SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Jbàn-Fràitçoxs Rbonàrd y lo meilleur de nos poètes comiques après Molière , naquit à Paris en 1647 '• Fils unique et héritier d*un bien considérable , il reçut uno éducation proportionnée à sa fortune. Il étoit grand , bien fait, et d'une physionomie fort agréable. Son père étant mort comme il finissoit ses exercices à l'académie , il fut en possession d'un revenu qui le mit en état de figurer dans le grand monde : cependant le goAt de voyager l'emporta sur les plaisirs que son opu« lence pouvoit lui procurer dans sa patrie. Regnardy
' La ?foticâ sur Bagnard par feu M. Garnier, et toutes celles qui ont été copiées depuis sur son édition , rapportent la date de la naissance de Begnard à Tannée i656, et celle de sa mort à 17 10. Des Notices plus anciennes, des articles de Dictionnaires historiques assignent les mêmes époques , et d'autres se trouvent en contradiction. Voltaire, dans son Catalogue des écrivains français du siècU de Louis X/y, M donné les dates de i656 et 17 10 : mais le Père Niceron ( Mémoires pour servir à l'histoire des Hommes illustres ) , dont Voltaire ltti*méme apprécie le mérite, dit que Regnard e&t né on
1647» ^^ ^^*il ^'^ "'^^^ ^^ ™^^* ^^ septembre 1709; c'est-à-dire à 6) ans ^ au lieu de 54» Je me suis conformé k ces dernières dates qui sont gravées sur le bronxe de la Galerie métallique des grands Hommes françois dont la médaille de Regnard fait partie, et qu'on lit aussi sur son buste , dans le foyer du Théâtre-François. ( G. A. C. } I. I
célèbre par ses comédies , auroit pu 1 être par ses seuls voyages.
* De tous les pays qiii excitoient sa curiosité , lltalic
lui parut mériter la préférence. Ce voyage fut des plus heureux ; car s'étant trouvé dans le cas de jouer , et de jouer très gros jeu , la fortune lui fut si favorable ^ ^ qu'il rapporta à Paris, tous les frais de son voyage compris , plus de dix mille écus.
Cette somme , jointe à la succession de son père , qui montoit à quarante mille écus , auroit dû fixer Regnard à Paris; mais le souvenir flatteur des plaisirs qu'il avoit goûtés en Italie ly appela une seconde fois. Ce nouveau Voyage qu'il fit à Rome fut ToHgine de tous les malheurs qu'il éprouva dans la suite.
Étâiit à Bologne , il devint amoureux d une dame provençale , qu'il n'a fait coiinoltre que sous le nom /^ d'Elvii'e , et le mari de cette ddme que sous celui de de Prade. Quoi qu'il en soit, après diverses aventures , cette dame lui proposa de revenir en France; et Regnard , trop épris des charmes de sa maîtresse pour lui refuser sa demande, saisit la première occasion qui Se présenta , et s'embarqua avec la daine provençale et son maria Civita-Vccchia , sur iine frégate angloise, qui faisoit route pour Toulon. Après quelques jours de navigation , cette frégate fut attaquée par deux vaisseaux algériens ; et après un combat de trois heures , dans lequel le capitaine anglois perdit la vie , le reste de l'équipage fut obligé de se rendre au pouvoir des corsaires, qui conduisirent leur prise à Alger. Ce malheur arriva le 4 octobre 1678 , .comme Regnard le rapporte lui-même dans son Voyage de Pologne.
