‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 106 sur 158 · A LORD · texte numérisé non relu

A LORD

Wootton, le <9 avril 1766.

Je ne saurois, mylord, attendre votre retour à Londres pour vous faire les remcrctmcns que je vous dois. Vos bontés m'ont convaincu que j'avois eu raison de compter sur votre générosité. Pour excuser l'indiscrétion qui m'y a fait recourir, il suffit de jeter un coup d'œrl sur ma situation. Trompé par des traîtres qui, ne pouvant medéshonorerdansles lieux où j'avois vécu, m'ont entraîné dans un pays où je suis inconnu et dont j'ignore la langue, afin d'y

Qiécuter plus aisément leur abominable projet, io me trouve jeté dans cette Ile après des mal- Heurs sans exemple. Seul, sans appui, sans amis, sans défense, abandonné à la témérité des jttgemens publics, et aux effets qui en sont la suite ordinaire^ surtout chez un peuple qui naturellement n'aime pas les étrangers, j'avois le plus grand besoin d*un protecteur qui ne dédaignftt pas ma confiance; et où pouvois-je mieux le chercher que parmi cette illustre noblesse à laquelle je me plaisois à rendre honneur, avant de penser qu un jour j'aurois besoin d'elle pour m'aider à défendre le mien? Vous me dites, mylord, qu'après s'être un peu amusé votre public rend ordinairement justice; mais c'est un amusement bien cruel, ce me semble, que celui qu'on prend aux dépens des infortunés, et ce n'est pas assez de finir par rendre justice quand on commence par en manquer. J'apportois au sein de votre nation deux grands droits qu'elle eût dû respecter davantage ; le droit sacré de l'hospitalité, et celui des égards que l'on doit aux malheureux : j'y apportois Tesiime universelle et le respect même de mes ennemis. Pourquoi m*a-t-on dépouillé chez vous de tout cela? Qu*ai-je fait pourmériter un traitementsi cruel? En quoi me suis-je mal conduit à Londres, où l'on me traitoit si favorablement avant que j'y fusse arrivé? Quoi! mylord, des diffamations secrètes, qui ne devroient produire qu'une juste horreur pour les fourbes qui les répandent, suffiroient pour dciruire l'effet de cinquante ans d'honneur et de mœurs honnêtes I Non, les pays où je suis connu ne me jugeront point d'après votre public mal instruit; TËurope entière continuera de me rendre la justice qu'on me refuse en Angleterre ; et l'éclatant accueil que, malgré le décret, je viens de recevoir à Paris à mon passage, prouve que, partout où ma conduite est connue, elle m'attire l'honneur qui m'est dû. Cependant si le public françoiseût été aussi prompt à mal juger que le vôtre, il en eût eu le même sujet. L'année dernière on fit courir à Genève un libelleaffreux sur ma conduite Paris. Pour toute réponse, je fls imprimer ce libelle à Paris même. Il y fut reçu comme il méritoti de l'être, et il semble que tout ce que les deux sexes ont d'illustre et de vertueux dans cette capitale ait voulu me ven-

ger par les plus grandes marques d'estime des outrages de mes vils ennemis.

Vous direz, mylord, qu'on me connott à Paris etqu'on nemeconnoît point à Londres: voilà précisément de quoi je me plains* On n'Ate point à un homme d'honneur, sans le oonnot-^ tre et sans lentendre, l'estime publique dont il jouit. Si jamais je vis en Angleterre aussi long-temps que j'ai vécu en France, il faudra bien qu'enfin votre public me rende son estime ; mais quel gré lui en saurai-je lorsque je l'y aurai forcé?

Pardonnez, mylord, cette longue lettre : me pardonneriez-vous mieux d'être indifférent à ma réputation dans votre pays? Les Anglois valent bien qu*on soit fâché de les voir injustes, et qu'afin qu'ils cessent de l'être, on leur fasse sentir combien ils le sont. Mylord, les malheureux sont malheureux partout. En France, on les décrète; en Suisse, on les lapide; en Angleterre, on les déshonore : c'est leur vendre cher l'hospitalité.

Avril I76S.

J'apprends, monsieur, avec quelque surprise, de quelle manière on me traite à Londres dans un public plus léger que je n'aurois cru. Il me semble qu'il vaudroit beaucoup mienj: refuser aux infortunés tout asile que de les accueillir pour les insulter, et je vous avoue que l'hospitalité vendue au prix du déshonneur me parotttrop chère. Je trouve aussi que pour juger un homme qu'on ne connoît point, il faudroic s*en rapporter à ceux qui le connoissent; et il me parott bizarre qu'emportant de tous les pays où j'ai vécu Testime ct*la considération des honnêtes gens et du public, l'Angleterre, où j'arrive, soit le seni où on me la refuse. C'est en même temps ce qui me console : l'accueil que je viens de recevoir à Paris, où j*ai passé ma vie^ me dédommage de tout ce qu'on dit à Londres. Comme les Anglois, un peu légers à juger» ne sont pourtant pas injustes, si jamais Je vis en Angleterre aussi long-temps qu'en France, j'espère à la fin n'y être pas moins estimé. Je sais que tout ce qui se passe i mon égard n'est point naturel, qu'une nation tout I entière ne change pas immédiatement du

coRnESl'O^DA^■CE.

blanc an n«ir uns cause, et que cette came secrète est d'ûutaat pliu dangereuse qu'on s'en défie moins : c'est cela même qui devroit ouvrir lu yeui du public sur ceux qui le mènent ; mais ils se cachent avec trop d'adresse pour qu'il s'avise dejes chercher où ils sont. Un jour il en saura danatage, et il rougira de sa légèreté. Pour vous, monsieur, vous avez trop de sens et vous êtes trop équitable pour être complé parmi ces juges plus sévères que judicieus. Vous m'avez honoré de votre estime, je ne mériterai jamais de la perdre; et comme tous avet tonte la mienne, j'y joins la con* lance qve vous méritez.

J'ai besoii auprès de vo reconnotira nais j'ai dil temps que n quelque exp It

^re à préM k

reuse, ayant ',

et il m'écrit qu'il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby, un pays célèbre pour tes beautés naturelles ettauvages. H. Da- TenpOrt, on irës-bonDéte bomme et très-riche, Ini donne une maison qu'il habite fort rarement lui-même; et comme il y entretient une table pour ses domestiques, qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami etsagouvemanlede tout ce que de* personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. 11 a la bonté de prendre trente livres sterling par an de pension ; car

(*) Kooi avMU PMI4 qoe le Ifdeur TCirott Id iTCc Intérêt ce qna. diB> 1b lonpivièaM où Bouhuu tonnoil dn pUlatu ■i Mrtra*, Haow éaiiaU wr mi compte, n'ajiol pu encon liinolodra Uie de ce dont cdul-cl l'icciuolt, et du chinsc- MCnl loUl qol e'éUiM opéré dun ne icdIIrmiu. Celle lettre, 4dI tillpMllèdnpelHRaaelIdgMMipoMbDDMÉpiibUépir ILPoafEiu en JTSI,e»tidrewte pir Uamel l'un de leiinili )Faii).l<aiD&ii«T«cacUcootleiit une antre lettre de HunM, MM nobu ialércMtnta, écrite t l'^Miqae oCi tlaamtm qnlIU rtocMern et «M Dooi ntwodnlroiH égalcmanT, du motiu par ettnll, à I* islle de 11 drmière lettrt de Dotre inlenr, k nifporuni «oméiiie \m<ff. o. P.

sans cela notre ami n'auroit mis le pied & la maison. S'il est possible qu'un homme pinit vivre sans occupation, sans livres, sans société et sans sommeil, il ne quittera pas ce lico bsik vage et tolitatre, où toutes les circonslancca qu'il a jamais demandées semblent concourir pour le rendre heureux. Alais je crains la foiblesse et l'inquiétude naturelle à tout homme, surtout  un homme de son caractère. Je ne serois pas surpris qu'il quitiAt bieniAt celte retraite; mais en ce cas-là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a pas connu ses propres forces, et que t'homme n'est paîcfaii pour être seul. Au reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'MtMnpreeaê de lui montrer des politesses, et la curiosité publique lui étoit même à charge.

