‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 102 sur 158 · A M. HUME · texte numérisé non relu

A M. HUME

WooUoo, le fst nmn ITSS.

Vous Toyez déji, mon cher patron, par la date de ma lettre, que je suis arrivé au lieu de ma destination ; mais vous ne pouvez voir tous les charmes que j'y trouve; il faudroitconnoltre le lieu et lire dans mon cœur. Vous y devez lire au moins les sentimens qui vous re-

gardent, et que vous avez si bien mérités. Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous les dois. Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être. Puissiez-vous trouver en vous-même le pnz de tout ce que vous avez fait pour moi I Seul, j'aurois pu trouver de l'hospitalité peut-être ; mais je ne j'aurois jamais aussi bien goûtée qu'en la tannant de votre amitié. Conservez-la-moi tnu* jours, mon cher patron ; aimez-moi pour moi qui vous dois tant, pour vous-même; aimez* moi pour le bien que voua m'avez fait. Je sens tout le prix de votre sincère amitié ; je la dé* sire ardemment; j'y veux répondre par toute la mienne, et je sens dans mon cœur de quoi vous convaincre un jour qu'elle n'est pas non plus sans quelque prix. Comme, pour des raisons dont nous avons parlé , je ne veux rien recevoir par la poste, je vous prie, lorsque vous ferez la bonne œuvre de m'écrire, de remeure votre lettre a M. Davenport. L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée parce que je sais qu'on m'en a imposé : c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une va* nité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter» une fois pour toutes, ces petites ruses qui ne peuvent avoir un bon principe quand eltesse tournenten pièges contre la simplicité. Je vous embrasse, mon cher patron, avec le même cœur que j'eapère et désira trouver en vous.

AU IfftifF.

WouitMi. Ifltt.inars 17CS.

Vous avez vu, mon cher patron, par la lettre que M. Davenport a dû vous remettre, combien je me trouve ici placé selon mongoût. J'y sorois peut-être plusà mon aisesi i'ony avoit pour moi moins d'attentions; mais les soins d'un si ga-* lant homme sont trop obligeans pour s'en fft« cher : et, comme tout est mêlé d'inconvéniens dans la vie, celui d'être trop bien est un de ceux qui se. tolèrent le plus aisément. J'en trouve un plus grand à ne pouvoir me faire bien entendre des domestiques , ni surtout à entendre un mot de ce qu'ils me disent. Heureusement mademoiselle Le Vasseur me sert d'interprète.

CORRESPONDASCE.

et MS doigta parient mieux que ma langue. Je trauTe même i mon ignorance un arantage qui pourra faire compensation, c'est d'écarter les oîsife en les ennuyant. J'ai eu hier la visite de M. le ministre, qui, voyant que je ne lui parlois que François, n'a pas voulu me parler anglois ; de sorte que l'entrevue s'est passée à peu près sans mot dire. J ai pris goût à l'expédient; je m'en servirai avec tous mes voisins, si j'en ai ; et dussé-je apprendre l'anglois, je ne leur parlerai que François, surtout si j'ai le bonheur qu'ils n'en sachent pas un mot. C'est à peu prés la ruse des singes qui, disent les Nègres, ne veulent pas parler, quoiqu'ils le puissent , de peur qu'on ne les Fasse travailler.