A peine arriyé à Alger, il j fat yendu quinze cents iffres, et la belle Proyençale mille lirres. Ayant toujoun aimé la bonne chère et s'entendant bien à disposer des mets délicats, son habileté en ce genre lai procura l'emploi de cuisinier chez son maître Achmet* Talem; et bientôt ses manières prévenantes , son en* jotiement , et Vagrément de sa personne, le firent aimer des fismmes de cet Algérien. Mais Achmet-Talem , homme cruel et jaloox, ayant découvert ses intrigues , le livrai à la justice pour être puni selon la rigueur des lois, qui ordonnent qu'un chrétien trouvé en flagrant délit avec une mahométane , expie son c^me par le fea, ou se £isse mahométan. Le consul de la nation femcoise, qui avoit reçu depuis peu de jours une somme considérable pour racheter Regnard, ayant appris le malheur qui lui étoit arrivé , interposa son autorité, et alla trouver Achmet-Talem , qui d'abord ne voulut rien écouter. Mais le consul , ne se rebutant pas , lui représenta que rien n'étoit plus trompeur que les apparences; que, quand même la chose seroit ▼nie, il y auroit peu de gloire à lui de Caire périr son esclave ; que d'ailleurs , en le perdant , il perdoit une somme considérable qu'il avoit à lui donner pour sa îançon. Cette dernière raison fut plus forte que les antres : Achmet-Talem se laissa gagner. Il dégagea Begnardde l'accusation portée au divan , en avouant qu'il avoit porté sa plainte sur un simple soupçon , et que le crime de son esclave n'étoit confirmé par aucune preuve; et il le mit en hberté, après avwr reçu le prix dont il étoit convenu avec le consul. '
' Voyez la Provmoah, i la fin de ce rolame.
Voilà comment Regnard raconte ses aventures d'Al' ger, dans son petit roman intitulé la Provençale, où il ne fait aucune mention de aon voyage de Constantinople. On ignore les raisons qui ont pu l'obliger à garder te silence sur son séjour en cette ville ; mais voici la vérité du &it. Au bout de quelque temps de séjour à Alger, son maître Achmet-Talem, ayant aftaire pour scm commerce avec tes ministres de la Porte Ottomane, l'emmena avec sa Provençale à Constantinople , où ils essuyèrent une captivité très rigoureuse pendant plus de deux années. EnEn Regnard ayant trouvé le moyen de faire savoir sa triste situation à sa famille, on lui envoya douze mille livres, qui servirent à payer sa rançon, celle de sa Provençale , et celle de son valet de chambre ; et ils repassèrent tous les trois en France, sur un vaisseau françois qui les mena heureusement à Marseille. Regnard , ayant ainsi recouvré sa liberté, revint aussitôt à Paris , portant avec lui la chaîne dont il avoit été chargé pendant son esclavage , et qu'il a toujours conservée avec soin dans son cabinet , pour se rappeler incessamment la mémoire de cette disgrAce. Cependant cette funeste aventure ne guérit pas en lui la passion des voyages.
En recouvrant sa liberté et celle de sa belle maîtresse , Regnard reçut la nouvelle de la mort de de Prade , qui étoit resté à Alger ; de sorte que rien ne a'opposoit plus à son bonheur , que les scrupules d'Elvire, qui par bienséance demanda quelque temps pour marquer le deuil de son époux. Tout amoureut qu'ctoit Regiiani , il uu put s'opposer i co i(ue souhaitoit la belle Provençale j et pour mcHre onire à ses
SUR nEGNARD. 5
aAîrea, il revint à Paris avec Elvire, pour attendra cet heureux moment où il devoit être récompensé de toutes les disgr&ces que son amour lui BToit fait éprouver. Mais le sort en décida autrement : ce mari , que depuis huit mois l'on croyoit mort , reparut tout à coup, accompagné de deux religieux Mathurins qui l'avoient racheté à Alger, et qui le présentèrent k son épouse. Le retour de de Prade fut céléhré par une nouvelle noce. Regnard , qjii voyoit toutes ses espérances s'évanouir par ce retour inattendu , ne voulut point être témoin dé la fête : il quitta Paria pour la troisième fois, dans le dessein de n'y revenir que lorsqu'il seroît guéri de son amour.
