A MADAME LA COMTESSE DE BOOFFLERS
A Wootton, l6 s avril 1708.
Vous avez assurément, madame, et vous aurez toute ma vie, le droit de me demander compte de moi. J*attcndois, pour remplir un devoir qui m'est si cher, qu'arrivé dans un lieu de repos j'eusse un moment à donner à mes plaisirs. Grâce aux soins de M. Hume, ce moment est enfin venu, et je me hâte d'en profiter. J'ai cependant peu de choses à vous drrc sur les détails que vous me demandez. Vivant dans un pays dont j'ignore la langue, et toujours sous la conduite d*autrui, je n'ai guère qu'à suivre les directions qu'on me donne. D'ailleurs, loin du monde et de la capitale, ignorant tout ce qu'on y dit, et ne désirant pas l'apprendre, je sais ce qu'on veut me dire et rien de plus. Peu de gens sont moins instruits que moi de ce qui me regarde.
Les petits événemens de mon voyage ne inrritent pas, madame, de vous en occuper. Durant la traversée de Calais à Douvres, qui se fit de nuit et dura douze heures, je fus moins malade que M. Hume; mais je fus mouillé et gelé, et j'ai plutôt senti la mer que je ne Tai vue. J'ai été accueilli à Londres, j*ai eu beaucoup de visites, beaucoup d'offres de service, des habitations à choisir. J'en ai enfin choisi une dans cette province : je suis dans la maison d'un galant homme dont Bf. Hume m'a dit beaucoup de bien qui n'a été démenti par personne. Il a paru vouloir nie mettre à mon aise : j'ignore encore ce qu'il en sera, mais ses atten-
lions seules m*einpèchent d'oublier que je suis dans la maisoD d'autrui.
Vous voulez, madame, que je vous parle de la nation angloise; il faudrait commencer par laconnottre, etcq n'est pas l'affaire d'un jour. Trop bien instruit par Texpéricnce , je ne jugerai jamais légèrement, ni des nations, ni des hommes , même de ceux dont j'aurai à me plaindre ou à me louer. D'ailleurs je ne suis pointa portée de eonnoltre les Anglois par euxmêmes : je les connois par rhospitaliié qu'ils ont exercée envers moi, et qui dément la réputation qu'on leur donne. II ne m'appartient pas de juger mes hôtes. On m'a trop bien appris cela en France pour que je puisse l'oublier ici.
Je voudrois vous obéir en tout, madame; mais, de gr&ce, no me parlez plus de faire des livres, ni même des gens qui en font. Nous avons des livres de morale cent fois plus qu'il n'en faui, et nous n'en valons pùi mieux. Vous craignez pour moi le désœuvrement et l'ennui de la retraite : vous vous trompez, madame, je ue suis jamais moinà ennuyé ni moins oisif que quand je suis seul. Il me reste, avec les amusemens de la botanique, une occupation bien chère et à laquelle j'aime chaque jour davantage à me livrer. J'ai ici un homme qui est dé ma connoissance , et que j'ai grande envie de connottre mieux. La société que je vais lier avec lui m'empêchera d'en désirer aucuneautrc. Je l'estime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite; et, comme il est aussi maltraité que moi par les hommes, nous nous consolerons mutuellement de leurs outrages, en lisant dans le cœur de noire ami qu'il ne les a pas mérités.
Vous dites qu'on me fcprocho des paradoxes. Elh 1 madame , tant mieux. Soyez sûre qu'on me reprocheroit moins de paradoxes, si l'on pouvoit me reprocher des erreurs. Quand on a prouvé que je pense autrement que le peuple, ne mo voità-MI pas bien réfuté I Un saint homme de moine, appelé Cachot (*) vient
(*) Ce saint homme s'appeloit Ciûot.fon Ilfre est intitulé les Ptagêalê de Ht. J*'J. Houêëtau tU Genétèiw t éducation, par D. J. ^ R (Bom Joieph Q^ot, bénédictin \, 4765, 1 vol. lo-ia. Les aotroi critiques préleodoient que i'ÉmUe ne contenoit que des noavetotés hardies; celui-ci dit qu'il ne reoferioe iltode uouveaik U «ppelie Jean-Jacques un rapêtasiéur d'éeritt, unkaame enguenWé des ovvrag's dautruî, né- *jorf auqufl H éuU sa f» éU r^hommée. M- P.
en revanche de faire un gros Hvre pour prouver qu'il n'y a rien à moi dans les miens, et que je n'ai rien dit que d'après les autres. Je suis d'avis de laisser, pour toute réponse, aux prises avec sa révérence ceux qui me re* prochent, à si grands cris, de vouloir penser seul autrement que tout le monde.