Il n'est point vrai du tout que je sois convenu avec M. Gosset de recevoir un modèle en pré^nt. Au contraire , je lui en demandai le prix, qu'il me dit être d'une guinée et demie, ajoutant qu'il m'en vouloit Faire la galanterie, ce que je n*ai point accepté. Je vous prie donc de vouloir bien lui payer le modèle en question, dont H. Davenport aura la bonté de vous rem- Jiourser. S'il n'y consent pas, il Faut le lui rendre et le Faire acheter par une autre main. 11 est destiné pour M. Du Peyrou , qui depuis long^temps désire avoir mon portrait, et en a fait Faire un en miniature qui n'est point du tout ressemblant. Vous êtes pourvu mieux que liii ; mais je suis Fâché que vous m'ayez ôté par une diligence aussi flatteuse le plaisir de remplir le même devoir envers vous. Ayez la bonté, mon cher patron, de Faire remettre ce modèle! à MM. Guinand et Hankey, Lmie-Saïni^Helrlen'St Biskopsgale^ ttreet^ pour l'envoyer à M. Du Peyrou par la première ooaasion sûre^ Il gèle ici depuis que j*y suis: il a neigé tous leafoinra; le veut coupe le visage ; malgré odia, j'aimerois mieux habiter le trou d'un des lapins de celte garenne que le plus bel appartement de Londres. Bonjour, mon cher patron ; je vous embrasse de tout mon cœur.

A M. DO PfiYROO.

▲ Wootton en Derbysbire, le 38 mars f7S6.

Après tant de fatigues et de courses» j'arrive enfin dans un asile agréable et solitaire, ob j'espère pouvoir respirer en paix, le vous

dois la description de mon séjour et le détail de mes. voyages ; jusqu'ici je n'ai pu vous écrire qu'à la hâte^ et toujours interrompu. Sitôt que j'aurai repris haleine, mes premiers soins se-r ront de m'occuper de vous et avec vous. Quant à présent, un voyage de cinquante lieues arec tout mon équipage, les soins d'un nouvel établissement, les communications qu'il Faut m*assurer, et surtout le besoin d'un peu de repos, me Font continuer de ne vous écrire, mon cher hôte, que pour les choses pressantes et nécc'ssaires, et tel étoit, par votre amitié pour moi l'avis de mon arrivée au reFuge que j'ai choisi.

Par le prix excessif des ports, et par l'indiscrétion des écrivains, je suis forcé de renoncer absolument à rien recevoir par la poste. Gela, et l'éloignement des grandes routes, retardera beaucoup nos lettres ; mais elles n'en arriveront pas moins sûrement, si l'on suit bien mes directions. Dans ud mois ou cinq semaines d'ici, le mattre de cette n)aijK)n vient de lx>ndresy Faire un voyage. Il m*apportera tout ce qu'on lui remettra jusqu'à ce temps-là^ C'est un homme de distinction et de prdÛté, auqiiel on peut prendre toute eonfiance.

Je vous destine un petidbadeau qui, j'espère,' vous Fera plaisir ; c'est mdft 4>ortrait en relief très-thenfait et très-ressemblant. J^écrts aujourd'hui à vos banquiers, pour qu'ils aieitf la bonté de s'en chari^er et de vous le faire parvenir» Si j'étois à portée de prendre ce soin moi-même, je ne les en chargeroispas; mais l'impossibilité de mieux faire est mon ex(fuse auprès de vous. Un bon peintre d'ici m'a auasi peint à l'huile pour M. Hume ; le roi a voulu voh* son ouvrage, et il a si bien réussi qu'on croit qu'il sera gravé. Si l'estampe est bonne, j'aurai soin qu'elle vous parvienne aussi. Ne croyez pas que ce soient des cadeaux. Si jamais il passe à Neuchâtel un bon peintre, je meurs d'envie de vous vendre bien cher mon portrait.

Le besoin de vous voir augmente de jour en jour ; je ne me flatte pas de le satisfaire, cette année; mais marquez-moi si, pour Tannée prochaine, je ne puis rien espérer. Si vous ne voulez pas venir jusqu'ici j'irai au-devant de vous à Londres, et il ne faut pas moins q ue cet objel pourm^y faire retourner; mais je pense que vousne serez pas fâché de voir un peu l'Angleterre et la retraite aue je me suis choisie : je

crois que Voas en serez content. Je sens tous les jours mieux que je n'ai que deux amis sûrs: mon cœur a besoin de se consoler avec l'un de l'absence de lautre. En attendant, ne donnez, à mon sujet, votre confiance à personne au monde qu'au seul mylord maréchal. Quoi qu'on vous dise» quoi qu'on vous écrive pour mes intérêts, tenez-vous en garde , et, sans montrer de défiance, ne vous livrez point. Cet avis peut devenir important à votre ami. J'ai dit à tout le monde mes arrangemens ; ce secret m'eût trop pesé sur le coeur; maïs que personne que vous seul ne s'en mêle, ni ne sache môme où et quand vous avez l'intention d'exécuter l'entreprise qui regarde mes écrits.

