‹ Œuvres complètes de J. DomatChapitre 7 sur 246 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Plan de la société sur le fondement des deux premières lois par

deux espèces d'engagemens,

1 , 2. Quoique l'homme soit fait pour connaître et pour aimer le souverain-bien , Dieu ne Ta pas mis d'abord dans la possession de cette fin, mais il l'a mis auparavant dans cette vie, comme dans une voie pour y parvenir; et , comme l'homme ne peut se porter à aucun objet par d'autres démarches que par des vues de son entendement et par les mouvemens de sa volonté, Dieu a fait dépendre la connaissance claire et l'amour immuable du souverain- bien qui doit faire la félicité de l'esprit et du cœur de l'homme, de l'obéissance à la loi qui lui commande de méditer et d'aimer ce bien unique, autant qu'il peut en être capable pendant cette vie ; et il ne la lui donne que pour en tourner tout l'usage à la recherche de cet objet, seul digne d'attirer, et toutes ses vues et tous ses désirs (i).

On n'entre pas ici dans l'explication des vérités que la religion nous apprend sur la manière dont Dieu conduit et élève l'homme à cette recherche. Il sufBt, pour donner l'idée du plan de la société ,~ de les supposer, et de remarquer que c'est tellement pour occuper l'homme à l'exercice de cette première loi et de la seconde que Dieu lui donne l'usage de la vie dans cet univers, que tout ce qu'il peut y voir en soi-même et dans tout le reste des créatures, sont autant d'objets qui lui sont donnés pour l'y engager. Car, pour la première loi, il doit sentir, dans la vue et dans l'usage de tous ces objets, qu'ils sont autant de traits et d'images de ce que Dieu veut qu'on connaisse et qu'on aime en lui; et pour la seconde loi. Dieu a tellement assorti les hommes entre eux, et l'univers à tous les hommes, que les mêmes objets qui doivent les exciter à l'amour du souverain-bien, les engagent aussi à la société et à l'amour mutuel entre eux; car on ne voit «t on ne connaît rien, ni hors de l'homme, ni dans l'homme, qui ne marque sa destination à la société.

Ainsi, hors de l'homme, les cieux, les astres, la lumière, l'air, sont des objets qui s'étalent aux hommes .comme un bien commun à tous , et dont chacun a tout son usage ; et toutes les choses que

(i) Dent. cap. 6, ▼. 4* S, ô, 7» 8, 9; idem. cap. 11, t. 18.

chapithe II. m

la terre et les eaux portent ou produisent, sont d'un usage commun aussi, mais de telle sorte qu'aucun ne passe à notre usage que par le travail de plusieurs personnes; ce qui rend les hommes nécessaires les uns aux autres, et forme entre eux les différentes liaisons pour les usages de l'agriculture, du commerce, des arts, des sciences, et pour toutes les autres communications que les divers besoins de la vie peuvent demander.

Ainsi, dans l'homme, on voit que Dieu Ta formé, par un lien inconcevable, de l'esprit et de la matière, et qu'il l'a composé, par l'union d'une ame et d'un corps, pour faire de ce corps uni à Tesprit, et de cette structure divine des sens et des membres, l'instrument de deux usages essentiels à la société.

Le premier de ces deux usages est celui de lier les esprits et les cœurs des hommes entre eux, ce qui se fait pan une suite naturelle de l'union de l'ame et du corps ; car c'est par l'usage des sens unis à l'esprit, et par les impressions de l'esprit sur les sens et des sens sur l'esprit que les hommes se communiquent les uns aux autres leurs pensées et leurs sentimens. Ainsi, le corps est en même temps, et l'instrument, et l'image de cet esprit et de ce cœur qui sont l'image de Dieu.

Le second usage du corps est celui d'appliquer les hommes à tous les différens travaux que Dieu a rendus nécessaires pour tous leurs besoins ; car c'est pour le travail que Dieu nous a donne des sens et des membres ; et, quoiqu'il soit vrai que Les travaux qui exercent maintenant l'homme, lui sont une peine dont Dieu le punit, et que Dieu n'ait pas donné à l'homme un corps propre au travail pour le punir par le travail même , il est certain que l'homme est si naturellement destiné au travail qu'il lui était commandé de travailler dans l'état d'innocence (i). Mais l'une des différences des travaux de ce premier état et de ceux du nôtre, consiste en ce que le travail de l'iiomme innocent était une occupation agréable, sans peine, sans dégoût, sans lassitude, et que Le nôtre nous a été imposé comme une peine (2). Ainsi, la loi du travail est également essentielle à la nature de l'homme et à l'état où Ta mis sa chute, et cette loi est aussi une suite naturelle des deux premières, qui, appliquant Thomme à la société, l'engagent au travail qui en est le lien , et ordonnent à chacun le sien pour distinguer, par les différens travaux, les divers emplois et les diverses conditions qui doivent composer la société.

3. C'est ainsi que Dieu, destinant les hommes à la société, a formé les liens qui les y engagent : et comme les liaisons générales qu'il fait entre tous les hommes par leur nature et par leur destination à une même fin , sous les mêmes lois, sont communes à tout le genre humain, et qu'elles ne forment en chacun aucune relation singulière qui l'engage aux uns plus qu'aux autres, il

(1) Geo. s, x5. (a) Gen. 3, 19.

8 TEAITÉ DES LOIS,

ajoute à ces liabons générales et communes à tous , d'autres liaisons et d'autres engagemens particuliers de diverses sortes, par où il lie de plus prâ les hommes entre eux, et détermine chacun à exercer effectivement envers quelques-uns les devoirs de cet amour qu'aucun ne peut exercer envers tous les autres : de sorte que ces engagemens sont à chacun comme ces lois particulières qui lui marquent ce que la seconde loi demande de lui , et qui par conséquent règlent ses devoirs; car les devoirs des hommes entre eux ne sont autre chose que les effets de l'amour sincère que tout homme doit à tout autre , selon les engagemens où il se rencontre.

Ces engagemens particuliers sont de deux espèces : la première est de ceux qui se forteent par les liaisons naturelles du mariage entre le mari et la femme, et de la naissance entre les parens et les enfans; et cet espèce comprend aussi les engagemens des parentés et des alliances, qui sont la suite de la naissance et du mariage.

La seconde espèce renferme toutes les autres sortes d'engagé^ mens qui approchent toutes sortes de personnes les unes dés autres, et qui se forment différemment , soit dans les diverses communications qui se font entre les hommes de leur travail, de leur industrie et de toutes sortes d'offices , de services et d'autres secours, ou dans celles qui regardent l'usage des choses; ce qui renferme tous les différens usages des arts , des emplois et aes professions de toute nature, et tout ce qui peut lier les personnes selon les différens besoins de la vie, soit par des communications gratuites , ou par des commerces.

C'est par tous les engagemens de ces deux espèces que Dieu forme l'ordre de la société des hommes , pour les lier dans l'exercice de la seconde loi. Et comme il marque en chaque engagement ce qu'il prescrit à ceux qu'il y met , on reconnaît dans les caractères des différentes sortes d'engagemens , les fondemens des di-« verses règles de ce que la justice et Téquilé demandent de chaque personne, selon les conjonctures où la mettent les siens.

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