J'ai eu de vous, madame, une seule lettre : aucune nouvelle de madame la maréchale, depuis l'arrivée de mademoiselle Le Vasseur, pas même par M. de La Roche ; j'en suis très en peine, à cause de l'état de sa santé. Les communications avec le continent deviennent plus difficiles de jour en jour. Les lettres que j'écris n'arrivent pas ; celles que je reçois ont été ou~ vertes. Dans un pays où, par l'ignorance de I» langue, on est à la discrétion d'autrui , il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l'on donne sa confiance, 0C, à juger par l'expérience , j'aurois tort de compter sur le bonheur, 11 en est un cependant dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre; c'est la continuation des bQntés de M, le prince de Conli , qui a daigné m'en donner de si éclatantes marques, de la bienveillance de madame la maréchale, el de la vôtre , dont mon cœur sent si bien le prix. Madame, qnelque sort qui m'attende encore, et dans quelque lieu que je vive et que je meure, mes consolations seront bien douces, tant que je no serai point oubliéde vous.
A MYLOBD
Le7aTriil7€0.
Ce n'est plus de mon chien qu'il s'agit, mylord, c'est de moi-même. Vous verrez par la lettre ci-jointe pourquoi je souhaite qu'elle paroisse dans les papiers publics, surtout dans le Saint-rJames dhronicle, s'il estpossible. Cela ne sera pas aisé, selon mon opinion, ceux qui m'entourent de leurs embûches ayant.6té à mes vrais amis el à moi-même tout moyeu de faire entendre la voix de la vérité. Cepc^ndant il convient que le public apprenne qu'il y a des traîtres secrets qui , sous le masque d'une amitié perfide, travaillent ^pns relâche à me désHonorer. Une fois averti , si le public veut encore être trompé*, qu'il lesoit ; je n'aurai plg»,
004 CORRESPONDANCE
rien à lui dire. J'ai cru, mylord, qu'il ne seroii pas au-dessous de vous de ni'accorder votre assistance en cette occasion. Â notre première entrevue, vous jugerez si je la mérite, et si j'eti ai besoin. Eu attendant, ne dédaignez pas ma confiance ; on ne m'a pas appris à la prodiguer; les trahisons que j'éprouve doivent lui donner quelque prix.
k L'ATJTEUB do SAINT-JAMES CHRONICLE.
Woottoo. le 7 avril 1766.
Vous avez manqué > monsieur , au respect que tout particulier doit aux tètes couronnées en attribuant publiquement au roi de Prusse une lettre pleine d'extravagance et de méchanceté, dont par cela seul vous deviez savoir qu il ne pouvoit être Tauteur. Vous avez môme osé transcrire sa signature comme si vous Taviez vue écrite de sa main. Je vous apprends, monsieur, que cette lettre a été fabriqué^ à Paris, et, ce qui navre et déchire mon cœur, que rimposteur a des complices en Angleterre.
Vous devez au roi.de Prusse , à la vérité, à moi , d'imprimer la lettre que je vous écris et que je signe, en réparation d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute si vous saviez de quelles noirceurs vous^vous rendez TinstruHient. Je vous fais, monsieur, mes sincères salutations.
A MADAME LA COBTrESSB DE BOUFFLERS.
WoottOD. le 9 avril 1766.
