DE L'ÉDITEUR SUR L'HOMME A BONNES FORTUNES
(jette pièce a été jouée pour la première fois le lo janvier 1690.
. On a dit qu'elle avoit été faite pour être opposée à celle que Baron douuoit dans le même temps au Théâtre françois ; mais cela n'est point vraisemblable : il s'en faut bien que les deux pièces soient du même temps ; il y avoit quatre ans qu'on ne jouoit plus celle de Baron quand Regnard a donne la sienne. '
D'ailleurs , Arlequin homme à bonnes fortunes, de Regnard , n'est ni une parodie , ni une copie de celui de Baron. Moncade, dans Baron, est un homme aimable et polî,1iabile dans l'art de séduire les femmes, et fait pour leur inspirer de l'intérêt. Arlequin, dans Regnard , est un laquais déguisé tantAteo vicomte, tantôt en prince étran-
' L'Hoaaatà ionnei /ortwiei , comédie en cinq icIcb et m proae, de Baron, a eu de suite vingt-trois repréeentations, dont U dernière fut donnée le vendredi 5 avril s6Sf> , veille (!c la cl<^tiTre du Aéitre. (^Fofez l'BUioirt tfu Thtdtre fraitcoU , tome un, page 6.)
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ger, qui ne sait que voler et escroquer, et qui se conduit auprès des femmes prccisémeut comme il faut pour ne pas réussir : quand il leur parle, il leur dit des injures; quand il leur écrit, c'est dans le style des corps-de-gaide ; quand il les instruit j c'est à la manière d'Arnolphe dans rÉcole des Femmes. Assurément on a peu de bonnes fortunes par dç pareils moyens.
Cependant la pièce de Regnard n'est pas sans mérite , mais ce n'est pas dans la partie qui répond au titre : il y a une intrigue dans laquelle l'Homme à bonnes fortunes n'est pour rien ; et cetteintrigue est une des mieux suivies du Théâtre italien.
Brocantin est veuf, et a deux filles qui ont la plus grande envie d'être mariées. L'aînée veut en détourner la cadette : c'est la première scène de l'intrigue ; elle paroit avoir quelque rapport avec celle d'Armande et Henriette dans les Femmes savantes. Cette scène est très bien dialoguée, ainsi que la suivante , où Pierrot survient ; mais elles sont toiites deux très libres. C'est un reproche à faire trop souvent au Théâtre italien.
Le père vient ensuite annoncer a Isabelle, l'aînée de ses filles , qu'il a dessein de la marier à un médecin. Isabelle, éprise d'Octave, refuse le doctem' ; propose Colombine sa sœur cadette , à qui elle aime mieux céder ses droits d'aînesse. Colombine , de son côté , refuse parce qu'elle
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est la cadette j d'ailleurs eUe se croit aime'e du vicomte , et elle lui a écrit de la venir voir.
Ce vicomte est l'Homme à bonnes fortunes, qui arrive en se querellant avec un fiacre , qu'il ue veut pas payer. On reconnoit là le marquis de Mascarille des Précieuses, qui refuse de payer ses porteurs. La scène ne finit pas précisément de même : Mascarille paye enfin , mais Arlequin fait payer par sa maltresse. Aprèsavoir conversé avec Colombine, qu'il traite fort cavalièrement, il la fait chanter. Bientôt on vient lui dire <jue des sergents l'attendent à la porte pour le mettre en prison. Cette circonstance Êiit qu'il avoue à Colombine que , pour avoir de l'argent , il a fait un faux billet , et que celui dont il a pris le nom ne voulant pas payer , on le poursuit. Colombine lui donne tout ce qu'elle a de diamants et de bijoux , et il les emporte avec un dédain assez grossier. Voilà un échantillon des bonnes fortunes du vicomte.
Isabelle , pour rebuter le médecin , se déguise eu militaire qui parolt attendre Isabelle elle-même dans son appartement. Le médecin parle au militaire de ses prétentions : celui-ci lui rit au nez, le plaisante , lui dépeint Isabelle comme une fille dont il connolt toute la personne, et sur laquelle la malignité publique s'exerce continuellement. Il avoue qu'il passe toutes les nuits dans sa chambre t et qu'elle ne sauroit se coucher sans lui.
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Cette scène , <jui paroit neuye , est ti-ès plaisante , et les spectateurs ne peuvent s'en ofFenseï*, parce qu'ils sont prévenus du déguisement.
