CHAPITRE XI
L'autorité universelle de toutes les loîs consiste dans Tordre divin, qui soumet les hommes à les observer; mais comme il y a de la différence entre la justice des lois naturelles et la justice des lois arbitraires, leur autorité se distingue aussi d'une manière proportionnée à la difTércnce de leur justice.
Les lob naturelles étant la justice même, elles ont une autorité oatnrelie sur notre raison ; car elle ne nous est donnée que pour sentir la justice et la vérité, et nous y soumettre. Mais parce que tons les hommes n*ont pas toujours la raison assez pure pour reconnaître cette justice , ou le cœur assez droit pour y obéir, la police donne à ces lois un autre empire indépendant de Fapprooation des hommes , par l'autorité des puissances temporelles qui les font garder. D'un autre côté , l'autorité des lois arbitraires consiste seulement dans la force que leur donne la puissance de ceux qui ont droit de faire des lois , et dans l'ordre de Dieu , qui commande de leur obéir.
Celte différence entre la justice et l'autorité des lois naturelles, et celle des lois arbitraires a cet effet, qu'au lieu que les lois arbitraires ne pouvant être naturellement connues aux hommes , elles sont comme des faits qu'on peut ignorer , les lois naturelles étant essentiellement justes, et l'objet naturel de la raison, on ne peut dire qu'on les ignore, non plus qu'on ne peut dire qu'on manque de la lumière de la raison qui nous les enseigne. £t c'est pourquoi les lois arbitraires ne commencent d'avoir leur effet qu'après qu'elles ont été publiées. Mais les lois naturelles ont toujours le leur sans qu'on les publie ; et comme on ne peut ni les changer ni les abolir, et qu'elles ont d'elles-mêmes leur autorité , elles obligent toujours les hommes, sans qu'ils puissent prétendre les ignorer.
Mais, quoique les lois naturelles ou immuables soient essentiellement justes , et qu'elles ne puissent être changées , il faut prendre garde de ne pas concevoir par cette idée des lois naturelles, que parce qu'elles sont immuables, et qu'elles ne souffrent point de changement, elles soient telles, qu'il ne puisse y avoir d'exception d'aucune des lois qui ont ce caractère. £n effet il y a plusieurs lois immuables dont il y a des exceptions et des dispenses, sans que néanmoins elles perdent le caractère de lois immuables; comme au contraire il y en a plusieurs qui ne souffrent ni de dispense ni d'exception.
Cette différence, qui distingue ces deux sortes de lois, a son fondement sur ce que les lois n'ont de justice et d'autorité que par leur rapport à l'ordre de la société et à l'esprit des premières lois ; de sorte que , s'il arrive qu'il soit de cet ordre et de cet esprit d'en restreindre quelques-unes , ou par des exceptions ou pr des dispenses, elles reçoivent ces tempéramens; et si rien ne peut être changé sans blesser cet esprit et cet ordre, elles ne souf-
3a TRAITÉ DBS LOIS,
6. C'est à cause de ces différences entre l'esprit de la religion et celui de la police, que Dieu en a séparé les ministères , afin que l'esprit de la religion qui règle l'intérieur , et qui doit s'insinuer dans les cœurs des hommes par l'amour de la justice et par le mépris des biens temporels , (tt inspiré par d'autres ministres que les puissances temporelles qui sont armées de la terreur des peines et des supplices pour maintenir Tordre extérieur , et dont le ministère regarde principalement l'usage des biens temporels ; et il a été si essentiel à l'ordre de ces deux ministères qu'ils fussent distingués, et que la puissance spirituelle fut séparée de la temporelle, qu'encore qu'elles soient naturellement unies à Dieu, quand il s'est rendu visible pour établir son règne spirituel il s'est abstenu de l'exercice de sa puissance sur lé temporel ; et tout ce qu'il a mis en usage de sa grandeur et de sa puissance a été tout opposé à la grandeur et à la puissance qui convenaient au règne temporel. Car, en même temps qu'il a fait éclater la grandeur divine de ce- règne spirituel par la lumière des vérités de sa doctrine (i) , parla gloire de ses miracles (2), et par tout cet appareil des circonstances de sa venue qu'il avait fait prédirg par ses prophètes, et qui devaient accompagner le règne d'un prince de paix (3) qui venait donner aux nommes d'autres biens que ceux qui les divisent (4) , il n'a pris aucune des marques de la puissance temporelle, il n'en a fait aucune fonction, et il a même refusé de se rendre juge entre deux frères, dont l'un l'en priait (5); et pour marquer que l'usage de la puissance temporelle devait être séparé de son règne spirituel, il laissa cette puissance aux princes, et il voulut même leur obéir. Ainsi , dans sa naissance, il fit dépendre la circonstance du lieu où il devait nsutre de son obéissance à une loi d'un prince infidèle (6). Ainsi, pendant sa vie il apprit à rendre aux princes ce qui leur est dû , et il paya même le tribut , quoiqu'il ne le dût point , par la raison qu'il en dit dans le même temps qu'il fit un miracle pour avoir de quoi^le payer (7); et dans le temps de sa mort , il apprit à celui qui exerçait îa puissance temporelle, et qui en abusait si injustement, qu'il n'aurait pas eu cette puissance si elle ne lui eût été donnée de Dieu (8); et il lui marqua aussi la distinction entre son règne spirituel et l'empila temporel des princes (9).
Il est vrai que dans une occasion il a donné une marque visible de son empire sur le temporel (10) , et d'un empire plus absolu que celui qu'il confie aux princes, en faisant un miracle qui causa quelque perte aux habitans du lieu où il le fit. Mais ce miracle même, qui faisait bien voir sa toute-puissance sur le temporel , servait de preuves qu'il ne s'abstenait de tout autre usage de cette puissance que pour marquer la distinction entre le règne spirî-
(i) Jotn. 6, 12. Isa. 49, 6. (a) Luc. i3. 17. (3) I». g, 6. (4) Hebr. 9, 1 1. (5) Luc. la, i3. (6) Lac. a, i. (7) BfatUi. 17, a3. (8) Joan. 19, 1 1.(9) Joan. i8, 36. (10) Matth. 8, a8. Marc. 5. Luc. 8, 3a.