Il partit de nouveau de Paris le 36 avril 1681 , et s'en alla en Flandre et en Hollande, puis en Danemarck et en Suède. Etant à la cour de Suède , le roi l'engagea ï voir la Laponie , et lui offrit toutes les commodités nécessaires pour y aller. Regnard , k la sollicitation de ce prince , ou plutôt pour satis&ire son goût et sa curiosité, entreprit ce voyage, et partit pour cette grande entreprise. 11 s'embarqua à Stockholm , pour passer à Tome , le mercredi 33 juillet de la même année , avec deux gentilshommes françois , les sieurs de Fercourt et de Corberon. Il parcourut toute la Laponie. Il arriva à Tomo , qui est ta dernière ville du globe du côté du nord , située k l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville, et dont la source n'est pas cloîgn<fe du cip minl. Il ].i'n(:tra jusqu'à la mer Glaciale, et Von peut iliro ijn il ne s'arrêta qu'où la terre lui manqua. KnOn, il ;u'iivn le 33 août suivant à )a
montagne de Metavara, où il fut obligé de terminer «a course. Ce fut au haut de cette montagne qu*il graya sur la pierre et sur le bois , ces quatre vers qui , dit Labai*pe, ne seroient pas indignes du siècle d* Auguste :
Galiia nos genuU, mdit nos Àfrica , Cangem Hauêiniut^ £urQjfamquê ocuUs luitrwimus omnem; Casibus et variû acti terrdqué marique, Hic tandem stetimus ' , nobis ubi défait orbù.
Db Fbrcouht, de Corberoh, Rbovaro.
Anno 1681 y die aa Augusti.
Ces vers ont été ainsi traduits : •
Nés François , éprouvés par cent périli divers , Le Gange nous a vus monter jusqu'à ses sources f
L'Afrique affronter ses déserts, L'Europe parcourir ses climats et ses mers ;
Voici le terme de nos courses, Et nous nous arrêtons où finit l'univers. '
C'étoient les compagnons de Regnard qui avoient été sur les bords du Gange; pour lui , il ne connoissoit TAfrique et la Grèce que par le malheur d*y avoir été esclave.
Le voyageur La Motraye ( tome a 9 page 36o , édition iri'folio, La Haye, 1737) vit l'inscription de Regnard, en 17 18, plus de trent.e-six aps après le passage des trois voyageurs françois*
Après son expédition 9 Regnard revint k Stockholm 9 et rendit compte au roi de tout ce qu'il avoit vu de
' Le commeacament de ce Teri le Ut différemment danf plniienrs éditions ou citations.
Sittimus h\c tandem. ( G. A. C. )
* Cette traduction et les quatre lignei qui la suivent , sont de Laharpe ( Court de Littérature, Siècle da Louis xxv, Ch. y», Sect. xi). (G. A. C. )
SUR HEGNARD. 7
renarqiiable en Laponie touchant los mœurs , la religion I el lei usaget singuUert de ses habitants. Il ne demeura que fort peu de temps à Stockholm ; il on partit le 3 octobre xtiSi. Il traversa la mer Baltique , et vint débarquer à Uantzick^ d*où il passa en Pologne , de là en Hongrie i et ensuite en Allemagne ; et enfin ^ après deux ans d absence , il revint en Franco le 4 d(^ cembre i683 , entièrement guëri do son amour et de sa passion pour le jeu et pour les voyages.
Dès lors il fixa son séjour à Paris , où la fortune lui permit de passer sa vie avec beaucoup d'agréments. Il achetai au bureau dos finances de Paris , une charge (le trésorier de France , qull a exercée pendant vingt an». 11 ne songea plus qu'aux plaisirs ; il les rechercha même avec toute la volupté et la délicatesse qu*on puisse imaginer; faisant une grande dépense, donnant souvent à manger , et toujours avec un goût exquis et sans profusion ; recevant enfin chez lui ce qu'il y avoit en France do plus grand et de plus distingué. La description qu'il fuit y dans son Épttre à M. "**% de la maison qu'il avoit à Paris , au bout de la rue de Richelieu , et les noms illustres des personnes qui lui ont fait l'honneur de l'y venir visiter , ne laissent aucun lieu do douter do l'exactitude de ce fait*
Au bout de cette nie t où ce grand cardinal » Co prdtre conquérant i ce prélat amiral ' , Laissa pour monument une triite fontaine» etc.