J'attends avec ardeur mes livres de botanique ; pour les autres, quand vous en différeriez l'envoi jusqu'à l'autre année, il n'y auroit peutêtre pas un grand mal. Je n'entends plus parler de Timpreasion de vos lettres ; cela, et d'autres choses, me rend de Hondt un peu suspect. Je crois cependant qu'on peut se servir de lui pour l'envoi de mes livres. Le comte de Bintinck s'attend qu'ils |ui seront adressés, et ensuite à son fils qui est ici : mais je n'aime pas avoir obligation à ces grands seigneurs. Je me remets de tout à votre prudence.

Mylord maréchal me marque qu'il écrit à ses gens d'affaires de vous remettre les trois cents guinées, s'ils ne l'ont pas encore fait. A cause du grand éloignement, je prends le parti de numéroter mes lettres, à votre exemple, à commencer par celle-ci. I.a dernière de vous que j'ai reçue étoil le n. -19. Mes tendres respects à la bonne maman. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Ne m'envoyez avec mes livres aucun do mes papiers, qu'à mesure que je vous les demanderai, et que je vous renverrai les autres. Je vous prie de ne pas Oublier mon livre de musique vert, car j'ai ici une épinctte. Du reste, tout est déjà rassemblé ici, moi, ma gouvernante , mon bagage , et jusqu'à Sultan , qui m'a' donné des peines incroy»bles. Il a été perdu deux fois, et mis dans les papiers publics. Est-il confirmé que vous avez de l'eau? Votre maison s*avance-t-elle? Le temps d'her- J)oriser approche, en profiterez-vous? Je vous le conseille extrêmement. Si les attaques de goutte ne vous font pas grâce, du moins elles

viendront plus tard, et ce seroit toujours un grand avantage de gdgner une année en dix. Mais il faut oublier que vous êtes encore Jeune, jusqu'à ce que vous preniez le parti de vous marier.

A M. J. F. COWDET,

Ghei lUI. ThéloMon et Nedier, à Ptrit.

A WoottOD 6B Dert»|»1iire^ le » mars 4706.

J'ai roQu vos lettres, cher Coindet, et celte de madame de Ghenonceaux. J'ai difiéré dé vous répondre jusqu'au moment où j'arriverois en lieu de repos oh je puisse respirer. J'en avois grand besoin, je vous jure, et le voisinage de Londres m'étoit aussi importun que Londres même par l'extrême affluence des curieux. J'ai répondu sur-le-champ à la dernière lettre de madame de Chenonccfaux ; le sujet le demandoit absolument. Il m'importe extrêmement de savoir si ma lettre lui est parvenue et si elle n'a pas essuyé de retard, pour juger de la fidélité des gens à qui je l'ai confiée. J'ai aussi reçu indirectement des nouvelles de M. Wateiet et de nouvelles preuves de ses soins bienfaisans par ses recommandations en ma faveur. Un des plus doux emplois de mes loisirs sera de lui écrire quelquefois. Je voudrois qu'il fût tenté de venir voir ma solitude; elle ne seroit pas indigne, à quelques égards, d'occuper ses re^ gards et ses talons. Je suis fâché de ne pouvoir faire aucun usage de l'adresse que vous m'avez donnée ; mais je suis à cinquante lieues de Londres, et bien résolu de n'y retourner que quand je ne pourrai faire autrement. Me voilà comme régénéré par un nouveau baptême, ayant été bien mouillé en passant la mer. J'ai dépouillé le vieil homme, et, hors quelques amis parmi lesquels je vous compte, j'oublie tout ce qui se rapporte à cette terre étrangère qui s'appelle le continent. Les auteurs, les décrets, les livres, cette acre fumée de gloire qui fait pleurer, tout cela sont des folies de l'autre monde auxquelles je ne prends plus de part et que je me vais hâter d'oublier. Je né puis jouir encore ici des charmes de la campagne» ce pays étant enseveli sous la neige; mais, en attendant, je me repose de mes Ion-