Hadame de BoufBers vous a sans doute appris les bontés que le roi d'Angleterre a eues pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire est une circonsiance bien agréable i niH Ire ami. II a un peu la foiblesse de voaloîr se rendre intéressant en se plaignant de aa ptiH vreté et de sa mauvaise santé; maisfaidéconvert par hasard qu'il a quelques matutne» d'argent, petites à la vi&rité, mais qu'il mm» a cachées quand il noua » rendu compte de ses biens. Pour ce qui regarde sa santé, elle tue parolt phitAt robuste qu'infirme ; à moins que TOUS ne vouliez compter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage : il est fort aimable par tas manières ; il est d'un cœur honnête et sensible ; mais ces accès l'éloignent de la société, le reaplissent d'humeur, et donnent (pielquefeis é si coodoite DU air de bizarrerie et de vieleifOay qualités qui ne lui son! pas natucellesr

Je vous prie, mon cher miftsteur, de nn garder une place dan; votre souvenir. Ja me flatte de profiter, l'^ié prochain, do l'amitto que vous avez la bonté de me marquer. Des accidens imprévus ont retardé jusqu'ici mo» retour en France. J'ai Ibonneur d'être, etc. David HÛUli.

t MAKitlIt PI LUie.

wootion, le lOniTinv Suis-je assez heui-oiii madimie, pour i|up

ANNËE i766.

▼008 pensiez quelquefois à mes torts et pour | que TOUS me sachiez mauvais gré d'un si long silence? J*en serois trop puni si vous n'y étiez pas sensible. Dans le tumulte d'une vie orageuse, combien j*ai regretté les douces heures que je passois près de vousl combien de fois les premiers momens du repos après lequel je soupirois ont été consacrés d'avance au plaisir de vous écrire I J'ai maintenant celui de remplir cet engagement, et les agrémegis du lieu que j'habite m'invitent à m'y occuper *âc vous, madame, et de M. de Luze, qui m'en a fait trouver beaucoup à y venir. Quoique je n'aie point directement de ses nouvelles, j'ai su qu'il étoit arrivé à Paris en bonne santé ; et j'espère qu'au momenfroù j*écris cette lettre, il est heureusement de retour prés de vous. Quelque intérêt que je prenne à ses avantages, je ne puis m'empécher de lui envier celui-là, et je vous jure, madame, que cette |îaisible retraite perd pour moi beaucoup de son prix, quand je songe qu'elle est à trois cents lieues de vous. Je voudrois vous la décf ire avec tous ses charmes, afin de vous tenter, je n'ose dire de m'y venir voir, nuis de la venir voir; et moi j'en profiterds.

Figurez-vous, madame, une maison seule, non fort grande, mais fort propre, bâtie à mi-cAie sur le penchant d'un vallon, dont la pente est assez interrompue pour laisser des promenades de plain-pied sur la plus belle pelouse de l'univers. Au devant de la maison règne une grande terrasse, d'où i'œil suit dans une demi-circonférence quelques lieues d'un paysage formé de prairies, d'arbres, de fermes éparses, de maisons plus ornées, et bordé eu forme de bassin par des coteaux élevés qui bornent agréablement la vue quand elle ne pourroit aller au-delà. Au fond du vallon, qui sert à la fois de garenne et de pâturage, on entend murmurer un ruisseau qui, d*une montagne voisine, vient couler parallèlement à la maison, et dont les petits détours, les cascades, sont dans une telle direction, que des fenêtres et de la terrasse Tœil peut assez longtemps suivre son cours. Le vallon est garni, par places, de rochers et d'arbres où Ton trouve des réduits délicieux, et qui ne laissent pas de s'éloigner assez de temps en temps du ruissejiu pour offrir sur ses bords des pro-

T. IV

monades commodes à l'abri des vents et même de la pluie; en sorte que par le plus vilain temps du monde je vais tranquillement herboriser sous les roches avec les moutons et les lapins; mais hélas, madame, je n'y trouve point de scordium 1

Au bout de la terrasse à gauche sont des bâtiq^ens rustiques et le potager; à droite sont des bosquets et un jet-d*eau. Derrière la maison est un pré entouré d'une lisière dé bois, laquelle, tournant'au-delà du vallon, couronne le parc, si l'on peut donner ce nom à une enceinte à laquelle on a laissé toutes les beautés de la nature. Ce pré mène, à travers un petit village qui dépend de la maison, aune montagne qui en est i une demie-lieue, et dans laquelle sont diverses minesdeplombquel'onexploite.Ajoutezqu'aux environs on a le choix des promenades, soit dans des prairies charmantes,*soit dans les bois, soit dans des jardins à l'angloise, moinspeignés, mais de meilleur goût que ceux des François.

La maison, quoique petite, est très-logeable et bien distribuée. Il y a dans le milieu de la façade un avant-corps à l'angloise, par lequel la chambre du matire de la maison, et la mienne, qui est au-dessus , ont une vue de trois côtés. Son appartement est composé de plusieurs pièces sur le devant, et d*un grand salon sur le derrière : le mien est distribué de même, excepté que je n'occupe que deux chambres, entre lesquelles et le salon est une espèce de vestibule ou d'antichambre fort singulière, éclairée par une large lanterne de vitrage au milieu du toit.

Avec cela, madame, je dois vous dire qu'on fait ici bonne chère à la mode du pays, c'està-dire simple et saine , précisément comme il me la faut. Le pays est humide et froid; ainsi les légumes ont peu de goût, le gibier aucun ; mais la viande y est excellente, le laitage abondant et bon. Le mattrè de cette maison la trouve trop sauvage et s'y tient peu. Il en a de plus riantes qu'il lui préfère, et auxquelles je la préfère, moi, par la même raison. J'y suis nonseulement le maître mais mon maître, ce qui est bien plus. Pointde grand village aux environs : la ville la plus voisine en est à deux lieues; par conséquent peu de voisinsdésŒuvrés. Sans le mi ni^ tre, qui m'a pris dans nne affection singulière, je serois ici dix moisde Tannéeabsolument seuK

CORRESPONDANCE

Que pensez-vous de mon habitation, madame ? la trou vez>yous assez bien choisie, et ne croyez-TOus pas que pour en préférer une autre il faille être ou bien sage ou bion fou ? Hé bien, madame, il s'en prépare une peu loin de Biez, plus près du Tertre, queje regretterai sans cesse et où, malgré Tenvie» mon oœur habitera toujours. Je ne la regretterois pas moins quand celle-ci m'offriroit tous les autres biens possibles, excepté celui de vivre avec ses amis. Mais au reste, après vous avoir peint le beau côté, je ne veux pas vous dissimuler qu'il y en a d'autres, et que, comme dans toutes les cboses de la vie, les avantages y sont mêlés d'inconvéniens. Ceux du climat sont grands ; il est tardif et froid ; le pays est beau, mais triste, la nature y est engourdie et paresseuse; à peine avonsnous déjà des violettes, les arbres n'ont encore aucunes feuilles; jamais on n'y entend de rossignols ; tous les signes du printemps disparoissent devant moi. Mais ne g&tons pas le tableau vraiqoe je viensde faire ; il est pris dans le point de vue où Je veux vous montrer ma demeure, afin que vos idées s'y promènent avec plaisir. Ce n'est qu*auprès de vous, madame, que je pouvois trouver une société préférable à la solitude. Pour la former dans cette province, il y faudroit transporter votre famille entière, une partie de Neucbàtel, et presque toutYverdun. Encore après cela, comme l'homme est insatiable, me faudroit-il vos bois, vos monts, vos vignes, enfin tout jusqu'au lac et ses poissons. Bonjour, madame, mille tendres salutations à M. de Luze. Parlez quelquefois avec madame de Froment et madame de Sandoz de ce pauvre exilé. Pourvu qu'il ne le soit jamais de vos cœurs, tout autre exil lui sera supportable.