' Vay^z Épttr« Tf , toiD« iv. L« poète u^njouta rien aux qualiflcatioai du etrdinal de RioheUou t qui fut fueoei«iveiu0nt mluîitra d« la guerre on ifliO , {HÙft aommé cardinal i anNuite premier mluiitre , et lurlntendant général de U na«igatioti et du oommeroe en 1697. On «ait avec quelle vigueur et quelle «rtWUé il pouiia le liége de La Rochelle » qu'il commandoit avec le titre ar g<ioéral. ( G. A. C. )
Regnard acheta aussi les éhai^es de Ueutenant des eaux et forêts et des chasses de la forêt de Dourdan. Il acquit, peu de temps après, la terre de Grillon, située près de Dourdan à onze lieues de Paris , où il passoit le temps de la belle saison. Les manières nobles et gracieuses du maître ' ; l'enjonement de son esprit , et sans .doute aussi la délicatesse de sa table, qui étoit servie avec autant de recherche qu'à Paris , attiroient chez lut des environs un grand concours de personnes du meilleur goût et de la première distinction , qui rhonoToient particulièrement de leur estime et de leur amitié. On cite entre autres te président de Lamoignon , qui venoit Eamilièrement le voir avec une nombreuse compagnie ; et te marquis d'Elfiat , qui j a passé quelquefois quinze jours pour prendre avec le maître du château le divertissement de la chasse du cerf.
Quelques années avant sa mort, il se fit recevoir
grand-hailli de la province de Hurepoix au comté de
Dourdan ; et il est mort revêtu de cette charge. Il
n'épargna rien pour embellir son chAteau et sa terre
de Grillon, et il profita, avec un art infini, de tous les
avantages dont la nature avoit pourvu si libéralement
ce beau lieu ; en un mot , il en fit un séjour enchanté.
' Begoard l'eit peint midi te nom de Zelmii (Ibhi ta Proeen^e,
et fait «inù ion porlrRÏt : • Zelnii ef t na cavalier qui pUll d'abord ;
c'eituieida le Toir une foii pour le remarquer; et ■■ bonne mine
eit H a vBDtageote, qu'il ne faut pa* obaerrer avec loin dei endroit!
dam M pemnne pour le trouTCr aimable : il faut aeulement le
défendre de le trop aimer. • — Eiprit , talent* lupjrieura, phy-
aique deaplni agréablei, ricliaaaf*, fortune, dignité, conridriri-
lion; Hegnoirl \.<~\.-, m- I .1 en Uù ,..-„l i.,it-, Ick .iv.iiiiaBr. ,
dont la moîiiilre |>ii't l.iil «Diivciil l'objet dv toutes It-s willïdtudci dei liommei ! ( C. A. C. )
SUR AEGNARD. 9
Pour w faire nn« tdés de la ?ie agréable que Regnard piMoit à Grillon avec ae* amia , il luffit de lire la premi^ acène du Mariage de la ^0/ù, dÎTertîawnieat pour b comëdie des FoUot amouretuei , i{ue l'auteur Mmble tToir composa pour noua faire connoltro son heureuse esittence, en s'y désignant sous le nom de Clîtandre. Elle commence ainsi :
Ton! mptrw rh« tai U Joi« et l'all/greiie ,
Y peut-on nutqiier d« pliiiîri?
A<tHin xo/ttat le temp* d'y fomier de* dMn?
De tout tel environi U brillinte Jeanewe A te Taira )■ cour donne (oui ici loiiin.
Tu la r«^ii avec nohlBuei
Gnnd'ehère, vin ddlicieux* Belle nuiMn , liberté, tout ratière , ete.
Le poâte Gacon , commensal do Regnard , qui l'emplof oit parfois, dît-on , à mettre en vers quelques scènes de ses comédies , nous a laiut.' aussi une description de b terre de Grillon dans une Épîtro à MM. do Clerville et Roiigeault.
De ClerriUe et Bougeiult , couple d'imii fldèloi ,
Par ce récit en ven, TOyea comme Regnard Tiaîle dani ion château le Poète un* fard. ■ Apre* avoir dormi U graïae maliiiée, On y lient de Pirii dioi la même jouméet El le tolpil couchant, un galint pavillon Annonce eu voyageur b lerro de Grillon.
