‹ Œuvres complètes de J. DomatChapitre 6 sur 246 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des principes de toutes les lois.

Il semble que rieo ne devrait être plus connu des hommes que les premiers principes des, lois qui règlent, et la conduite de chacim en particulier , et Tordre de la société qu'ils forment ensemble ; et que ceux mêmes qui n'ont pas les lumières de la religion où nous apprenons quels sont ces principes, devraient au moins les reconnaître en eux-mémes,puisqu'ils sont gravés dans le fond de notre nature. Cependant on voit que les plus hablles.de ceux qui ont ignoré ce que nous enseigne la religion les ont si peu connus , qu'ils ont établi des règles qu'ils violent et qui les détruisent.

Ainsi , les Romains qui , entre toutes les nations , Oiit le plus cultivé les lois civiles , et qui en ont fait un si grand nombre de très-justes, s'étaient donné, comme les autres peuples, la licence d'ôter la vie, et à leurs esclaves, et à leurs propres enfans (i); comme si la puissance que donnent la qualité de père et celle de maître, pouvait dispenser des lois de l'humanité.

Cette opposition si extrême entre l'équité qui luit dans les lois si justes qu'ont faites les Romains et l'inhumanité de cette licence font bien voir qu'ils ignoraient les sources de la justice même qu'ils connaissaient, puisqu'ils blessèrent si grossièrement, par ces lois barbares , l'esprit de ces principes qui sont les fonde^ mens de tout ce qu'il y a de justice et d'équité dans leurs autres lois.

Cet égarement n'est pas le seul d'où l'on peut juger combien ils étaient éloignés de la connaissance de ces principes; on en voit une autre preuve bien remarquable dans l'idée que leurs philosophes leur avaient donnée de l'origine de la société des hommes , dont ces principes sont les fondemens. Car , bien loin de les reconnaître , et d'y voir comment ils doivent former Tunion des hommes , ils s'étaient imaginé que les hommes avaient premièrement vécu comme des bêtes sauvages dans les champs, sans communication et sans liaison, jusqu'à ce qu'un d'eux s'avisa qu'on pouvait les mettre en société, et commença de les apprivoiser pour en former une (a).

On ne s'arrêtera pas à considérer les causes de cette contrariété si étrange de lumières et de ténèbres dans les hommes les plus éclairés de ceux qui ont vécu dans le paganisme, et comment

(i) V. 1. ult. c. de patr. pot. $ i et a. inst. de hit qui sai alieni jaris. (a) C. de ioT. 1. If ^ a.

2 TEAITE DES LOIS,

ils pouvaient connaître tapt de règles de la justice et de l'équité sans y sentir les principes d'où elles dépendent. Les premiers élémens de la religion chrétienne expliquent cette énigme; et ce qu'elle nous apprend de letat de 1 homme nous fait connaître les causes de cet aveuglement, et nous découvre en même temps quels sont ces premiers principes que Dieu a établis pour les fondémens de Tordre de la société des hommes, et qui sont les sources de toutes les règles de la justice et de Téquité.

Mais, quoique ces principes ne nous soient connus que par la lumière de la religion , elle nous les fait voir dans notre nature même avec tant de clarté, qu'on voit que Thomme ne les ignore que parce qu'il s'ignore lui-même, et qu'ainsi rien n'est plus étonnant que l'aveuglement qui lui en ôte la vue.

a. Comme il n'y a donc rien déplus nécessaire dans les sciences que d'en posséder les premiers principes, et qu'en chacune on commence par établir les siens, et par y donner le jour qui met en vue leur vérité et leur certitude, pour servir de fondement à tout le détail qui doit en dépendre, il est important de considérer quels sont ceux des lois, pour connaître quelles sont la nature et la fermeté des règles qui en dépendent; et on jugera du caractère de la certitude de ces principes par la double impression que doivent faire sur notre esprit des vérités que Dieu nous enseigne par la religion, et qu'il nous fait sentir par notre raison : de sorte qu'on peut dire que les premiers principes des lois ont un caractère de vérité qui touche et persuade plus que celle des principes des autres sciences humaines; et, qu'au lieu que les principes des autres sciences, et le détail des vérités cpii en dépendent, ne sont que l'objet de l'esprit, et non pas du cœur, et qu'elles n'entrent pas même dans tous lés esprits, les premiers principes des lois, et le détail des règles essentielles à ces principes, ont un caractère de vérité dont personne n'est incapable, et qui touche également l'esprit et le cœur. Ainsi, l'homme entier en est plus pénétré et plus fortement persuadé que des vérités de toutes les autres sciences humaines.