A M. DB MZB.

WooUon, le 10 mal I7S6.

Quoique ma longue lettre à madame de Luze soit, monsieur, à votre intention comme à la sienne, je ne puis m'empècher d'y joindre un mot pour vous remercier et des soins que vous avez bien voulu prendre pour réparer la banqueroute que j'avois faite à Strasbourg sans en rien savoir» et de votre obligeante lettre du

^ 0 avril. J*ai senti, i l'extrême plaisir que m'a fait sa lecture, combien je vous suis attaché et combien tous vos bons procédés pour moi ont jeté de ressentimens dans mon âme. Comptez, monsieur, queje vous aimerai toute ma vie, el qu'un des regrets qui me suivent en Angleterre est d'y vivre éloigné de vous. J'ai formé dans votre pays des attachemens qui me ie rendront toujours cher, et le désir de m'y revoir un jour, que i^us voulez bien me témoigner, n'est pas moins dans mon cœur que dans le vôtre : mais comment espérer qu'il s'accomplisse 7 Si j'avoii fait quelque faute qui m'eût attiré la haine de vos compatriotes, si je m'élois mal conduit en quel* que chose, si j'avois quelque tort à me reprocher, j'espérerois, ellf le réparant, parvenir i le ieurfaireoublieretàobtenirleufbienveillance; mais qu'ai-jc fait pour la perdre? en quoi me suJs-JQ.mal conduit? à qui ^-je manqué dans la moindre chose ? à qui ai-je pu rendre service que je ne Taie pas fait? Et vous voyez comme ils m'ont traité, ^ettez-vous à ma place, et dites-mois'il est possible de vivre parmi des gens qui veulent assommer un homme sans grief, sans motif, sans plainte contre sa personne, et uniquement parce qu'il est malheureux. Je sens qu'il seroit à désirer, pour Thonneur de ces messieurs, queje retournasse finir mesiout^ au milieu d'eux : je sens que je le désirerois moi^ même; mais je sens aussi que ce seroit une haute folie à laquelle la prudence ne mé permet pas de songer. Ce qui me reste à espérer en tout ceci est de coifcerver les amis que j'ai eu le bonheur d'y faire ; et d'être toujours aimé d'eux quoique absent. Si quelque chose pouvoit me dédommager de leur commerce, ce seroit celui du galant homme dont j'habite la maison, et qui n'épargne rien pour m'en tendre le séjour agréable ; tous les gentilshommes des environs, tous les ministres des paroisses voisines ont la bonté de me marquer des empressemens qui me touchent, en ce qu'ils me montrent la disposition générale du pays : le peuple même, malgré mon équipage, oublie en ma faveur sa dureté ordinaire envers les étrangers. Madame de Luze vous dira comment est le pays ; enfin j'y trouverois de quoi n'en regretter aucun autre, si j*étois plus près du soleil et de mes amis. Bonjour, monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur.

h M. DU.PBYnOU*

A Woolton. le 10 mal 1766.

Hier, mon cher hôie, j'ai reçu, par M. Davcnport, vos n^- 20, 21, 22 et 25, par lesquels je vois avec inquiétude que vous n'aviez point encore reçu mon nN , que je vous ai écrit d'ici, et où je vous priois de ne m'envoyer que mes livres de botanique, avec mon calepin, et d'attendre pour le reste à l'année prochaine; prière que je vous confirme avec instance, s'il en est encore temps. Je suis surtout très-fâché que vousm'envoyiezaussidespapicrsquejenevous

y. point demandés, et sur lesquels j'étois tranquille , les sachant entre vos mains, au lieu qu'ils vont courir des hasards que vous ne pouvez prévoir, ne sachant pas comme moi tout ce qui se passe à Londres. Retirez-les, je vous en conjure , s'il est encore temps , et pour Dieu, ne m'en envoyez plus désormais quejè ne vous les demande. Ce n'étoit pas pour rien que j'avois numéroté les liasses que je vous laissois.

Ceux que ^ous avez envoyés à madame de Faugnes sont en route, et je compte les recevoir au premier jour. C'est un grand bonheur qu'ils n'aient pas été confiés à M. Walpolft, que je regarde comme l'agent secret de trois ou quatre honnêtes gensde par le mondequiont formé entre eux un complot auquel je ne comprends rien, mais dont je vois et sens l'exécution successive de jour en jour. U prétendue lettre du roi de Prusse est certainement de d'Alembert {*) ; en f jetant les yeux, j'ai reconnu son style, oonMie si je la lui avois vu écrire .; elle a été publiée» traduite dans les papiers, de même qu'une autre pièce du même auteur sot le inAve sujet. On a aussi imprimé et tradoil une lettre de IL de^ Voltaire à moi adressée^ auprès de ^ quelle le libelle de Vernes n'est que du miel. Mais cessons de parler de ces matières aitrisuintes, et qui ne m'affligeroient pourtant guère, si mon cœtv n'eût été navjrè par de plus sensible* coups. Mon cher bAte, je sens bien le prix d'un ami fidUe , et que ma confiance en vous redouble de charmes, par la difficulté, de la placer aussi bien nulle part;

Je suis très en peine pour établir notre «or-r reapondanee d'une manière stable et sûre ; car

(•) Eflc éloll d« M. Walpole, ni«l8 corrigée ptr plmleun liomnict d« IcllrcJ, Vqyei t» Confettiom, lome r, pageSSS.

la résolution où je sois de rompre tout autre commerce do lettres ne me rend le vôtre que plus nécessaire. Ah I cher ami , que ne vous ai^^je cru, et que n'ai-je resté à portée de passer mes jours auprès de vous I Je sens vivement la perte que j'ai faite, et je ne m'en consolerai jamais. Je suis en peine de plusieurs lettres que^ j'ai fait passer par MM. Lucadou et Drake, et dont je ne reçois aucune réponse. J'espère cependant qu'ils n'ont pas des commis négligcns; il Jaut prendre patience, et continuer. M. Lucadou est un honnête homme, et ami de mes amis: je ne <^ains.pas qu'il abuse de ma confiance, mais je crains de lui être importun.

Mon intention est bien de parler à mylord maréchal de M. d'Escherny, et de faire usage de sa petite note^; mais ce n'est pas en ce moment de commotion qite cela peut se faire. S'il est pressé, il faut , malgré moi , que je laisse à d'autres le plaisir de le servir. J'ai pour mylord maréchal le même embarras que pour vous (fe m'ouvrir une correspondance sûre '; je ve suis adressé à M. Rougemont , je n'en ai aucune réponse; j'ignore s'il a fait passer ma lettre, et s'il vent bien continuer.

Quant à ce qui regardé ma subsistance, nous prendrons là'dessus les moyens que vous juge- I rez à propos; et puisque vous pensez que je puis fournir desix mois en six mois des assignations sur vos banquiers de Paris, je le ferai; maïs, de grâce, envoyez-moi le modèle de ces assignations : car je ne vois pas bien , je vous ravouci en quels termes elles doivent être coniques sur des banquiers que je ne connois pas, et qui. ne me doivent rien.