CORRESPONDANCE

ffoes coDrsfs, je prends haleine» je jouis de moi, et me rends le témoignage que, pendant quinze ans que j*ai eu le malheur d'exercer le triste métier d'homme de lettres, jo n'ai contracté aucun des vices de cet état; Tcnvie, la jalousie, l'esprit d'intrigue et de charlatanerie, n'ont pas un instant approché de mon cœur. Je ne me sens pas même aigri par les persécutions, par les infortunes, et je quitte la carrière aussi sain de cœur que j'y suis entré. Voilà, cher Goindet, la source du bonheur que je vais goûter dans ma retraite, si l'on veut bien m^ Faisser en paix. Les gens du monde ne conçoivent pas qu'on puisse vivre heureux et content vis à vis de soi ; et moi, je ne con-> çois pas qu'on puisse être heureux d'une autre manière. De quoi sera-t-on content dans la vie si Ton ne l'est pas du seul homme qu'on ne quitte point? Voilà bien de la morale pour un homme du monde, mais pas trop pour un ermite. Au lieu de vous parler de vous, je vous parle de moi ; cela n'est pas fort poli , sans doute, mais cela est tout naturel. Usez-en de même avec moi, parlez-moi de vous à voire tour, et soyez sûr de me faire grand plaisir. lia difficulté est de me faire parvenir vos lettres, car, pour plusieurs bonnes raisons, je n*en reçois aucune par la poste, qui ne vient pas jusqu'au village voisin de cette maison. En attendant d'autres arrangemens plus commodes, faites remettre votre lettre à Londres, chez M. Davenport, nextdoar lord Egreniont(^) , Piecadilly. Par ce moyen elle me parviendra. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Rappelez-moi quelquefois, je vous prie, au souvenir de M. et madame d'Azincourt.

Je serois bien aise de savoir exactement votre adresse, afin de pouvoir vous écrire par occasions quand elles se présenteront.

AU KOI DB PIIDSSI.

Wootton, le 30 mare 17S6.

Sire ,

Je dois au malheur qui me poursuit deux bîent qui m'en consolent : la bienveillance de nj lord maréekal, el la protection de votre ma-* jette. Forcé de vivre loin de Tèlai où je suis

(M Près de llidtel do lord Égrenont. M. p.

inscrit parmi vos peuples, je garde Famour des devoirs que j'y ai contractés. Permettez, sirs, que vos bontés me suivent arec ma reconnoi»-' sance, et que j'aie toujours Thonneur d'Atre votre protégé, comme je serai toujours votiY plus fidèle sujet.

A M. tS CBKVUIKR D*iON.