Le bltiinont, conttrult d'une légire brique.
lo NOTICE
Un salon le partage , et de chaque câté Laisse voir un pays dont Tceil est encHanté; Ici c*est un lointain , où la simple nature Dans sa diversité se montre toute pure , Présente au spectateur des vallons , des coteaux , £t des bergers paissant d'innombrables troupeaux*. Sur la droite un parterre , au château faisant face, Orne de maint arbuste une longue terrasse.
La rivière au-dessus, d'un cours toujours égal, Remplit jusqu'au gazon les bords de son canal ; Et ses eaux retombant an bout d'une esplanade , Au devant du perron forment une cascade.
De ses flots écumants le torrent furieux Charme tout à la fois et l'oreille et les yeux. Une haute futaie , une longue avenue , Augmente les appas de cette aynable vue, Dont le riant aspect et l'agréable plan Se terminent enfin aux clochers de Dourdan.
On ne jugera pas sans doute, par ces vers, que la vérité des détails puisse être cachée par le prestige de la poésie; mais toutes les localités y sont décrites avec une exactitude qui seule pouvoit nous déterminer à mettre cette description sous les yeux du lecteur.
C'est dans cette agréable retraite que Regnard composa la plupart de ses comédies , et qu'il écrivit la relation de ses voyages. Ceux de Flandre , de Hollande , de Danemarck , de Suède et de Pologne, sont agréables et instructifs ; mais celui de Laponie mérite une attention particulière. Regnard paroit y avoir porté plutôt Tœil observateur d'un philosophe, que la curiosité distraite d'un voyageur. Peut-être la nature même du pays , qui étoit fort peu connu alors , et les mœurs extraordinaires de ses habitants suffisoient pour attirer son attention. Peut-être aussi le désir du roi dc.Suède,
SUR REGNARD. ii
qui ne laToit engagé à &ire ce Toyage que pour te*
cueillir les observations qu*il y pourroit faire, le rendit
pittsattenùf qu il ne lauroit été naturellement ; et cet esprit c:ourtisan, que Ion prend toujours auprès des rus, asservit pour un moment Thumeur indépendante et libre d'un homme absolument livré à ses goûts , et qui ne sembloit changer de lieu que pour se défigure du temps. Quoi qu'il en soit, il a décrit avec exactitude tout ce que le pay» et les habitants peuvent avoir de remarquable , 6oit qu'il ait tout vu par lui-même, soit qnll ait consulté , pour la rédaction de son Voyage , THistoire de la Laponie , écrite en latin par loannes Tcmœus, l'ouvrage le meilleur qu'on ait composé sur cette matière, et dont Regnard cite souvent des passages et atteste Tautorité. '
Les Poésies diverses de Regnard ne sont pas indignes (Tattention ; ce sont des Epîtres et des Satires remplies d'imitations des Anciens, et surtout d*Horace et de Jnrénal ; la versification en est souvent négligée ; il y a même des fiiutes de mesure et de fausses rimes, qui font voir que l'auteur, devenu poète par instinct, n avoit guère étudié la théorie de l'art des vers ; mais parmi tous ces défauts, il y a des vers heureux et des morceaux £iciles et agréables.
Le scepticisme dont Regnard fiaisoit profession est porté jusqu*à l'excès dans uneEpître où il s'efforce de prouver qu'il n*y a réellement ni vice ni vertu , puisque
* ToQt cet alinéa et les trois suÎTants sont empruntés à Laharpe ' Cemrs de Uitérùiwv , Chapitre tu , Section ii , sur Regnard ). J*ai ci« deroâr ajouter ici ces obserrations sur le mérite des Voyages ^ Bernard , parce qne les Notices précédentes n*en offiroient anniae tor cette partie de ses OEuTres. ( G. A. C. )
telle action e«t criminelle dans un pays , et louable clans un autre. Il y a long-temps qu'on a pulvérisé ce système frivole; mais il nest pas inutile d observer que ces systèmes d'erreurs , sur lesquels on a fait de nos jours des volumes ^ dont les auteurs se croyoient une profondeur de génie bien supérieure au plus grand talent dramatique , se retrouvent dans les amusements de la jeunesse d'un poète comique , et ne valent pas une scène de ses moindres pièces. Observons encore combien tout change avec le temps , les circonstances et les personnes , puisque cette mauvaise philosophie de Begnard n a pas produit le plus petit scandale , et qu'on a imprimé , avec approbation et privilège du roi , cette même pièce où l'on avance que tout est incertain , et que sur toutes les matières de métaphysique et de morale ,
Une femme en sait plus que toute la Sorbonne.