Il n'y a personne, par exemple, qui ne sente, et par resprit, | et par le cœur, qu'il n'est pas permis de se tuer ou de se voler, ni de tuer ou voler les autres , et qui ne soit plus pleinement per» suadé de ces vérités qu'on saurait Fétre d'un théorème de géo- j/S métrie. Cependant ces vérités mêmes, que l'homicide et le vol ' *' sont illicites, tout évidentes qu'elles sont, n'ont pas le caractère d'une certitude égale à celle des premiers principes dont elles dépendent; puisqu'au lieu que ces principes sont des règles dont il n'y a point de dispense ni d'exception, celles-ci ^nt sujettes à des exceptions et à des dispenses: car, par exemple, Abraham pouvait tuer justement son fils, lorsque le maître de la vie et de la mort le lui commanda (i) : et les Hébreux prirent sans crime

CBAPITRB I. •(

les richesses des Égyptiens par Tordre du maître de lunivers qui les leur donna (i).

3. On ne peut prendre une voie plus simple et plus sûre pour découvrir les premiers principes des lois, qu'en supposant deux premières vérités qui ne sont que de simples définitions : Tune, que les lois de Thomme ne sont autre chose que les règles de sa conduite; et l'antre, que cette conduite n'est autre chose que les démarches de l'homme vers ^a fin.

Pour découvrir donc les premiers fondemens des lois de l'homme, il faut connaître quelle est- sa fin : parce que sa destination à cette fin sera la première règle de la voie et des démarches qui l'y conduisent, et par conséquent sa première loi et le fondement de toutes les autres.

Connaître la fin d'une chose, c'est simplement savoir pourquoi elle est faite; et on connaît pourquoi une chose est faite si, voyant comme elle est faite, on découvre à quoi la structure peut se rapporter, parce qu'il est certain que Dieu a proportionne la nature de chaque chose à la fin pour laquelle il l'a destinée.

Nous savons et sentons tous que l'homme a une ame qui anime un corps, et que dans cette ame il y a deux puissances, un entendement propre pour connaître, et une volonté propre pour aimer. Ainsi, nous voyons que c'est pour connaître et pour aimer que Oieu a fait l'homme, que c'est par conséquent pour s'unir à quelque objet, dont la connaissance et l'amour doivent faire son repos et son bonheur; et que c'est vers cet objet que toutes ses démarches doivent le conduire. D'où il s'en suit que la première loi de l'homme est sa destination à la recherche et à l'amour de cet objet qui doit être sa fin , où il doit trouver la félicité, et que c'est cette loi qui, étant la règle de toutes ses démarches, doit être le principe de toutes ses lois.

Pour connaître donc quelle est cette première loi , quel en est l'esprit, et comment elle est le fondement de toutes les autres , il faut voir à quel objet elle nous destine.

De tous les objets qui s'offrent à l'homme dans tout l'univers, ■ en j comprenant l'homme lui-même, il ne trouvera rien qui soit ^i£^ digne d'être sa fin. Car en lui-même, loin d'y trouver la félicité, "^ il n'y verra que les semences des misères et de la mort; et autour de lui, si nous parcourons tout cet univers, nous trouverons que rien ne peut y tenir lieu de fin, ni à notre esprit, ni à notre cœur; et que, bien loin que les choses que nous y voyons puissent être regardées comme notre fin, nous sommes la leur; et ce n'est que pour nous que Dieu les a faites (2) : car , tout ce que renferment la terre et les cieux n'est qu'un appareil pour tous nos besoins,' qui périra quand ils cesseront. Aussi voyons>nous que tout y est si peu digne de notre esprit et de notre cœur que,

(1) Ezod. 1 r, a, i?, 36. (s) Deut. 4« 19-

pour l'esprit , Dieu lui a caché toute autre connaissance <les créatures que de ce qui regarde les manières d'en bien useft* ; et que les sciences qui s'appliquent à la connaissance de leur nature, n'y décoi]^rent que ce qui peut être de notre usage, et s'obscurcissent à mesure qu'elles veulent pénétrer ce qui n'en est pas (i); et pour le cœur, personne n'ignore que le monde entier n'est pas capable de le remplir, et que jamais il n'a pu faire le bonheur d'aucun de ceux qui l'ont le plus aimé et qui en ont le plus possédé. Cette vérité se fait si bien sentir à chacun, que personne n'a besoin qu'on l'en persuade; et il faut enfin apprendre de celui qui a formé l'homme, que c'est lui seul qui, étant son principe, est aussi sa lin (a) , et qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse remplir le vide infini de cet esprit et de ce cœur qu'il a faits pour lui (3).

C'est donc pour Dieu même, que Dieu a fait l'homme (4); c'est pour le connaître, qu'il lui a donné un entendement; c'est pour l'aimer, qu'il lui a donné une volonté; et c'est par les liens de cette connaissance et de cet amour qu'il veut que les hommes s'unissent à lui pour trouver en lui, et leur véritable vie, et leur unique félicité (5).

C'est cette construction de l'homme, formé pour connaître et pour aimer Dieu, qui fait sa ressemblance à Dieu (6). Car, comme Dieu est le seul souverain-bien , c'est sa nature qu'il se connaisse et s'aime soi-même : et c'est dans cette connaissance et dans cet amour que consiste sa félicité. Ainsi, c'est lui ressembler que d'être d'une nature capable de le connaître et de l'aimer, et c'est participer à sa béatitude , que d'arriver à la perfection de cette connaissance et de cet amour (7).