WooCtoB. le SI iDâra I7SS

J'étois, monsieur, à la veille de mon départ pour cette province, lorsque je reçus le paquet que vous m*avez adressé; et, ne l'ayant ouvert qu'ici, je n'ai pu lire plus t6t la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire. Je n'ai môme encore pu que parcourir rapidement vos Mémoires. C'en est assez pour confirmer l'opinion j quej'avois des rares talens de l'auteur, mais non pas pour juger du fond de la querelle entre vous et M. de Guerchi. J*avoue pourtant, monsieur, que, dans le principe, je crois voir le tort de votre cAté ; et il ne me parole pas juste que, comme ministre, vous vouliez, en votre nom et à ses frais, faire la même dépense qu'il eût faite hii*mème; mais, sur la lecture de vos Mémoires, je trouve dans la suite de celte affaire des torts beaucoup plus grades du côté de M. de Guerchi ; et la violence de ses poursuites n'aura, je pense, aucun de ses propres amis pour approbateur. Tout ce que prouve l'avan» tage qu'il a sur vous à cet égard, c'est qu'il est le plus fort, et que vous êtes le plus foible. Gela met contre lui tout le préjugé de l'injastice; car le pouvoir et l'impunité rendent les forts audacieux; le bon droit seul est l'arme des foiblos ; et cette arme leur crève ordinairement dans les mains. J'ai éprouvé tout cela comme vous, monsieur ; et ma vie est un tissa de preuves en faits que la justice a toujours tort contre la puissance. Mon sort est tel que jat dû Tattendre de ce principe. J'en suis accablé sans en être surpris ; je sais que tel est Tordre, plus moral, mais naturel des choses. Qu'un {irè* tre huguenot me fasse lapider par la canaille, qu'un Conseil ou qu'un parlement me décrète, qu'un Sénat m'outrage de gaité de cœur, qu*il me chasse barbarement, au ecsur de l'hiver, moi malade, sans ombre de plainte, de justice ni de raison, j'en soufFre sans doute ; mais je

na m'en fiftche pas plus que de voir détacher un rocher sur ma tète, au moment que je passe au-dessous de lui. Monsieur, les vices des hommes sont en grande partie Touvrage de leur situation ; Tinjustice marche avec le pouvoir. Nous, qui sommes tjkiimes et persécutés, si noos étions a la place de ceux qui nous poursuiventy nous serions peut-être tyrans et persécuteurs comme eux. Cette réflexion, si humiliante pour l'humanité, n'ôte p^ia le poids des disgrâces, mais elle en ôte l'indignation qui les rend accablantes. On supporterson sort avec plus de patience , quand on le sent attaché à notre constitution.

Je ne puis qu'applaudir, monsieur, à l'article qui termine votre lettre. Il est convenable que Yous soyez aussi content de votre religion que je le sais de la mienne, et que nous restions chacun dans la nôtre en sincérité de cœur. La TÔtre est fondée sur la soumission, et vous vous soumettez. La mienne est fondée sur la discussion, et je raisonne. Tout cela est fort bien pour gens qui ne veulent être ni prosélytes ni missionnaires» comme je pense que nous ne voulons l'être, ni vous ni moi. Si mon principe me parott le plus itrai, le vAtre me parott le plus commode ; et un grand avantage que vous avez, est que votre clergé s'y tient bien, au Ueu que le nôtre, composé de petits barbouillons, à qui Tarrogance a tourné la tète, ne sait ni ce qu'il veut pi ce qu'il dit, et n'ôte Pinfaillibilité à TÉgltse qu'afin de l'usurper chacun pour soi. Monsieur, j'ai éprouvé, comme vous, des tracasseries d'ambassadeurs : que DieuF vous pf«servc de celles des prêtres 1 Je finis par ce vœn salutaire, en vous salaaot très-humblement, monsieur, et de tout mon cœur.

k M. D^IYRRNOIS.

Wootton, te^l mars 1706.

h vous écrivis avaoi-hipr, mon ami, et je refus le même soir votrp letgre du 4 3. Elle avoH été ouverte et recachetée. £Uc me vint par M. Hume, très-lié avec le fils de Tronchio le jonglenr, et demiqirant dans la même maison ; très-lié encoreàPari^avec mes plus dangereux i^nnemis, et auquel, s'il n'est pas un fourbe, faural intérieurement bien des réparations à