C'est à regret, madame, que je vais affliger votre bon cœiic; mais il faut absolument que VOUS connoissiez ce David Hume , à qui vous m'avez livré, comptant me procurer un sort tranquille. Depuis notre arrivée en Angleterre, où je ne connois personne que lui, quelqu'un qui est très nu fait, et fait toutes mes affaires, travaille en secret, mais sans relâche, à m*y déshonorer, et réussit avec un succès qui m'é^ tonne. Tout ce qui vient de m*arriver en Suisse a été déguisé ; mon dernier voyage de Paris et Taccueil que j'y ai reçu ont été falsifiés. On a fait entendre que j'étois généralement mé-
prisé et décrié en France pour ma mauvaiae conduite, et que c'est pour cela principalement que je n'osois m'y montrer. On a mis dans les papiers publics que , sans la protection de M. Hume, je n'aurois osé dernièrement traverser la France pour m'embnrquer à Calais; mais quil m'avoit obtenu le passe-port dont je m'étois servi. On a traduit et imprimé comme authentique la fausse lettre du roi de Prusse, fabriquée par d'Alembrrt, et répandue à Paris par leur ami cominu» Walpole. On a pris à tâche de me présenter à Londres, avec mademoiselle Le Vasseur, dans tous les jours qui pou voient jeter sur moi du ridicule. On a fait supprimer, chez un libraire, une édition et traduction qui s'alïoit faire des lettres de )f. Da Peyrou. Dans moins de six semaines , tous les papiers publics, qui d'abord ne parloient de moi qu'iCvec honnev, ont changé de langage, et n'en ont plus parlé qu'avec mépris.
La cour et le public ont de même rapidement changé sur mon compte^ et les gens surtout avec qui M. Hume a le plui de liaisons soaf ceux qui se distinguent par le mépris le plus marquéi- affectant , pour l'amour de fui, de vouloir me faire la charité plutAt qu'honndteté , sans le moindre témoignage d'affectioo ni ifestime, et comme persuadés qu'il n'y a que des services d'argent qui soient à Tusage d*un homme comme moi. Durant le voyage il m'avoit parlé du jongleur Tronchincommed*un homme qui avoit fait près de lui des avances traîtresses, et dont il étoit fondé à se défier : il se trouve cependant qu'il loge à Londres aTec le fils dudit jongleur, vit avec lui dans la plus grande intimité, et vient de le placer auprès de M. Michel , ministre à Berlin , oii ce jeune homme va , sans doute , chargé d'instructions qui me regardent. J'ai eu le malheur de loger deux jours chez M. Hume , dans cette m^me maison, venant de la campagne à Londres, le ne puis vous exprimer à quel point ta haine et le dédain se sont manifestés contre moi dans les h/Vtesses et les servantes, et de quel accueil înfà me on y a régalé mademoiselle Le Vasseur. Enfin je suis presque assuré de reconnottre, au ton liuineux et méprisant, tous les gens avec cfui M. Hume vient d*avoir des conférences; et je l 'ai vu cent fois, même en ma présence, tenir ivKi t-rectementlesproposquipouvoîentleplusiridis»
poser contre moi ceux à qui 11 parloit. Deviner quel est son but» c'est ce qui m*est difficile» d'autant plus qu'étant à sa discrétion et dans un pays dont j*ignore la langue» toutes mes lettres ont passé jusqu'ici par ses mains ; qu*il a toujours été très-avide de les voir et de les avoir; que de celles que j'ai écrites» peu sont parvenues; que presque toutes celles que j'ai reçues avoient été ouvertes ; et celles d'où j'aurois pu tirer quelque éclaircissement» probablement supprimées. Je ne dois pas oublier deux petites remarques; l'une, que le premier soir depuis notre départ de Paris, étant couchés tous trois dans la même chambre, j'entendis au milieu de la nuit David Hume s'écrier plusieurs fois à pleine voix : Jt tiens /•-/. Rousseau! ce que je ne pus alors interpréter que favorablement ; cependant il y avoit dans le ton je ne sais quoi d*effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. La seconde remarque vient d'une espèce d'épanchement que j'eus avec lui après une autre occasion de lettre que je vais vous dire. J'avois écrit le soir sur sa table à madame de Chenonceaux.il étoit très-inquiet de savoir ce que j'écrivois» et ne pouvoit presque s'abstenir d'y lire. Je ferme ma lettre sans la lui montrer : il la demande avidement» disant qu'il l'enverra le lendemain par la poste ; il faut bien la donner ; elle reste sur sa^ table. Lord Newnham arrive ; David sort un moment» je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre en disant que j'aurai le temps de l'envoyer le lendemain : mylord Newnbam s'oCFre de l'envoyer par le paquet de l'ambassadeur de France ; j'accepte. David rentre ; tandis que lord Newnham fait son enveloppe» il tire son cachet ; David offre le sien avec tant d'empressement qu'il faut s'en servir par préférence. On sonne, lord Newnham donne la lettre au domestique pour l'envoyer sur-le-champ chez l'ambassadeur. Je me dis en moi-même : Je suis sûr que David va suivre le domestique. 11 n'y manqua pas» et je parierois tout au monde que ma lettre n'a pas été rendue, ou qu'elle avoit été décachetée.