Je finis à la hjw ,' en vous saluant de tout mon cœiir. Mille respects à la chère et bonne mamc'^n.

k MADAMS DB CaiQUI.

luiftes.

. Bien loin de vous oMblier, madame , je fais un de mes plaises daig cette retraite de me rappeler les heureux temps dé ma, vie. Us^nt été rares et courts; mai» leur, s j^'u venir les niuHiplie : c'est le passé qid me rend le présent supportable» et j'ai trop besoin de yous pour ious oublier, le i¥b voua, écrirai pas pourtant, ma-

CORRESPONDANCE

dame» et je renonce à tont commerce de lettres, hors les cas d'absolae nécessité. Il est temps de chercher le repos, et je sens queje n'en puisavoir qu'en renonçant à toute correspondance hors du lieu que j'habite. Je prends donc mon parti trop tard, sans doute, mais assez lOt pour jouir des jours tranquilles qu'on voudra bien me laisser. Adieu, madame. L*amîtié dont vous m'avez honoré me sera toujours présente et chère ; daignez aussi vous en souvenir auelquefois«

DE ITALESHERBfiS.

Woottoo, le 40 mai 1766.

Ce n'est pas d'aujourd'hui', monsieur, que j'aime à vous ouvrir mon cœur et que vous me Je permettez. La confiance que vous m'avez inspirée m'a déjà fait sentir près de vous que l'affliction même a quelquefois ses douceurs ; mois ce prix de l'épanchement me devient bien plus sensible depuis que mes maux , portés à leur comble , ne me laissent plus dans la vie d'autre espoir que des consolations, et depuis qu'à mon dernier voyage à Paris j'ai si bien achevé de vous connolure. Oui, monsieur, avouer un tort , le déclarer, est un effort de justice assez rare ; mais s'accuser au malheureux qu'on a perdu, quoique innocemment, et ne l'en aimer que davantage , est un acte de force qui n'appartenoit qu'à vous. Votre àme honore l'humanité, et la rétablit dans mon estime. Je savois qu'il y avoit encore de l'amitié parmi les hommes ; mais sans vous j'ignorerois qu'il y eût de la vertu.

laissez-moi donc vous écrire mon état une seconde fois en ma vie. Que mon sort a changé depuis mon séjour de Montmorency 1 Vous nfavez cru malheureux alors, et vous vous trompiez; si vous me croyez heureux maintenant, vous vous trompez davantage. Vous allez connohre un genre de malheurs digne de couronner tous les autres, et qu'en vérité je n'aurois pas cru fait pour moi.

Je vivois en Suisse en homme doux et paisible, fuyant le monde, pe m^ mêlant de rten, ne di&putant jamais, ne parlant pas même de roe9 opinions. On m'en chasse par des persécutions, sans sujet, sans motifs sans prétexte, les plus violentes, les moins méritées qu'il soit possibfc d'imaginer, et qa'on a la barbarie de

me reprocher encore, comme si je me les étois attirées par vanité. Languissant, malade, affligé, je m'acheminois, à l'entrée de l'hiver, vers Berlin. A Strasbourg, je reçois de M. Hume les invitations les plus tendres de me livrer à sa conduite, et de le suivre en Angleterre, où il se charge de me procurer une retraite agréable et tranquille. J'avois'eu déjà le projet de m'y retirer; mylord maréchal me Tavoit toujours conseillé ; M. le duc d' Aumont avoit, à la prière de madame de Verdelin, demandé et obtenu pour moi un passe^port. J'en fais usage ; je pars le cœur plein du bon David , je cours à Paris me jeter entre ses bras. H. le prince de Conti m'honore de l'accueil plus convenable à sa générosité qu'à ma situation , et auquel je me prête par devoir, mais avec répugnance , prévoyant combien mes ennemis m'en feroient payer cher l'éclat. %

Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que cette bonne œuvre produisit dans tout Paris : il devoit en être touché comme moi ; je doute qu'il le fût de la même manière. Quoi qu'il en soit, voilà de ces complimens à la françoise, que j'aime, et que les autres natîoos ne savent guère imiter.

Mais ce qui me fit une peine extrême fui de voir que M. le prince de Conti m'accabloit en sa présence de si grandes bontés, qu'elles auroient pu passer pour railleuses si j'eusse été moins à plaindre, ou que le prince eût été moins généreux : toutes les attentions étoient pour moi ; M. Hume étoit oublié en quelque sorte, ou invité à y concourir. Il étoit clair que oelte préférence d'humanité dont j'étois l'objet en montroit pour lui une beaucoup plus flatteuse : c'étoit lui dire : Jlf on ami Bume^ mdez» moi à marquer de la commisératien à cet infor^ tune» Mais son cœur jaloux fut trop bête pour sentir cette distinction-là.

Nous parlons, il étoit si occupé de mol qu'il en parloit même durant son sommeil , vous saurez ci-après ce qu'il dit à la première couchée. En débarquant à Douvres , transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d*y être amené par cet homme illustre, je lui sauui au cou, je l'embrassai étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisera et de pleurs. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remar-

quable oà il ait pa TOtr en moi les saisissemens d*un cœur pénétré. Je ne sais pas trop ce qu'il fait de ces souvenirs, s*ils lui viennent, mais j'ai dans Tesprit qu'il en doit quelquefois être

importuné.

Nous sommes fêtés arrivant à Londres; dans les deux chambres, à la cour même, on s'empresse à me marquer de la bienveillance et de l'estime. M. Hume me présente de très-bonne grftce à tout le monde; et il étoit naturel de lui attribuer, comme je faisois, la meilleure partie de ce bon accueil. L'affluence me fait trouver le séjour de la ville incommode : aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule ; on m'en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositiiJns ; il meies fait, ii me conduit même à deux ou trois campagnes voisines; j'hésite long-temps sur le choix ; je me détermine enfin pour Cette province. Aussitôt M. Hume -arrange tout, les embarras s'aplaYiissent ; je pan ; j'arrive dans une habiution commode, agréable et solitaire: le maître prévoit tout, rien ne me manque ; je sais tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré oà tous mes maux doivent finir : non, c'est là qu'ils commencent plus cruels que je ne les avois encore éprouvés.

Peut-être n*ignorez- vous pas,monsieur,qu'avant mon arrivée en Angleterre elle étoit un des pays de l'Europe où j'avois le plus de réputation, j'oserois presque dire,de considération ; les papiers publics étoient pleins de mes éloges, et il n'y a voit qu'un cri d'indignation contre mes persécuteurs. Ce ton se soutient à mon arrivée ; les papiers l'annoncèrent en triomphe ; l'Angleterre s*honoroit d'être mon refuge, et elle en glorifioit avec justice ses lois et son gou^ vernement. Tout à coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite que dans tous les caprices du public on n'en vit jamais un plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, et où l'auteur, bien instruit, me donnoit pour fils de musicien. Dès ce moment, tout part avec un accord d'insultes et d'outrages qui tient du prodige; des foules de livres et d'écrits m'attaquent personnellement, sans ménagement, sans discrétion, et nulle feuille n'oseroit parotire si elle ne contenoit quoique malhonnêteté contre moi.