Une des premières pièces de la jeunesse de Regnard est une Epître à Quinault , où Boileau est cité avec éloge. C'est bien là la franchise étourdie d'un jeune homme. Reste à savoir si Quinault en fut content; mais Boileau ne dut pas en être très flatté , non plus que Racine , dont l'éloge succède immédiatement à celui de Campistron ; et c'est ainsi que les talents sont encore loués tous les jours. Une' autre Epître est adressée à ce même Despréaux ^ à la tête de la comédie des Ménechmes. Regnard , avant cette dédicace, s'étoit brouillé avec le satirique, et avoit répondu assez mal à sar Satire contre les femmes par une autre contre les maris. Il avoit même fait une pièce qui a pour titre le Tombeau de Boileau , et dans laquelle il y a des traits
SUR REGJÎARD. i3
«lignes de Boileau lui-même. Regnard lui reproche d*étre jaloux de lui : il ne travailloit pourtant pas dans le même genre* Au surplus, on a oublié ces querelles de Tamour-propre , et Von ne se souvient plus que des productions de leur génie.
Regnard mourut dans son château de Grillon , le jeudi 5 septembre 1709, Agé de 6a ans, sans ayoir €ic marié.
On dit que sa mort fut causée par sa seule impru» dence* Il n'avoit point de foi anx médecins : il étoit fort replet et grand mangeur. Un jour qu'il se sentit iDcommodé de quelque reste d*indigestion , il lui prit envie de se purger , de sa propre ordonnance , mais dune façon fort extravagante. Il étoit à Grillon , où il avoit passé toute la belle saison dans les plaisirs ordinaires de la campagne : il demanda à un de ses paysans quelles étoient les drogues dont il composoit les médecines qu il donnoit à ses chevaux; le paysan les lui nomma ; Regnard sur-le-champ les envoya acheter à Dourdan y s'en fit une médecine , et Tavala le lendemain ; mais deux heures après qu'il leut prise , il sentit dans l'estomac des douleurs si aiguës , qu'il ne put demeurer au lit. Il fut obligé de se lever et de se promener à grands pas dans sa chambre , pour tâcher de fiure descendre sa médecine qui Vétouffoit. Ses valets montèrent à ce bruit , jugeant qu'il se trouvoit mal; mais à peine furent-ik entrés , que son oppression redoubla. Il tomba dans leurs bras , sans connoissance et sans voix, et il fut suffoqué sans pouvoir recevoir le moindre secours.
On ne convient pas de toutes les circonstances do
i4 NOTICE
sa mort. Il est bien vrai qu'il mourut d une médecine prise mal à propos , et à la suite dune indigestion; mais, dit-on, d'une médecine ordinaire, dont il ne seroit point mort , s'il n'avoit point eu l'imprudence d'aller à la chasse le même jour qu'il l'avoit prise , de s'y échauffer extrêmement, et de boire un grand verre d'eau à la glace à son retour ; ce qui causa une révolution si subite et si violente dans son corps , qu'il en mourut le lendemain sans qu'on pût le secourir.
Voltaire, à la fin de son article sur Regnard dans le Catalogue des Ecrivains du siècle de Louh xiP'j dit : « Cet homme si gai mourut de chagrin ; » mais rien n'est moins avéré que ce fait, quoiqu'il soit énoncé posi« tivement.
La petite terre de Grillon fut vendue par ses héritiers après sa mort. Elle a appartenu depuis à M. de Blagny , fils du célèbre M. Foucault , intendant de Caen^ et grand antiquaire. La maison n'est pas grande; mais elle est dans un joli vallon, et très agréablement située : elle est précisément au bord d'un ruisseau , et tout entourée de bois par derrière. C'est la demeure du monde la plus propre pour un poète.
