A MADAME LA COMTKSSP. DE BOUFFLERS
Londres, I S Janvier 1786.
Nous sommes arrivés ici, madame, lundi dernier, après un voyage sans accident; je n*aî pu , comme je l'espérois , me transporter (Fabord à la campagne. M. Hume a eu la bonté d'y venir hier faire une tournée avec moi, pour chercher un logemont. Nous avons passé à Fulham , chez le jardinier auquel on avoit songé; nous avons trouvé une maison très* malpropre , où il n'a qu'une seule chambre à donner, laquelle a deux lits, dont l'un est maintenant occupé par un malade , et qu'il n'a pas même voulu nous montrer. Nous avons vu quelques endroits sur lesquels nous ne sommes pas encore décidés ; mon désir ardent étant de m'éloigner de Londres, et M. Hume pensant qiie cela ne se peut sans savoir l'anglais, je i\e puis mieux faire que de m'en rapporter entièrement à la direction d'un conducteur si zélé. Cependant je vous avoue, madame , que je ne renonccrois pas facilement à la solitude dont je m'étoîs flatté et où je comptois nourrir à mon aise les précieux souvenirs des bontés de M. le prince de Conti et des vôtres.
M. Hume m'a dit qu'il couroit à Paris une prétendue lettre que le roi de Prusse m'a écrite (*]. Le roi de Prusse m'a honoré de sa protection la plus décidée et des offres les plus obligeantes; mais il ne m'a jamais écrit. Comme toutes ces fabrications ne tarissent point, et ne tariront vraisemblablement pas si tôt, je désirerois ardemment qu'on voulût bien me les laisser ignorer, et que mes ennemis en fussent pour les tourmens qu'il leur plattde se donner
'•) jévpendlfe avx Conffstîons, tome T, nage 555.
sur mon compte , sans me les faire partager dans ma retraite. Puissé-je ne plus rien savoir do ce qui se passe en terre-ferme, hors ce qui intéresse les personnesqui me sont chères tJ'ap* prends , par une lettre de Nenchâtel , que mademoiselle Le Vasseur est actuellement en route pour Paris ; peut-être au moment où vous recevrez cette lettre, madame, sera-t-elle déjà chez madame la maréchale : je prends la liberté de la recommander de nouveau à votre protection , et aux bons conseils de miss Beckett. Je souhaite qu'elle vienne me joindre le plus là* qu'il lui sera possible : elle s*adressera à Calais, à M. ilorel Dingue ^ négociant; et à Douvres, à M. Minet^ maître des Paquebots, qui Tadressera à M. Steward, à Londres.
Je ne puis rien vous dire de ce pays, madame . que vous ne sachiez mieux que moi ; il me parott qu'on m'y voit avec plaisir, et cela m'y attache. Cependant j'aimerois mieux la Suisse que l'Angleterre, mais j'aime mieux les Anglois que les Suisses. Votre séjour chez cette nation, quoique court, lui a laissé des impressions qui m'en donnent de bien favorables sur son compte. Tout le monde m'y parle de vous, même en songeant moins à moi qu'à soi. On s'y souvient de vos voyages comme d'un bonheur pour l'Angleterre, et je suis sûr d'y trouver partout la bienveilitiice, en me vamant de la vôtre. Cependant, comme tout ce qu'on dit ne vaut pas, à mon gré, ce que je sens, je voudrois de riYÔtel de Saint-Simon avoir été transporté dans la plus profonde solitude : j'aurois été bien sûr de n*y jamais rester seul. Mon amour pmir la retraite ne m'a pourtant pas fait <*ncore accepter aucun des logemensqu*on m'a offerts en campagne. Me voilà devenu difficile en hôte.
Lorsque vous voudrez bien, madame, me faire dire un mot de vos nouvelles, soit directe* ment, soit par M. Hume, permettez que je vous prie de m'en faire donner aussi sur la santé do madame la maréchale.
Après avoir écrit cette lettre, j*apprends que M. Hume a trouvé un seigneur du pays de Galles, qui, dans un vieux monnsière où loge un de ses fermiers, Iiii fait offre pour moi d'un logement précisément tel que je le désire. Cette nouvelle, madame, me comble de joie. Si dans cette contrée, si éloignée et si sauvage, je puis passer en paix les derniers jours de ma vie, oo
blie dcB hommes, cet intervalle de repos me {cm bientôt oublier toutes mes misères, et je sorois redevable à M. Hume de tout le bonheur auquel je puisse encore aspirer.
A M. DU PEYROI).
A Londres, le 27 Janvier 1768.
Je reçois, mon cher hôie, votre n^ -16. Je vous écrivis, il y a quelques jours ; mais comme il y eut quelque quiproquo sur Taffranchissement de ma lettre, et qu'elle pourroit être perdue, je vous en répéterai les articles les plus importans, avec les changemens que de nouvelles instructions m'engagent d'y faire.