Trop accoutumé aux injures du public pour m*en affecter encore, je ne laissois pas d'être surpris de ce changement si brusque, do ce concert si parfaitement ctianime, que pas un de ceux qui m'avoient tant loi^é ne dit un seul mot pour ma défense. Je trouvoîs bizarre que précisément après le retour de &1. Hume, qui a tant d'influence ici sur léagens dé lettres et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui que j'en pouvois attendre; que pas un de ses amis ne se f&t montré le mien ; et l'on Toyoil bien que les gens qui me traitx)ient si mal n'étoient pas ses ennemis, puisqu'on faisant sonner haut sa qualité de ministre, ils disoient que je n'avois traversé U France que sous sa protection ; qu'il m'avoit obtenu un passe-port de la cour de France ; et oeu s'en falloit qu'ils n'ajoutassent qnôj^avoisnit le voyage à ses frais. Une autre chose m'étonnoit davantage. Tous m'avoient également caressé à mon arrivée; mais à mesure que notre séjour se proJongeoit, je voyois de la façon la plus sensible changer avec moi les manières de ses amis. Toujours, je l'avoue, ils ont pris les mêmes ^ins en ma faveur ; mais, loin de me marquer la même estime, ils accompagnoient leurs services de Pair dédaigneux lo plus choquant : on eût dit qu'ils ne cherctioient à m'obtiger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Malheureusement ils s'étoient emparés de moi. Que faire, livré à leur merci dans un pays dont je ne savois pas la langue? Baisser la tête et no pas voir les affronts. Si quelques Anglois ont continué à me marquer de l'estime, ce sont uniquement ceux avec qui M. Hume n'a aucune liaison.

Les flagorneries m'ont toujours été suspectes. Il m'en a fait des plus bûses et dt toutes les façons ; mais je n'ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié. On eût dit même qu'en voulant me faire des patrons ii cherchoit à m'êter leur bienveillance : il vouloit plutôt que j'en fusse assisté qu'aimé; et cent fois j'ai été surpris du tour révoltant qu'il donnoit à ma conduite près des gens qui pouvoient s'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck, du muséum, ami de mylord maréchal, et pasteur d'une paroisse où l'on vouloit m établir, vient me voir ; M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l'avoir pas

CORRESPONDANCE

prévenu. Le docteur Maty^ lui diuil, nousavùii invités pour jeudi au Muséum, où M. Rousseau devoit vous v^tr; mais il préféra d'aller avec madame Garrick à la comédie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour.

On répand à' Paris une fausse lettre du roi de Prusaii, qbi depuis a été traduite et imprimée ici. rapprends avec éionnement que c'est un M. Walpole; ami de M. Hume, qui fait courir celle lettre : je lui demande si cela est vrai ; au lieu de me répondre, il me demande froidement de qui je le liens} cl quelques jours apr^s; il veut que je confie à ce même ^. Walpole des papiers qui m'intéressent et que je . cherche à faire venir en sûreté.. Je vois cette prétendue lettre dû roi de Prusse, elj'f rtconnois à l'instant le style de M. d'Alembett, autre ami de M. Hume, et mon ennemi d'autant plus dangereux qu'il a soin de cacher sa haine. J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non-seulement un ami de M. Hume, mais qu'il loge avec lui ; et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurantque le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé deux ou trois nuils avec ma gouvernante dans cette même maison, chez M. Hume ; et à l'accueil que nous ont fait ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu*il dit ne pas ressembler à son père, leur avoit parlé d'elle et de moi.

Tous ces faits combinés, et d'autres semblables que j'observe^ me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les letires quej'écris n'arrivent pas ; plusieursde cellcsquejereçoisont été ouvertes, et toutes ont passé par les mains de M. Hume : si quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'ardente avidité de la voir. Un soir Je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis . frappé. Voici ce que c'est que cettemanœuvre, car il peut importer de la détailler. Je vous l'ai dit, monsieur; dans un fait je veux tout dire. Après souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçois qu'il me regarde fixement, ce qui lui arrive souvent et d'une manière assez remarquable. Pour cette fois son regard ardent et prolongé devient presque inquiétant. J'essaie de le fixer à mou tour ; mais en arrêtant mes yeux sur les siens je sens un

frémissement inexplicable, et je suis bientôt forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sontd*uabonhomme;mais il faut que, pour me fixer dans nos lète-à-téte, ce bon homme ait trouvé d'autres yeux que les siens.

L'impression de ce regard me reste : mon trouble augmente jusqu'au saisissement. Bientôt un violent remords me gagae ; je m'indigne de moi-même. ÇnGn dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je me; jette à son cou, je le serre étroitement» je l'inonde de mes larmes; je m'écrie : Non^ non^ David Hume n'est pas un traître; s'il n'étoit le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fui le plus noir. David Hume me rend mes embrassemens, et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'vn ton tranquille : Çuoif mon cher monsieur/ Eh! mon cher monsieur f quoi donc ! tnon cher mo^sifur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que 'mon cœur se resserre; notre explication finii là ; nous allons nous coucher, et le Idnderoaifl je pars pour la province.

Je reviens maintenant à ce que j'entendis à Roye la première nuit qui suivit notre départ. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois au milieu de la nuit je l'entendis s*écrier avec une véhémence extrême : Je Uens /.-/. Rousseau! Je pris ces mots dans un sens favorable qu'assurément le ton n'indiquoit pas; c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idée, et qui n*a nul rapport à celui qu'il a pendant le jour, et qui correspond trèfr-bien aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu'il dit ces mots, je sentis un tressaillement d'eflProi dont je n'étois pas le maître : mais il ne me fallut qu'un moment pour me remettre et rire de ma terreur; dès le lendemain, tout fut si parfaitement oublié, que je n'y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu que depuis mon arrivée ici, en repassant toutes les observations que j'ai faites, et dont le nombre augmente de jour en jour ; mais à présent je suis trop sûr de ne plus l'oublier. Cet homme, que mon maTivais destin semble avoir forgé tout exprès pour moi, n'est pas dans la sphère ordinaire de l'humanité, et vous avez assurément plus que personne le droit de trouver son caractère incroyable. Mon dessein n'est pas aussi que vous

le jugiei sur mon rapport, mais seulement que vous jugiez de ma situation.

Seul dans un pays qui m*est inconnu, parmi des peuples peu doux, dont je ne sais pas la langue, et qu'on excite à me haïr, sans appui, sans ami, sans moyen de parer les atteintes qu on me porte, je pourrois pour cela seul sembler fort à plaindre. Je vous proteste cependant que ce n'est ni aux désagrémens que j'essuie, ni aux dangers que je peux courir queje suis sensible : j'ai même si bien pris mon parti sur ma réputation, que je ne songe plus à la défendre ; je l'abandonne sans peine, au moins durant ma vie, à mes infatigables ennemis. Mais de penser qu'un homme avec qui je n'eus jamais aucun démêlé, un homme de mérite, estimable par ses talens, estimé par son caractère, me tend les bras dans ma détresse, et m'étouffe quand je m'y suis jeté; voilà, monsieur» une idée qui m'atterre. Voltoirc, d' Alembert, Tronchin, n'ont jamais un instant affecté mon àroe ; mais quand je vivrois mille ans, je sens que jusqu'à ma dernière heure jamais David Hume ne cessera do m'étre présent.

Cependant j'endure mes maux avec assez de patience, et je me félicite surtout de ce que mon naturel n'en est point aigri : cela me les rend moins insupportables. J'ai repris mes promenades solitaires,maisaulicu d'y rêver, j'herborise, c'est une distraction dont je sens le besoin : malheureusement elle ne m'est pas ici d'une grande ressource ; nous avons peu de beaux jours ; j'ai de mauvais yeux, un mauvais microscope ; je suis trop ignorant pour herboriser sans livre», et je n'en ai point encore ici : d'ailleurs mes nuits sont cruelles» mon corps souffre encore plus que mon cœur ; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idées ; l'air du pays joint à tout cela sa sombre influence, et je commence à sentir fréquemment

que j'ai trop vécu. Le pis est que je crains la mort encore, nou-«eulemen^ pour elle-même, non-seulement pour n'avoir pas un de mes amis qui puisse adoucir mes dernières heures; mais surtout pour l'abandon total où je laîsserois ici la compagne de mes misères, livrée à la barbarie, ou, qui pis est, à l'insultante pitié de ceux dont les soins ne sont qu'un raffinement de cruauté pour faire endurer l'opprobre en silence. Je ne sais pas, en vérité, quelles res-

sources la philosophie offre à un homme dans mon état. Pour moi, je n'en vois que deux qui soient à mon usage, l'espérance et la résignation»

Le plaisir, monsieur, que j'ai de vous écrire est si parfaitement indépendant de Taitente d'une réponse, que je ne vous envoie pour cela aucune adresse, bien sûr que vous ne vous servirez pas de celle de M. Hume, avec qui j'ai rompu toute communication. Vossentimensmé sont connus, il ne m'en faut pas davantage ; j'aurai Téquivalent de cent lettres dans l'assurance où je suis que vous pensez à moi quelquefois avec intérêt. Je prends le parti de supprimer désormais tout commerce de lettres, hors les cas d'absolue nécessité, de ne plus lire ni journaux ni nouvelles publiques, et de passer dans l'ignorance de ce qui se dit et se fait dans le monde les jours paisibles qu'on voudra me laisser.

