si chacun trouTe dans l'autre des qualités propres à les unir plus étroitement, leur liaison forme l'amitié.
4. On trouve, par ces remarques sur la nature des amitiés, qu'elles ont deux caractères essentiels : l'un, qu'elles doivent être réciproques, et l'autre, qu'elles doivent être libres. Elles sont réciproques, puisqu'elles ne peuvent se former que par l'amour mutuel de deux personnes ; et elles sont libres , puisqu'on n'est pas obligé de se lier à ceux qui n'ont pas les qualités qui peuvent former l'amitié.
Il s'ensuit de ces deux caractères des aniitiés que, devant être réciproques et libres , on est toujours dans la liberté de ne pas s'engager dans des amitiés , et qu'on doit même éviter celles qui pourraient avoir de mauvaises suites ; et il s'ensuit aussi que les amitiés les plus solides et les plus étroites peuvent s'afTaiolir et s'anéantir, si la conduite d'un des amis y donne sujet; et nonseulement les refroidissemens et les ruptures ne sont pas illi-^ cites, mais quelquefois même ils sont nécessaires, et par consé<r quent justes à l'égard de celui des amis qui ne manque, de sa part, à aucun devoir. Ainsi, lorsqu'un des amis viole l'amitié, ou par quelque infidélité, ou manquaut à des devoirs essentiels^ ou exigeant des choses injustes, il est libre à l'autre de ne plus, considérer comme ami celui qui, en effet, a cessé de l'être; et^ selon les causes des refroidissemens et des ruptures, on peut,, o«i rompre l'amitié, ou la dissoudre sans rupture, pourvu seulement que celui qui en a un juste sujet de la part de l'autre, n'en donne point de la sienne; et que, dans ce changement, il con-r serve, au lieu de l'amitié, cette autre espèce d'amour dont rien oe dispense.
5. Tous ces caractères de Tamitié, qu'il est libre de former et libre de rompre , et qui ne subsistent que p.\r la correspondance mutuelle des deux amis, font voir qu'on ne peut donner le nom d'amitié à l'amour qui unit le mari et la fçmme, ni à celui qui lie les parens à leurs enfans ( €. civ., 2o3 , s. ), et les enfans à leurs parens; car ces liaisons forment un amour d'une autre nature bien différente de celui qui fait l'amitié et qui est bien plus fort (C. civ. axa, s.); et, quoiqu'il soit vrai que le mari et la femme se choisissent l'un l'autre (C. civ. 76. ), et s'engagent librement dans le mariage, leur union étant formée, elle devient nécessaire et indissoluble. (C. civ. 227.)
6. On voit bien aussi quelles sont les différences qui distin- ^ent l'amitié de l'amour des pai ens envers les enfans et des enfans envers les parens; car, outre que cet amour n'est pas réciproque pendant que les enfans ne sont pas encore capables d'aimer, il a d'autres caractères qui font assez voir qu'il est d'une
9ta TRAITÉ DES LOIS,
nature toute dîfTérente de ceik des amitiés; et, quoique le choix des personnes ne s'y trouve pas , il a d autres fondemens bien plus solides que les amitiés les plus fermes et les plus étroites.
Ce qu'on vient de renîarquer des distinctions entre les amitiés, et l'amour que forment les liaisons du mariage et de la naissance, ne s'étend pas à l'amour des frères et des autres proches ; car, encore que la nature forme entre eux une liaison sans leur propre choix, qui les oblige naturellement à l'amour mutuel, cet engagement n'est suivi de l'amitié que lorsqu'ils trouvent l'un dans l'autre de qyoi la fonder. Mais, lorsque la proximité se trouve jointe aux autres qualités qui font les amis , les amitiés des frères et des autres proches sont beaucoup plus fermes que celles des autres.
7. On voit , par ce peu de remarques générales sur les amitiés, quelle est leur nature et les principes qui en dépendent; mais, comme ce n'est pas une matière des lois civiles, on nçdoit pas entrer dans le détail des règles particulières des devoirs des amis ; il suffit d'avoir remarqué sur les amitiés, ce qui s'en rapporte à l'ordre de la société: et on voit que, comme les amitiés naissent des diverses liaisons qui assemblent les hommes, elles sont en même temps les sources d'une infinité d'ofBces et de services qui entretiennent ces liaisons mêmes, et qui contribuent en mille manières à Tordre et aux usages de la société, et par l'union des amis entre eux, et par les avantages que chaque personne peut trouver dans le^ liaisons qu'ont ses amis à d'autres personnes.
8. Pour achever le plan de la société , il reste à donner l'idée des successions qui la perpétuent, et celle des troubles qui ea blessent l'ordre; çt on verra ensuit^ comment Dieu la fait subsi^tçr dans l'état présent.
ÇHA.PITRE VU,
Successions,
On ne parle pas ici des successions pour entrer dans le détail de cette matière , mais pour en donner seulement la vue dans le plan de la société où elle doit être distinguée; parce que les successions font une. grande partie de ce qui se passe dans la société, et qu'elles font une des plus amples matières des lois civiles.
\. L'ordre des successions est fondé sur la nécessité de continuer et de transmettre l'état de la société , de la génération qui passe à celle qui suit; ce qui se fait insensiblement, faisant succéder de certaines personnes à la place de ceux qui meurent, pour entrer dans leurs droits, dans leurs charges et dans leurs relationsi et engagemens qui pcMvent passer à des successeurs.
9 9 3. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer les différentes manières^
cHAPiTas VIII. a^
de saccéder ; soit par l'ordre nalui'el et celui des lois qui appellent aux successions Jes descendans, les ascendans et les autres proches , ou par la volonté de ceux qui meurent et qui nomment des héritiers. On verra, dans le plan des matières du droit, la distinction de ces manières de succéder, et l'ordre du détail de la matière des successions; et il faut seulement remarquer ici que les successions doivent être distinguées des engagemens qui ont fait I4 matière des chapitres précédeus ; car, encore que les successions fassent un engagement où entrent ceux qui succèdent à d*autres, qui les oblige à leurs charges ^ à leurs dettes efr anx antres suites, ce n'çst pas sous Tidée des engagemens qu'il faut considérer les successioji3; mais elles doivent être regardées par U vue du cbaQgçment cpii Ipait passer les biens , les droits , ks charges, les engagemens de ceux qui meurçnt à leurs successeurs; ce qui renferme une diversité de matières d'un si grand détail , qu'elles feront une des deux parties du livre des lois civiles.