Mais ce n'est pas assez d'avoir dégoûté le médecin, on veut encore faire revenir le père d'Isabelle. Arlequin, ci-devant vicomte, paroit en prince Tonquin des Curieux , qui veut épouser Colombine ; et quand il sait que le médecin veut épouser Isabelle , il lui arrache quelques poils de sa moustache , pour faire voir qu'il a une barbe postiche , et prédit qu'il sera pendu dans vingtquatre heures. C'en e8.t assez pour que Brocantin le congédie, et aussitôt le prince propose Octave comme un grand seigneur de sa cour ; et luimême , gardant tdujours son rôle de prince , épouse Colombine.
Cette supercherie , qui a son modèle dans le Bourgeois gentilhomme, avoitdéjà été présentée au Théâtre italien dans la comédie intitulée .^rlequin empereur dans la lune , et dans Mezzetin grand sophl de Perse ; et il faut avouer qu'elle y convenoit mieux.
La suite du Prince des Curieux, composée de perroquets, de singes, etc. a dû faire beaucoup de spectacle ; et le déguisement d'un homme en perroquet , tout monstrueux qu'il est, a dû plaire sur un théâtre oii le ridicule et l'extravagance attiroieut une foule immense de spectateurs.
Quoicpie la comédie de l'Homme à bonnes for-
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tunes ait eu le plus grand succès , il ne paroît pas cependant qu'elle ait été reprise par la nouvelle troupe.
Cette comédie est une vraie caricature italienne, où toutes les règles de la vraisemblance, et souvent même de la décence , sont sacrifiées à une gaité folle et à des portraits excessivement chargés.
Le vicomte de Bergamotte est un intrigant de taplusbasseclasse, qui joue ridiculement l'homme de qualité.
Colombine , sa maîtresse , est une jeune innocente abandonnée à elle-même , et que sa mauvaise éducation rend disposée, dans l'âge le plus tendre , à donner dans les plus grands travers.
Sa sœur Isabelle est un ambigu plaisant de coquette et de précieuse.
Brocantin leur père , dont le nom indique la profession, est un homme grossier et épais; un lourd bourgeois qui ne connolt que son commerce , et qui donne facilement dans les pièges qu'on lui tend.
Je ne parlerai pas du docteur Bassinet et des autres personnages de la pièce qui y jouent des rôles moins importants, mais qui tous sont assortis aux caractères principaux.
Tels sont les portraits que Regnard a mis sur la scène. Il ne faut chercher ni raison ni vérité ; mais une foule de traits plaisants et des scènes d'un excellent comique , quoique chargé.
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i6o AVERTISSEMENT.
On trouve dans un recueil fait à Bruxelles en
1697, et intitulé Supplément au Tfiédtre ittûien , ou Recueil des Scènes françoises qui ont été représentées sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne , et n'ont pas été imprimées, deux scènes que l'éditeur attribue à VHomme à bonnes fortunes. Comme elles sont étrangères à l'intrigue de la pièce y et que Ghérardi ne les a pas insérées dans son recueil , nous nous contenterons d'en donner ici l'extrait.
Dans l'une de ces scènes , Pasquariel demande à Arlequin comment il est parvenu à se guérir de la fièvre.
Vous saurea qne cette chienne de fièvre venoit me trouver tons les joun, sans manquer, à trois henres; qnand je vis cela, je délogeai de la maison. Bon! elle vint me trouver dans mon nouveau glle , le lendemain juste i trois heures. Je m'imaginai que quelqu'un lui avoit dit que j'étois délogé , et lui avoit enseigné où je demeurois. Je m'avisai d'aller à Vaugirard , sans en rien dire à personne : quand je lus li , à deux heures et demie , je me cachai dans une cave ; à trois heures, voilà cette diable de fièTre qui me vient trouver. J'enrageois. Pourtant le lendemain, sur les deni heures, iZ me prit fantaisie de passer l'eau, et d'aller à Chailloti je dis ; La fièvre n'aura point d'argent , il faudra qu'elle fasse le grand tour pour passer le pont , et elle ne pourra jamais arriver à temps. A trois heures précises, voilà celte peste de fièyre qui me prend. Moi, ne sachant plus que faire, je dis ; Il faut que je me fasse mettre en prison; la fièvre aura penr, et ne voudra pas y venir. Je m'en allai à Paris dans le marché; je fouillai dans la poche d'un homme bieo mis.