A souper, il fixoit alternativement sur ma-demoiselle Le Vasseur et sur moi des regards qui m'effrayèrent et qu'un honnête homme n'est guère assez malheureux pour avoir reçus de la nature. Quand elle fut montée pour
s'aller coucher dans le chenil qu'on lui nvoil destiné, nous restâmes quelque temps sans rien dire: iJ me fixa de nouveau du même air : je voulus essayer de le fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son affreux regard. Je sentis mon ême se troubler» j'étoisdans une émotion horrible; enfin le remords de mal juger d'un si grand homme sur des apparenoes, prévalut; je me précipitai dans ses bras tout en larmes» en m'écriant : Non» David Hume n'est pas un traître, cela n'est pas possible ; et s'il n'étoit pas le meilleur des hommes, il fau< droit qu'il en fût le plus noir. A cela mon homme, au lieu de s'attendrir avec moi, ou de se mettre en colère, au lieu de me denaander dea explications, reste tranquille, répond à mes transports par quelques caresses froides» en me frappant de petits coups sur le dos,et s'écriant plusieurs fois : Mon cher monsieur 1 Quoi donc, mon cher monsieur? J'avoue que cette manière de recevoir mon épançhement me frappa plus que tout le reste. Je partis le lendemain pour cette province, où j'ai rassemblé de nouveaux faits, réfléchi» combiné» et conclu, en attendant que je meure.
J'ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d'autre chose. Madame, ne vous rebutes pas par mes misères, et daignez m'aimer encore» quoique le plus malheureux des hommes.
J'ai vu le docteur Gatti en grande liaison avec notre homme : et deux seules entrevues m'ont appris certainement que, quoi que vous en puissiez dire, le docteur Gatti ne m'aime pas. Je dois vous avertir aussi que la boite que vous m'avez envoyée par lui avoit été ouverte» et qu'on y avoit mis un autre cachet que le vôtre. Il y a presque de quoi rire à penser combien mes curieux ont été punis.
MU. BECX£T ET DK BO^DT ,
libraire! à Loiidrt's
WooUoii, Ie9uv.Ul7fi6.
J'étois surpris» messieurs, de ne point voir pjirottre la traduction et l'impression des lettrt^s de M. Du Peyron, que je vous ai remises et dont vous roc paroissirz si empresses : mats
COIUIESPONDANCE.
en lisant dans les papiers publics une prétendue lettre du roi de Prusse à moi adressée, j*ai d'abord compris pourquoi celles de M. Du Peyrou ne paroissoient point. A la bonne heure, messieurs, puisque le public veut être trompé, qu'on le trompe; j'y prends quant à moi fort peu d'intérêt, et j*espëre que les noires vapeurs qu'on y excite à Londres ne troubleront pas la ^rénité de Fair que je respire ici. Mais il me parott que, ne faisant aucun usage de cet exemplaire, vous auriez dû songer à me le rendre avant que je vous en fisse souvenir. Ayez la boRté,messieurs, je vous prie,de faire remettre cet exemplaire à mon adresse, chez M. Davenport, demeurant près du lord Égremont, en Piccadilly. Je vous fais, messieurs, mes trèshumbles salutations (*].