‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 105 sur 158 · A M. F. B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

A M. F. B. ROUSSEAU

Wootton, le 10 avril 4760.

Je me reprocherois, mon cher cousin, de tarder plus long-temps à vous remercier des visites et amitiés que vous m*avez faites pendant mon séjour à Londres et au voisinage. Je n*ai point oublié vos offres obligeantes, et je m'en prévaudrai dans l'occasion avec confiance, sûr de trouver toujours en vous un bon parent comme vous le trouverez toujours en moi. Je n'ai pas oublié non plus que j*avois compté parler de vos vues à un certain homme au sujet du voyage d'Ifalie. Sur la conduite extraordinaire et peu nette de cet homme, il m*est d'abord venu des soupçons et ensuite des lumières qui m'ont empêché dtd lui pai-ler, et qui, je crois, vous en empêcheront de même, quand vous saurez que cet homme, à l'abri d'une aniiiic traîtresse, a formé avec deux ou trois complices l'honnête projet de déshonorer votre parent; qu'il est en train d'exécuter ce projet, sf 00 fe laisse faire. Ce qui me frappe le plus en eiRte occasion, c'est la légèreté, et,' j'ose dire, l'étMrderie avec laquelle les Anglois,sur la foi dcdeuxou trois fourbes dont la conduite double et traîtresse devroit les saisir d'horreur Jugent

C) tiflt iettm dont 11 s'agit ont été Imprimées en Françoif • et piiMlén t LoDiIrct cbes les mènm libraire», iiHSk 1766. — De» drronitanc<*4 toiit-i-tait indépendante! delà volonté île ces libralret eiraToient retardé rimpreu^ii: G. P

du caractère et des mœurs d'un étranger qu'ils

neconnoissentpoint,etqu'ilssaventêtreestimé, honoré et respecté dans les lieux où il a passé

sa vie.Voilà ce singulier abrégéde mon histoire, où l'on me donne entre autres pour fils d'un musicien, courant Londres comme une pièce authentique. Voilà qu'on imprime effrontément dans leurs feuilles que M. Hume a été mon protecteur en France, et que c'est lui qui m'a obtenu le passe-port avec lequel j'ai passé dernièrement à Paris. Voilà cette prétendue lettre du roi de Prusse, imprimée dans leurs feuilles, et les voilà, euXy ne doutant pas que cette lettre, chef-d'œuvre de galimatias et d'impertinence, n ait réellement été écrite par ce prince, sans que pas un seul s'avise de penser qu'il seroit pourtant bon de m'entendre et de savoir ce que j'ai à dire à tout cela. En vérité, de si mauvais juges de la réputation ne méritent pas qu*nD homme sensé se mette fort en peine de celle qu'il peut avoir parmi eux : ainsi je les laisse dire, en attendant que le moment vienne de les faire rougir. Quoi qu'il en soit, s'il y a des lâches et des traîtres dans ce pays, il y a aussi des gens d'honneur et d'une probité sûre auxquels un honnête homme peut sans hontearoir obligation. C'est à eux^que^je veux parler de vous si l'occasion s'en gfésenfe,et vous pouvez compter que je ne la laii^rai pas échapper. Adieu, mon cher cousin ;*portez- vous bien et soyez toujours gai. Pour moi, je n'ai pas trop de quoi l'être ; mais ^'espère que les noires vapeurs de Londres ne troubleront pasJa sérénité de l'air que je respire ici'. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Page 1