. Rey me marque qu'il désireroit bien d'avoir un exemplaire de vos lettres et des pièces pour et contre ; faites en sorte de les lui envoyer. On ne connoissoit ici que votre première lettre; Beckett et de Uondt la faisoient traduire et imprimer, je leur ai fourni le reste. Mais M. Hume seroit d*avis qu'on fit encore une lettre sur ma retraite à lilc do Saint-Pierre, puis à Bienne, et enfin en France et ici. Vous devriez, mon cher hAle, faire cette lettre adressée à M. Hume qui en sera charmé, et auquel vous aurez des choses si honnêtes à dire sur les tendres soins qu'il a pris de moi, et sur Taccueil distingué qu'il m'a procuré en Angleterre. L'éloge de la nation vient là comine de cire; en vérité elle le mérite biei|, et c'est une bonne leçon pour les autres. II me semble que vous pouvez traiter l'affaire de Berne sans vous compromettre, et, même, en louant la majeure et plus saine partie du gouvernement, qui a désapprouvé assez hautement ce coup fourré; mais pour ces manans de Bienne, ils méritent en vérité d'ôtre tratiiésparlesboues. Youspourrezjoindre pour nouvelles pièces justificatives les nouveaux res^ crits de la cour, les arrêts du Conseil d'état, et même los certificats donnés au sicaire, commentés en peu do mots, ou sans commentaire, et vous pourrez parlerd'une prétendue lettre du roi de Prusse, à moi adressée, et sûrement de fabrication genevoise, qui a couru Paris, et qui est en opposition parfaite avec les sentimens, les discours, les rescrits, et la conduite du roi dans tome cette affaire. Si vous voulez entrepremire ce petit travail, il faut vous presser.
car nous avons fair suspendre l'impression àm reste pour attendre ce complément que vous fiOfirriez envoyer aussi à Rey, au moyen de quoi Félice et les autres fripons seroient assoE penauls, voyant vos lettres, qu'ils prennent tant de peine à supprimer, publiques en Hollande et traduites à Londres. Le sujet est assez beau, ce me semble, et le correspondant qtin je vous donne ne fournit pas moins. Je vous recommande aussi les deux baillis qui m'ont protégé , chacun dans son gouvernemeut , M. de Moiry et M. de Graffenried. M. Hume croit que ma lettre à ce dernier doit entrer dans les pièces justificatives. Vous pourrez faire adresser votre paquet bien au net à M. Hume, dans York-Buildings^ Buckingham-sireety Londan.
S'il arrivoit que vous ne voulussiez pas vous charger de cette nouvelle besogne, il faudroit l'en avertir. Au reste, priez-le de revoir et de retoucher; il écrit et parle le françois comme l'angfois, c'est tout dire.
Je suis absolument déterminé pour l'habita-^ tion du pays de Galles, et je compte m'y rendre au commencement du printemps. En attendant l'arrivée de mademoiselle Le Vasseur, je vais habiter un village auprès de Londres, appelé Chiswick, où je l'attendrai et oii nous prendrons quelques semaines de repos, car on n'en peut avoir ici par l'affluence du monde dont on estaccablé. Cependant je ne rends aucune visite» et l'on ne s'en fâche pas. I^s manières angloises sont fort de mon goût ; ils savent marquer de l'estime sans flagorneries ;.ce sont les antipodes du babillage de NeuchAtel. Mon séjour ici fait plus de sensation que je n'aurois pu croire. M. le prince héréditaire, beau-frère du roi, m'est venu voir, mais incognito, ainsi n'en parlez pas. Louez, en {général, le bon accueil, mais sans aucun détail. Je vous écris sans règle et sans ordre, sûr que vous ne montrez mes lettres à personne.
Je vous avoue que je n'aime pas trop votre correspondance avec M. Misoprist, et surtout l'impression dont vous vous chargez. Je ne reconnois pas là votre sagesse ordinaire. IgnoroZ'* vous que jamais homme n'eut avec Voltaire des affaires de cette espèce qu'il ne s'en soit repenti I Dieu veuille qu'ainsi ne soit pas de vous*
Je vous remercie de vos bons soins au sujet
CORRESPONDANCE
de MM. Gainamlet Hankey. Je ne serai pas à portée, vivant à sofXinte lieiies de Londres, de leur demander de l'argent quand j'en aorai besoin. 11 vaudra mieux que vous preniez la peine de m*envoyer périodiquement des billets, ou lettres sur eux, que je pourrai négocier dans la province. Puisque mademoiselle Le Vasseur n'a pas pris les trente louis que je vousa vois laissés, vousm*obligerez dem'envoyersur ccsmes* sieurs uo papier de cette somme, déduction •faite des divers déboursés que vous avez faits pour moi. M. Hume me fera parvenir votre lettre. Je ne v<hs plus M. de Luze, et malheureusement nous avons perdu son adresse. Je vous embrasse tendrement. Mille respects à la bonne maman, et amitiés à tous vos amis.
Comme M. Hume ne résidera pas toujours à Londres, vous pourrez faire adresser ou re* mettre vos lettres à M. Steward^ Yorkr-Buil^ dings^ Buekingham'-itreei.
Je rouvre ma lettre pour vous dire qu'après y avoir mieux pensé» Je ne suis point d'avis que TOUS écriviez cette nouvelle lettre pour éviter toute nouvelle tracasserie, surtout avec vos voisins. Restons en paix, mon cher hôte, cultivez la philosophie, amusez-vous à la botanique, laissez nos ministres pour ce qu^ils sont, et surtout ne vous mêlez point de faire imprimer les écrits de Voltaire, car infailliblement vous en auriez du chagrin ; mais ramassez toujours les pièces qui regardent mon affaire pour l'objet que vous savez.
k K. d'ivernois.
Chiflwiok, Ie29JanTler 1766.
Je suis arrivé heureusement dans ce pays : j*y ai été accueilli, et j'en suis très-content : mais ma santé, mon humeur, mon état, demandent que je m'éloigne de Londres ; et, pour ne plus entendre parler, s*il est possible, de mes malheurs, je vais dans peu me confiner dans le pays de Galles. Puissé-je y mourir en paix 1 C'est le seul vœu qui me reste à faire. Je vous embrasse tendrement.