Je fais, monsieur, les voeux les plus vrais et les plus tendres pour votre félicité.

A H. LB gMrAL OONWAY,

secrétaire d'état.

Le sa mal I7B6.

Monsieur ,

Vivement touché des grâces dont il platt à sa majesté de m'honorer, et de vos bontés qui me les ont attirées, j'y trouve dès à présentée bien précieux i mon cœur d'intéresser à mon sort le meilleur des rois et l'homme le pUis di« gne d'être aimé de lui. Voilà, monsieur, un avantage que je ne mériterai point de perdre. Mais il faut vous parler avec la franchise que. vous aimez : après unt de malheurs je me croyois préparé à tous les événemcns possibles ;$ il m'en arrive pourunt que je n'avois pas prévus, et qu'il n'est pas mAokO permis à un bo»^ nête homme de prévoir. Ils m'en affectent d'auunt plus cruellement, et le trouble où ite me jettent m'ôunt la liberté d'esprit nécessaire, pour me bien conduire, tout ce que me dit la raison, dans un état aussi triste, est de suapendre ma résolution sur toute affaire importante, telle qu'est pour moi celle dont il s'agit. Loin de me refuser aux bienfaits du roi par

CORRESPONDANCE

l'orfrucil <}u*pn m'impute, je lemetlroisà m*en glorifier ; et tout ce que j'y vois de péuiblc est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public comme aux miens propres. Mais lorsque je les recevrai, je veux pouvoir me livrer tout entier aux sentimens qu'ils m'inspirent, et n'avoir le eœur plein que des bontés de sa majesté et des vôtres : je ne crains pas que celte façon de penser les puisse altérer. Daignez donc, monsieur, me les conserver pour des temps plus heureux : vous connohrez alors que je n'ai différé de m*en prévaloir que pour tftcher de m*en rendre plus digne.

Agréez, monsieur, je vous supplie, mes trèshumbles salutations et mon respect.

A M. DU PRYROU.

À Woottoo, le Slmai 1766.

Tai reçu, mon cher hôte, votre n"* 24 par M. d'Ivernois, et je reçois en ce moment votre n"» 25. Je vous remercie de l'inquiétude que vous y marquez sur mon état, excepté pourtant ce mot : Jttauriez'^vous oublié ? qu'un plus long silence ni rien au monde n'autoriseroit jamais. J'aurois cru qu'entre vous et moi nous n'en étions plus, depuis long-temps, à dé pareilles craintes. Je vous écris rarement, je vous en ai prévenu ; mais je vous écris régulièrement ; et, lorsque vous vous livriez à ce cruel doute, vous avez dû recevoir mon n* 2. De grâce, entendons-nous bien. Je ne puis souvent écrire, surtout à présent que mon hôte et sa famille sont ici. Il y a, ce dont je gémis, trois cents lieues de distance entre nous; il faut plusieurs entrepôts à nos lettres, qui les retardent, et qui peuvent les retarder davantage. Enfin, vous pouvez au pis vous dire : Il est mort ou malade; mais jamais : M'a-t-il oublié?

Autre grief. M. Hume vous apprend, ditesvous, que la province de Derby m'a nommé un des commissaires des barrières, et vous me reprochez de ne vous en avoir rien dit. Vous auriez raison, si cela étoit vrai; mais je n'ai jamais ouï parler de pareille folie ; je vous ai prévenu d'être en garde contre tout ce qui pouvoit venir de M. Hume, et de n'ajouter aucune foi à tout ce qu'on vous diroit de'moi. De grâce, une fois pour toutes, n'en croyez que ce que

je vous dirai moi-même ; vous vous épargnerez bien des jugemens injustes sur mon compte. Par une suite de cette même facilité à tout croire, vous voilà persuadé, sur le rapport de M. de Luze, que je désire voir mes écrits imprimés de mon vivant; j'ignore sur le rapport de qui M. de Luze lui-même a pu le croire ; ce n'est sûrement pas sur le mien, et je vous déclare et vous répète, pour la dernière fois, dans la sincérité de mon Ame, que mon plus ardent désir est que le public n'entende plus parler de moi de mon vivant. Une fois pour toutes, croyez-moi sincère; ne vous gênez jamais sur cette affaire ; mais soyez persuadé que, toute chose égale, j'aime mieux qu'elle ne se bsse qu'après ma mort. Il est vrai que j'ai cru que les planches auroient pu se graver d avance, ec qu'elles auroient pu s'exécuter mieux de moo vivant.

Je me flatte que vous aurez reçu ma précédente assez à temps pour ne faire partir que mes livres de botanique et herbiers, et retenir le reste, quant à présent. Je suis trës-coiiieflC de mon habitation, de mon hôte, de mes voisins, à quelques inconvéniensprès; mais,pai&qu'il y en a pourtant, le sage ne les fuit pas, il les supporte, et il m'en coûte peu d*être sage en cela. Mais je vous avoue (et que ceci soit à jamais entre nous deux sans aucune exception ] que je sens cruellement votre absence, et que j'ai peine à me détacher de l'espoir de retourner un jour mourir auprès de vous. Mon cœur ne peut renoncer aux douces idées qu'il s'ètoit faites ; plus j'aime le recueillement et la retraite, plus l'intimité de l'amitié m^est nécessaire, surtout vers la fin de ma carrière et de mes joura, où je n'ai plus d'autre projet i former que l'usage du présent. Je pense aussi, et votre dernière lettre me le confirme, que je ne tous serois pas tout-à-fail inutile pour la douceur de la vie, surtout si vous ne vous mariez pas encore, comme j'y vois peu d'acheminement. Cest pourtant une chose à laquelle il est temps de songer ou jamais, il y auroit là-dessus trop de choses à dire pour une lettre; c'est un beau texte que j'aurai lorsque vous viendrez me voir. Quoi qu'il en soit, nous avons en tout état de cause assez de goûts communs pour les cultiver ensemble avec agrément, et je né doute pa8qu*un jour ou Tautre l'entreprise du Dictionnaire de

ANNÉE i766.

Monique ne se réveille» et ne nous fournisse pour plusieurs années ks plus agréables occupations. Je vous conseille de ne pas abandonner ce goût; il tienlèdés connoissances charmantes, et il peut les étendre à Tinfini. Voilà, mon cher hdte, un chftteau en Espagne» le seul qui me reste à flaire » et auquel je n*ai pas la force de renoncer. Et pourquoi ne s'exécuteroit-il pas un jour? Laissons an public le temps de m'onblier, à vos gens de Neuchàtel de s*apaiser» peut-^tre de se repentir : préparons à loisir toutes choses dans le plus profond silence, et sans que personne .in monde pénètre nos vues : rien ne nous presse, nous sommes les maîtres du temps. Dans quatre ou cinq ans, quand votre maison sera faite, et que vous rhabiterez, je ne vois point d'impossibilité que vous redeveniexdans le fait mon cher hAte. En attendant, je suis tranquille dans ma retraite; le pis sera d'y rester; j'espère au moins vous y voir quelquefois. Pensez à tout cela, et dite»-m'en votre avis, mais surtout entre vous et moi sans aucun confident quelconque. Tout est manqué, si ftme vivante vient à pénétrer ee projet.