Regnard, qui avoit obtenu après Molière de si éclatants succès sur la scène françoise, entreprit aussi de chausser le cothurne , et de joindre aux jeux de Thalie les fureurs de Melpomène ; mais il sentit que la route de Corneille lui étoit moins familière que celle de Molière. On en juge de même par la lecture de la tragédie de Saporj qui ne mérite pas même qu'on en relève les défauts. Heureusement pour l'auteur, la pièce n'a jamais paru au théâtre. Celui de l'Opéra étoit
SUR REGNARD. i5
plus analogue à son gcnio ; il y fit jouer le Carnaval de Fenise, Tous les spectacles que cette ville offre aux étrangers pendant ce temps de divertissements y ont été réunis. Comédie, opéra, concerts, jeux , danses , combats , mascarades ; tout cela se trouve lié à une petite intrigue amoureuse , amusante , et bien écrite. Regnard peut également compter sur le suffrage de les lecteurs pour son genre de comique , qui le rend, en quelque sorte, Témule du prince de notre comédie. Molière et Rcgnard , qui , pour le remarquer en passant , n ont point été membres de T Académie Françoise, sont, dans le genre comique , ce que Corneille et Racine sont pour le tragique françois; personne n a porté plus loin que notre poète le genre de Tittiitation, Fier de son talent, il eut la noble émulation et l'heureuse hardiesse de prendre pour modèle un homme inimitable, de courir avec lui la même cartière , bt de prétendre partager ses lauriers comme il partagcoit ios travaux. Quelle que soit la distance qui se trouve entre ces deux poètes, la postérité placera toujours Regnard après Molière , et lui conservera la gloire d avoir par* faitement imité un homme qui auroit pu servir dé modèle à toute Tantiquité. « Qui ne se plaît point aux « comédies de Regnard , dit Voltaire, n est point digne < d'admirer Molière. » Au reste je ne prétends point le restreindre au talent médiocre d'une imitation servile,* quelque admirable qu'il soit quand il marche sur les pas du premier maître de l'art , il ne l'est pas moins quand il suit les sentiers qu'il ose lui-même se tracer. ^>)mbien d'idées , de traits , d'incidents nouveaux cm* bellisscnt ses poëmes! 11 conduit bien une intrigue.
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expose clairement le sujet ; le nœud se forme sans con* trainte ; Faction prend une marche régulière ; chaque incident lui donne un nouveau degré de chaleur , Tin* térét croît jusqu*à un dénoûnient heureux , tiré du fond même de la pièce. Ce n'est point d'après des idées qui ne sont que dans son imagination y qu'il forme ses caractères et trace ses portraits; il les cherche parmi les vices ) les défauts et les ridicules les plus accrédités ; il avoit sous les yeux les originaux qu'il copioit; c'étoient leurs mœurs, leur ton, leur langage qu'il peignoit d'après nature* Son esprit gai ne prenoit des hommes que ce qu'ils avoient de plus propre à fournir d'heureuses plaisanteries. Sa comédie du Joueur peut être comparée aux meilleures pièces de Molière, qui n*auroit pas même désavoué le Distrait ^ Démocrite, les Ménechmes, le Légataire uniç^ersel , et plusieurs scènes des petites pièces. On pourroit peut-être lui reprocher d'avoir trop grossi les traits ; de mettre souvent en récit ce qui vient de se passer sur la scène , et d'avoir peu soigné sa versification , qui est. aisée et natu* relie , mais quelquefois aussi négligée , traînante , et prosaïque.
Voici un quatrain qu'on a fait sur Regnard :
Difciple de Molière et rempli de lef traits , Sur la Bcène «près lui Regnard le fit coiMottre ; 11 eit viff délicat I et dana pluaieura portraits , Sana craindre de rivaux y il égale ton maître.
VZN DB LA IVOTICB SUA BBGNÀRD.
AVERTISSEMENT