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AVERTISSEMENT. iCi
et je lui pria la bourse. Ansiitôt il crie au voleur : il vient cinq ou six archers qui tu'urr^lent , et me demandent où j'ai pris celte bourse : je leur dis que je l'ayois Ironiée dans la poche d'an homme; et tout de suite ils me mènent en prison. J'étois bien aise d'être prisonnier; it n'étoit que midi ; je me dis : Bon , la fièvre ne viendra pas ici : mais ii . trois heure», cette enragée vient me visiter, et s'empare de moi sans craindre la prison. Il vint alors un drille qui me dit : Allons, bon vivant, suivez-moi. Il avoit un gros paquet de clefs : je crus qu'il vouloit enfermer la fièvre dans ua endroit, et me laisser dans un'aulre; mais il rae conduisit dans une chambre où étotent des gens vêtus de noir, portant des bonnets carres , qoi me firent mettre sur une petite sellette de bois pour examiner ma maladie. Après qu'ils eurent bien consulté, il y eu eut un qui se leva, et qui nte dit ; Qu'avec- vous, mon ami , a trembler? Je lui répondis : Monsieur, c'est que j'ai la fièvre. Oh bien, dit-il, il faut TOUS en guérir. 11 donna un morceau de papier sur lequel étoit écrite l'ordonnance du remède, puis il me mit entre les maim de celui qui fait prendre tous les remèdes qu'il ordonne. C'est un homme gros et gras , qui a une belle moustache , le visage un peu grave ; beaucoup de gens dans Paris ont en affaire a lui , et ne s'en vantent pas. Hé bien , mon ami , me dit-il , où la fièvre te prend-elle ? Partout, dans le dos , lui dis-je. Il me mena avec lui , m'attacha derrière une charrette; et depuis deux heures jusqu'à trois heures et demie , il me fit promener en me fouettant le dos d'une belle manière. Quand madame la fièvre se sentit houspiller ainsi , elle s'en alla ; et voilà comment j'ai été guéri. Vous pourrez vous servir de ce remède quand vous voudrez; il est fort bon.
PASQUAaIEI..
Va-t'en an diable , toi et ton remède ; que la peste te crève! le remède est pire que le mal.
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i6j avertissement.
La seconde scène est inlitalée Scène du Scorpion^ entre un Vieillard, Arleqrùn et Sïezzetin. Mezzetin jette de grands cris , et appelle du secours pour son frère qui vient d'être mordu d'un scorpion. H aborde le Vieilferd, que ses cris ont alarmé, et lui dit: Monsieur, ïitteiiâez|^'eàt-ce que je vois là? c'est uùscùipion.
LE TtBlLI.AftS.
Et OÙ?
UBZZETlir.
lie Toili sur votFe dbapeati.
Ote-Ie, je te prie, et'preadrgarâe'àmoL
( Arlequin CBportc 1c éhÉ'pMtt. )
'Hélas , moniteorl il n'est plus là ; Ifi yoiK qui entredan* le collet 3c' votre pourpoint.
LK VIBIlit'ÂBiD.
Ote-Ie vite ; dépéche-loi.
(Hntctin lai Aie ion poaipolal, et U donne à AiUqoin, qui l'emporle, )
Ah, monsienr! le voilà qui entre dans U côatiire et rotte culotte.
LE TIKII.L'1RD.
Défiûs-Ia vite.
MBEZXTIH.
Ya-t-îlde l'aifenl?
I,X VIBILLAK».
Il y a cinquante loUis d'or.
La nialepeste 1 comme les scorpions aiment l'aident f
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AVERJ-ISSEMENT. iG3
( Arfcqniii prend Ié bonne qni Inî donne Mmelio , al ('en ti. M«uiinEiitiDariiat )e dp* m Vieillard. ,) Preuez garde, monsieur, le Toil* sur votre dos : ne remuez pas ; je m'en rais le prendre. Teneï-vousbien.
(PeudiDl qae le Vieillard denMore immobite, le dos loDrné, Mnwtin l'en Ta.)
LB VIEILLIK».
Hébien, monami,1'a»-tit?P4fle. Hélas I esHlattiiapéP
(]> Tieillard m retonma, er ne voyant plai penonne, il crie
Le Style 4e ces scènes ne nous permet pas de les attribuer à Regnard ; et si elles appartiermçnt à la comédie de l'Homme à bonnes fortunes, nous croyons qu'ejles y ont été ajoutées après coup, suivant l'usage des acteurs italiens : on sait qu'ils avoient coutume de changer leurs rôles , et d'y ajouter des lazzis et des plaisanteries.
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PERSONNAGES
LE VICOMTE DE BERGAMOTTE. Âtiequin
MEZZETIN, valet du Vicomte.
BROCANTIN.
ISABELLE, ] ^„ :,
COLOMBINE, petite fille, I
PIERROT, valet de Brocantin.
M. BASSINET, médecin. Le Docteur.
OCTAVE, amant d'Isabelle.
Une Vedve de procdreur. Pierrot.
PASQUARIEL.
Uk Fiacre.
Laqd&is.
Sdivahts du Prince des Curieux.
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ARLEQUIN
COMÉDIE