Je ne sais ce qu'est devenu le portrait que je vous avois destiné; j'ai rompu toute correspondance avec M. Hume , et je suis déterminé, quoi qu'il arrive, à ne lui récrire jamais. Je regarde le triumvirat de Voltaire, ded'Alembert et de lui comme une chose certaine. Je ne pénètre point leur projet, mats ils en ont un. Je ne m'en tourmenterai plus ; je n'y songerai pas même, vous pouvez y compter. Mais, en attendant que la vérité se découvre, je ne veux avoir aucun commerce avec aucun des trois; puissent- ils m'oublier comme je les oublie I Quant au portrait, vous l'aurez, vous pouvez y compter ; mais je vous demande du temps pour me mettre au fait de toute chose. Je veux, 8*il se peut, me faire oublier à Londres comme ailleurs. Gela est très^nécessaire au repos de ma vie, et surtout A l'exécution de mon projet. Je vous embrasse.

Je voudrois bien que la Vision ne fftt pas perdue; n'en pourroit-on pas du moins avoir une copie de quelque façon? H saffiroit de me l'envoyer cet automne par M. d'Ivernois.

Je dois vous avertir que je n'ai rien écrit à personne de semblable A ce que vous me mar-

quez, et que depuis près de deux ans je n*ai plus de correspondance avec H. Houltou , ne sachant pas même où il est.

A M. D IVERIIOIS.

wooCtoQ te SI mai ITBS.

M. Lucadou aura pu vous marquer, monsieur, combien j'étoisen peine de vous; et votre lettre du 28 avril m'a tiré d'une grande inquiétude. Je suis dans lapins grande joie du projet que vous avez formé de me venir voir cette année; je suis fftché seulement que ce soit trop tard pour jouir des charmes du lieu que j'habite; il est délicieux dans cette saison, mais en novembre il sera triste; il aura grand besoin que vous veniez en égayer l'habitant. Il faudra prévenir M« Du Peyrou de votre voyage» an cas qu'il ait quelque chose à m'envoyer* J'ai»* rois souhaité que vous pussiez venir ensemble pour que le voyage fût plus agréable à tous les deux ; mais je trouverai mon compte A vous voir l'un après l'autre; je serai tout entier A chacun des deux, et j'aurai deux fois du plaisir.

Si mes vœux pouvoient contribuer A rétablir parmi vous les lois et la liberté, je crois que vous ne doutez pas que Genève ne redevint une république; mais, messieurs, puisque les tour^ mens que votre sort futur donne A mon coBur sont A pure perte, permettez que je cherche A les adoucir en pensant A vos affaires le moins qu'il est possible. Vous avez publié que je voulois écrire l'histoire de la médiation : je serois bien aise seulement d'en savoir Thistoire; mais mon intention n'est assurément pas de l'écrire; et, quand je l'écrirois» je me garderois de la publier. Gependant, si vous voulez me rassembler les pièces et mémoires qui regardent cette affaire, vous sentez qu'il n'est pas possible qu'ils me soient jamais indifférons; mais gardez* les pour les apporter avec vous, et ne m'en envoyez plus par la poste, car les poru en ce paya sont si exorbitans, que votre paquet précédent m'a coûté de Londres ici quatre livres dix sous de France. Au reste, je vous préviens, pour la dernière fois, que je ne veux plus faire souvenir le public que j'existe, et que de ma part il n'entendra plus parler de moi durant ma vie.

f.rr.

Je suis en repos, je vcax tftchcr d*y rester* Par une suite da désir de me faire oublier» j'écris le moins de lettres qu'il m'est possible; hors trois amis, en vous comptant , j*ai rompu toute autre correspondance, et, pour quoi que ce puisse être, je n'en renouerai plus* Si vous voulez que je continue à vous écrire, ne montrez plus mes lettres et ne parlez plus de moi à personne, si ce n'est pour les commissions dont votre amitié me permet de vous charger*

Je voudrois bien que votre associé, que je salue, eût le temps d'en faire une avant votre -départ. J'ai perdu presque tous mes microscopes ; et ceux qui me restent sont ternis et incommodes, en cequ'il me feudroit trois mains pour m*eu servir : une pour tenir le microsœpe, une autre pour tenir la plante en état à son foyer^ et la troisième pour ouvrir la fleur avec une poi nte , et en tenirles parties soumisesàl'inspection. N'y auroit-il point moyen d'avoir un microscope auquel on pût attacher l'objet dans la situation qu'on voudroit, sans avoir besoin de le tenir, afin d'avoir au moins une main libre et que l'objet ne vacillât pas tant? Les ouvrievs de liOndres sont si exorbitamment chers, et je fuis si peu à portée de me faire entendre, que je crois qu'il y auroit à gagner de toutes manières i faire faire mes petits instrumens à Genève, surtout sous des yeux couMne ceux de M. Deluc : il faudroit plusieurs verres au microscope, et tous extrêmement polis. Il me manque aussi quelques livres de botanique; mais nous serons i temps d'en parler quand vous serez sur votre départ , de même que de quelques commissions pour Paris, oiii je suppose que vous passerez^ à moins que vous n*aimiez mieux vous embarquer à Bordeaux.

Voltaire a fait imprimer et traduire ici par tes amis une lettre à moi adressée, où l'arrogance et la brutalité sont portées à leur comble, et où il s'applique, avec une noirceur infernale, à m'attirer la hainede la nation. Heureusement la sienne est si maladroite, il a trouvé le secret d'Ater si bien tout crédit à ce qu'il peut dire, que cet écrit ne sert qu'à augmenter le mépris que Ton a ici pour lui. La sotte hauteur que ce pauvre homme affecte est un j ridicule qui va toujours en augmentant. Il croit j faire le prince « et ne fait en effet que le cro- i

cheteur. Il est si bète qu'il ne fait qu'apprendre à tout le monde combien il se tourmente de mot.

L'homme dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre a placé 0 fils chez l'homme de B^ qui va près do C. Vous comprenez de quelles commissions co petit barbouiilon peut être chargé ; j'en ai prévenu !>•

Vos offres au sujet de l'argent qui est chez madame Boy de la Tour sont aa^rément trèsobligeantes ; le mal que j'y vois est qu'elles ne sont pas acceptables : on ne place point au dix pour cent sur deux têtes. Sur celle de mademoiselle Le Vasseur passe , cela se peut accepter. À cette condition, je vous enverrai le billet pour retirer cet argent, ou bien nous arrangerons ici cette affaire à votre voyafe. Je vous embrasse de tout mon oœur.

â M. DU PEYROn.

LeUiuinires.