4, 5, 6. Ainsi, nous découvrons, dans cette ressemblance de l'homme à Dieu , en quoi consiste sa nature , en quoi consiste sa religion , en quoi consiste sa première loi : car sa nature n'est autre chose que cet être créé à l'image de Dieu, et capable de posséder ce souverain -bien qui doit être «a vie et sa béatitude; sa religion , qui est l'assemblage de toutes ses lois, n'est autre chose que la lumière et la voie qui le conduisent à cette vie (8) ; et sa première loi , qui est l'esprit de la religion , est celle qui lui commande la recherche et l'amour de ce souverain-bien , où il doit s'élever de toutes les forces de son esprit et de son cœur qui sont faits pour le posséder (9).

7. C'est cette première loi qui est le fondement et le premier principe de toutes les autres : car cette loi qui commande à iliomme la recherche et l'amour du souverain-bien, étant comamne à tous les hommes, elle en renferme une seconde qui les oblige à s'unir et s'aimer entre eux; parce qu'étant destinés pour

(i) Ecoles. 3, aa.(2) Apoc. 22, 16. 1». 41,4. (3) ps. 16 17. (4) Pror. 16,4. Dcut. -ai^ 19. Is. 43, 7. (5) Douter. 3o, ao. Joan. 17, 3. (6) Ccn. i, 26. Sap. a, a3. Ecclc»i 17, ;. Çfilohs, 3, w- (7) 1. Joan. 3, a. (8) Prov. 6,a3. (9) Mattb. aa, 38. Sap. 6, 18.

CHAPItHE î. ^

être unb dans la possession d'un bien unique, qui doit faire leur commune félicité, et pour y être unis si étroitement qu'il est dit qu'ils ne feront qu*un (ï), ils ne peuvent être dignes de cette unité dans la possession de leur fin commune s'ils ne commencent leur union, en se liant d'un amour mutuel dans la voie qui les y conduit. Et il n'y a pas d'autre loi qui commande à chacun de s'aimer soi-même, parce qu'on ne peut s'aimer mieux qu'en gardant la première loi, et se conduisant au bien où elle nous appelle.

8. Cest par l'esprit de ces deux premières lois que Dieu , destinant les hommes à l'union dans la possession de leur fin commune, a commencé de lier entre eux une première union dans l'usage des moyens qui les y conduisent; il a fait dépendre cette dernière union, qui doit faire leur béatitude , du bon usage de cette première qui doit former leur société.

Cest pour les lier dans cette société, qu'il l'a rendue essentielle à la nature. Et comme on voit dans la nature de l'homme sa destination au souverain -bien , on y verra aussi sa destination à la société et les divers liens qui l'y engagent de toutes parts; et que ces liens, qui sont des suites de la destination de l'homme à Texercice des deux premières lois, sont en même temps les fonderaens du détail des règles de tous ses devoirs et les sources de toutes les loi^.

Mais, avant que de passer outre et de faire voir Tenchaînement qui lie toutes les lois à ces deux premières, il faut prévenir la réflexion qu'il est naturel dé faire sur l'état de cette société qui , devant être fondée sur les deux premières lois, ne laisse pas de subsister sans que l'esprit- de ces deux lois y règne beaucoup , de sorte qu'il semble qu'elle se maintienne par d'autres principes. Cependant , quoique les hommes aient violé ces lois capitales , et que la société soit dans un ^tat étrangement différent de celui qui devait être élevé sur ces fondemens et cimenté par cette union , il est toujours vrai que ces lois divines et essentielles à la naturede l'homme subsistent immuables, et qu'elles n'ont pas cessé d'obliger les hommes à les observer; et il est certain aussi, comme la suite le fera voir, que tout ce qu'il y a de lois qui règlent la société dans l'état même où nous la voyons, ne sont que des suites de ces premières. Ainsi, il a été nécessaire d'établir ces premiers principes ; et d'ailleurs il n'est pas possible de bien comprendre la manière dont on voit maintenant subsister la société , sans connaître l'état naturel où elle devait être, et y considérer l'union que les divisions des hommes ont rompue et l'ordre qu'elles ont troublé.

Pour juger donc de l'esprit et de l'usage des lois qui maintiennent la société dans l'état .présent, il est nécessaire de tracer un

(t) Joan. 17, 31.

plan de cette société sur le fondement des deux premières lois, afin d'y découvrir l'ordre de toutes les autres et leurs liaisons à ces deux premières. Et puis on verra de quelle manière Dieu a pourvu à faire subsister la société dans l'état où nous la voyons , et parmi ceux qui, ne s'y conduisant pas par l'esprit des lois capitales, ruinent les fondemens* qu'il y avait mis.

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