T IV

faire. Je lui dois de lareconnoissance pour tous les soins qu*il a pris de moi dans un pays dont j'ignore la langue. Il s'occupe beaucoup de mes petits intérêts, mais ma réputation n*y gagne pas ; et je ne sais comment il arrive que les papiers publics, qui parloient beaucoup de moi, et toujours avec honneur avant notre arrivée, depuis qu'il est à Londres n'en parlent plus, ou n'en parlent quedésavantageusement. Toutes mes affaires, toutes mes lettres passent par ses mains; celles que j'écris n'arrivent point; celles que je reçois ont été ouvertes. Plusieurs autres faits me rendent tout suspect de sa part, jusqu'à son zèle. Je ne puis voir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m'cmpèchor de les croire sinistres, et je suis fort trompé si toutes nos lettres ne sont éventées par les jongleurs qui tâcheront infailliblement d'en tirer parti contre nous. En attendant que je sache mieux sur quoi compter, voyez décacheter plus soigneusement vos lettres, et je verrai de mon côté de m'ouvrir avec vos correspondans une communication directe, sans passer par ce dangereux entrepôt.

Puisqu'un associé vous étoit nécessaire, je crois que vous avez bien fait de choisir M. Deluc. Il joint la probité avec les lumières et l'activité dans le travail : trouvant tout cela dans votre association, et l'y portant vous-même, il y aura bien du malheur si vous n'avez pas lieu tous deux d'en être contons. J'y gagnerai beau* coup moi-même si elle vous procure du loisir pour me venir voir. J'imagine que si vous préveniez de ce dessein M. Du Peyrou, il ne seroit pas impossible que vousfi9sioz le voyageensemble, en l'avançant ou retardant selon qu'il conviendroità tous deux. J'ai grand besoin d'épancher mon cœur, etde consulter de vrais amis sur ma situation. Je croyois être à la fin de mes malheurs, et ils ne font que de commencer. Livré saus ressource /de faux amis, j'ai grand besoin d*en trouver devrais qui meconsolentet qui me conseillent. Lorsque vous voudrez partir, avertissez-m'en d'avance, et mandez-moisi vous passerez par Paris ; j'ai des ctfimiissfons pour ce pays-là que des^mis seuls peuvent faire. Je ne saurois, quant à présent, vous envnyer de procuration, n'ayant point IH aux environs de notaire, surtout <]ui parle françois, et étant bien éloigné de savoir assez d'anglois pour dire

CORRESPONDANCE

des choses aussi compliquées. Comme raffaire ne presse pas, elle s*arran{[era entre nous lors de votre yoyuf][e. En attendant, veillez à vos affaires particulières efpubliques. Songez bien plus aux intérêts He l'état qu'aux miens. Que votre constitution se rétablisse, s'il est possible ; oubliez tout autre objet pour ne songer qu'à celui-là ; et du reste pourvoyez-vous de tout ce qui peut rendre votre voyage utile autant qu*il peut l'ôtre à tous égards.

Vous m'obligerez de communiquer à M. Du Peyrou cette lettre» du moins le commencement. Je suis très en peine pour établir de lui è moi une correspondance prompte et sûre. Je ne connois que vous en qui je me«fie, et qui soyez posté pour cela; mais un expédient aussi indiscret ne se propose guère, et ne peut avoir que la nécessité pour excuse. Au reste, nous sommes sûrs les uns des autres; renonçons à de fréquentes lettres que l'éloignement expose à trop de frais et de risques ; n'écrivons que quand la nécessité le requiert ; examinons bien le cachet avant de l'ouvrir, l'état des lettres, * leurs dates, les mains par où elles passent. Si on les intercepte encore^ il est impossible qu'avec ces précautions ces abus durentlong-temps. Je ne serois pas étonné que celle-ci fût encore ouverte et méftie supprimée, parce que, la poste étant loin d^cf, il faut nécessairement un intermédiaire entre elle et moi ; mais avec le temps je parviendrai à désorienter les curieux ; et, quant à présent, ils n'en apprendront fw plus qu'ils n'en savent. Je^vous embrasse de tout mon cœur. * *

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