Cest bien mon tour d*ètre inquiet de votre rflence, et je le suis beaucoup* tant a cause de votre exactitude ordinaire, que des approdies de la goutte que vous avez parucraindre. Veuille le ciel que vous n'ayez pas une si boBne excuse à me donner I Mais, s! vous êtes pris en effet, ce dont je tremble, je vous prie en grâce de me faire écrire un mot par M. Jeannin^ car j'aime encore mieux être sûr d'un mal que d'en redouter mille autres. Votre n« 25 est du '12 mai ; depuis lors je n'ai rien reçu; et je ne sais pas encore si vous avez "^fait parik quelque chose par Handrot, dont vous m'annonciez le départ pour le 24. Mon hôte (non pas FhAte de mon cœur par excellence) , M. Davenport, est venu passer ici trois semaines avec sa famille. C'est un très-galant homme, plein d'attentions et de soins. Je suis convenu avec lui de l'adresse suivante, sous laquelle vous pouvez m'écrira sans enveloppe, et sansque mon nom paroisse. Pourvu que vous mettiez très-exactement Ta-^ dresse comme elle est marquée, ni plus ni moins, et que vous fassiez mettre vos lettrée à la poste à Londres ou à Paris, en les affran-* chissant jusqu'à Londres , elles me parviendront sûrement, promptemeot, et personne ne les ouvrira que moi. M. Davenport, à VVoot« ton Arsbombag. Derbyshire.

kÊÊÊùf mùù cher et trta-cher hâie, je tous embratie mille fois de toat mon cœur.

Ml MÉÉE^

Wootioo, le SI Juin 1766.

JTai reçu » mon cher h6te » votre n? 26 qui m'a fait grand bien. Je me corrigerai d*autant plus difficilement de Finquiétude que vous me reproches» que vous ne vous en corrigez pas trop bien yous>mtaie quand mes lettres tardent à TOUS arriver ; ainsi, médecin, guéris-toi toimême ; mais non , mon cher ami , cette tendjre inquiétude et la cause qui la produit est une trop douce maladie pour que ni vous nî moi nous en roulions guérir. Je prendrai toutefois les mesures que vous m'indiquez pour ne pas me tourmenter mal à propos ; et, pour commencer, j'inscris aujourd'hui la date de cette lettre en recommençant par ii« -l , afin de voir successivement une suite de numéros bien en ordre. Ma première ferveur d'arrangement est toujours une chose admirable ; malheureusement elle ne dure pas.

Je vdus suis bien obligé des ordres que vous avez donnés à vos banquiers à mon sujet» Ma situation me force à me prévaloir des seize cents livres par an, môme anrant que vous ayez reçu les trois cents louis de mylord oiaréchal, qui, j'espère, ne tarderont pas beaucoup encore. H n'ai point de wrnpule sur cet arrangement, par rapport à vous dont je connois le cœur, et dwt je suppose la fortune en état d'y répondre : je n'en ai pas non plus par rapport à moi, dont le coeur répond au vôtre, et qui crois pouvoir vous fournir de quoi ne rien perdre avec moi, pourvu que vous puissiez attendre. S'il arrîvoit que 1^ tracas d'affaires d'intérêt dont vous m'avez parlé influassent sur votre situation présente J'exigequ'en pareil cas vous me le disiez franchement, parce que je puis trouver d'autres ressources, auxquelles je préfère le plaisir de tenir de vous ma subsistance , mais qui peuvent au besoin me servir de suppUsnent. J'ai bien des choses à vous dire que je ne puis confier à une lettre qui peut s'égarer. Quand vous viendrez, je vou% dirai ce qui s'est passé, et je crois que vous conviendrez que j'ai fait ce que j'ai dû faire ; mais ce que je dois sur toute chose est de ne vous pas laisser mettre à l'c-

tfoit pour IHimour de moi. Ainsi, promettez-moi ^e me parler sans détour dans l'occasion, et commencez dès à présent si vous êtes dans le cas.

J'aumis fort souhaité que vous n'eussiez pas fait partir mes livres ; mais c'est une affisire faite : je sens que l'objet de toute la peine que vous avez prise pour cela, n'étoit que de me fournir des amusemens dans ma retraite ; cependant vous vous êtes trompé. J'ai perdu tout goût pour la lecture, et hors des livres de botanique, il m'est impossible de lire plus rien. Ainsi je prendrai le parti de faire rester tous ces livres A Londres, et de m'en défaire comme je pourrai, attendu que leur transport jusqu'ici me coûteroit beaucoup au-deli de leur valeur, que cettedépenseme seroit fort onéreuse , que quand ils seroient ici je ne saurois pas trop où les mettre ni qu'en laire. Je suis charmé qu'au moins vous n'ayez pas envoyé les papiers.

Soyez moins en peine de mon humeur, mon cher hôte, et ne le soyez point de ma situation.

Le séjour que j'habite est fort de mon goût ; le maître de la maison est un très-galant homme, pour qui trois semaines de séjour qu'il a fait ici avec sa famille ont cimenté l'attachement que ses bons procédés m'avoient donné pour lui. Tout ce qui dépend de lui est employé pour me rendre le séjour de sa maison agréable. Il y a des incon venions, mais où n'y en a-t-il pas? Si j'avois à choisir de nouveau dans toute l'Angleterre , je ne choisirois pas d'autre habitation que celle-ci : ainsi j*y passerai très-patiemment tout le temps que j'y dois vivre ; et si j'y dois mourir, le plus grand mal que j'y trouve est de mourir loin de vous, et que l'hôte de mon cœur ne soit pas aussi celui de mes cendres ; car je me souviendrai toujours avec attendrissement de notre premier objet, et les idées tristes , mais douces , qu'il me rappelle valent sûrement mieux que celle du bal de votre folle amie. Mais je ne veux pas m'engager dans cos sujets mélancoliques qui vous feroient mal augurer de mon état présent, quoique à tort : et je vous dirai qu'il m'est venu cette semaine de la compagnie de Londres, hommes et femmes, qui tous, à mon accueil, à mon air, à ma manière de vivre, ont jugé, contre ce qu'ils avoient pensé avant de me voir, que j'éiois heureux dans ma retraite; et il est vrai que je n'ai ja«

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GORRESPOSIDAlilCE.

mais vécu plus à mon aise, ni mieux suivi mon humeur du matin au soir. 11 est certain que la fausse lettre du roi de Prusse et les premières clabauderies de L.ondres m'ont alarmé dans la crainte que cela n'influât sur mon repos dans cette province» et qu'on n*y voulût renouveler les scènes de Moticrs. Mais sitôt que j'ai été tranquillisé sur ce chapitre» et qu'étant une fois connu dans mon voisinage j'ai vu qu'il étoit impossible que les choses y prissent ce tour-la» je me suis moqué de tout le reste » et si bien, que je suis le premier à rire de toutes leurs fo-> lies. II n'y a que la noirceur de celui qui sous main fait aller tout cela» qui me trouble encore : cet homme a passé mes idées; je n'en imaginois pas de faits comme lui. Mais parlons de nous. Il me manque de vous revoir pour chasser tout souvenir cruel de mon ftme. Vous savez ce qu'il me faudroit de plus pour mourir heureux» et je suppose que vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite par H. d'ivernois : nuis comme je regarde ce projet comme une belle chimère» je ne me flatte pas de le voir réaliser. Laissons la direction de l'avenir à la Providence. £n attendant » j'herborise » je me promène » je médite le grand projet dont je suis occupé (*) ; je compte môme» quand vous viendrez, pouvoir déjà vous remettre quelque chose; mais la douce paresse me gagne chaque jour davantage, et j'ai bien de la peine à me mettre à l'ouvrage ; j'ai pourtant de l'étoife assurément» et bien du désir de la mettre en œuvre. Mademoiselle Le Vasseur est très-sensible à votre souvenir : elle n'a pas appris un seul mot d'anglois ; j'en avois appris une trentaine à Londres, que j'ai tous oubliés ici» tant leur terrible baragouin est indéchiffrable à mon oreille. Ce qu'il y a de plaisant est que pas une ftme dans la maison ne sait un mot de françois : cependant sans s'entendre on va et Ton vit. Bonjour.

J'écrirai à Berlin la semaine prochaine» et je parlerai de M. d'Escherny. Mille salutations de ma part à tous ceux qui m'aiment» et mille tendres respects à la bonne maman.

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