‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 107 sur 158 · A M. HUME · texte numérisé non relu

A M. HUME

Le2SJiiin17G6.

le croyois que mon silence » interprété par

"*) Celui d'écrire ses ConfeiSiont. G. P.

votre conscience» en disoit aises; mab puisqu'il entre dans v^s vues de ne pas l'entendre, je parlerai.

Je vous connois» monsieur» et vous ne l'igno* rez pas. Sans liaisons antérieures» sans querelles» sans démêlés» sans nous connoltre autrement que par la réputation littéraire» vous vous empressez à m'offrir dans mes malhenrm vos amis et vos soins ; touché de votre générosité » je me jette entre vos bras : vous m'amenez en Angleterre» en apparence pour m'y procurer un asile» et en eSét pour m'y désh(^ norer : vous vous appliquezi cette noble œuvre avec un zèle digne de votre cœur» et avec ud art digne de vos talens. Il n'en falloit pas tant pour réussir ; vous vivez dans le grand monde» et moi dans la retraite : le public aime i être trompé » et vous êtes foit pour le tromper. Je connois pourtant un homme que vous ne tromperez pas» c'est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis» en vous embrassant les yeux en larmes » que si vooi n^éliez pas le meilleur des hommes, il fândroit que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète» vous vous direz quelquefois que vous n'êtes pas le meilleur des hommes; et je doute qu'avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux.

Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis et aux vêtres» et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation dorant ma vie» bien sûr qu'un jour on nous rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d'intérêt» avec lesquels vous vous masquez, je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous» et de n'accepter» pas même à qion avantage» aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu» monsieur : je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire» voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.

A M. n'ivERNeis.

WoottOD, le 28 jain 1766.

Je vois, monsieur, par voire lettre du 0, qu'à cette date vous n'aviez pas reçu ma précé-

6it

dente, quoiqu'elle dût ?oiA être arrivée, et qse Je vous Tensse adressée par tos correspoDdans ordinaires, comme je fais celle-ci. L'état critique de vos affaires me navre l'âme ; mais ma situation me force à me borner pour vous à des soupirs et des vœux inutiles. Je n'aurai pas même la témérité de risquer des conseils sur votre conduite, dont le mauvais succès me feroit gémir toute ma vie si les choses venoient à mal tourner, et je ne vois pas assez clair dans les secrètes intrigues qui décideront de votre sort, pour juger des moyens les plus propres à vous servir. Le vif intérêt même que je prends i vous vous nuiroit si je le laissois pa-^ rot tre ; et je suis si infortuné que mon malheur s'étend à tout ce qui m'intéresse. J'ai fait ce que j'ai pu, monsieur; j'ai mal réussi; je réussirois plus mal encore : et, puisque je vous suis inutile, n'ayez pas la cruauté de m'affliger sans cesse dans cette retraite, et, par humanité, respectez le repos dont j'ai si grand besoin.

Je sens que je n'en puis avoir tant que je conserverai des relations avec le continent. Je n'en reçois pas une lettre qui ne contienne des choses affligeantes; et d'autres raisons, trop longues à déduire, me forcent à rompre toute correspondance, même avec mes amis, hors les cas de la plus grande nécessité. Je vous aime tendrement, et j'attends avec la plus vive impatience la visite que vous me promett»; mais comptez peu sur mes lettres. Quand je vous aurai dit toutes les raisons du parti que je prends, vous les approuverez voufr-méme; elles ne sont pas de nature à pouvoir être mises par écrit. S'il arrivoit que je ne vous écrivisse plus jusqu'à votre départ, je vous prie d'en prévenir dans le temps M. Du Peyron, afin que, s'il a quelque chose à m'envoyer, il vous le remette ; et en passant i Paris, vous m'obligerez aussi d'y voir M. Guy, chez la veuve Dudiesne, afin cpi'il vous remette ce qu'il a d*imprimé de mon Dictionnaire de Musiquef et que j'en aie par vous des nouvelles, car je n'en ai plus depuis long-temps. Mon cher monsieur, je ne serai tranquille que quand je serai oublié : je voudrois être mort dans la mémoire des hommes. Parlez de moi le moins que vous pourrez, même à nos amis; n'en parlez phis du tout à ***, vous avez vu comment il me rend

justice ; je n'en attends plus que de la postérité parmi les hommes, et de Dieu qui voit mon cœur dans tous les temps* Je vous em-' brasse de tout mon cœur.

A M. 6RAKVULB.

Quoique je sois fort incommodé, monsieur, depuis deux jours, je n'anroîs assurément pas marchande avec ma santé, pour la faveur que vous vouliez me faire, et je me préparois à en profiter ce soir : mais voilà M. Davenport qui m*arrivc; il a l'honnêteté de venir exprès pour me voir : vous, monsieur, qui êtes si plein d'honnêteté vous-même, vous n'approuveriez pas qu'au moment de son arrivée je comment casse par m*éloigner de lui. Je regrette beaucoup l'avantage dont je suis privé ; mais du reste je gagnerai peut-être à ne pas me montrer. Si vous daignez parler deimoi à madame la duchesse de Portiand avec la même bonté dont vous m'avez donné tant de marques, i) vaudra mieux pour moi qu'elle me voie par vos yeux que par les siens, et je me consolerai par le bien qu'elle pensera de moi de celui que j'aurai perdu moi-même.

Je dois une réponse à un charmant billet; mais l'espoir de la porter me fait différer à la faire. Recevez, monsieur, je vous supplie, mes très-humbles salutations.

AU MÊME

Puisque M. Granville m'interdit de lui rendre des visites au milieu des neiges, il permettra du moin^'que j'envoie savoir de ses nouvelles et comment il s'est tiré de ces terribles chemins. J'espère que la neige qui recommence pourra retarder assez son départ pour que je puisse trouver le moment d'aller lui souhaiter un bon voyage. Hais, que j'aie ou non le plaisir de le revoir avant qu'il parte, mes plus tendres vœux l'accompagneront toujours.

AU HÊIIB.

Voici, monsieur, un petit morceau de poSs*

6tS

CORRESPONDANCE

ton de montagne qui ne vant pas celai que vous m'aves envoyé; aussi je vous l*offire en hommage et non pas en échange» sachant bien que tontes vos bontés pour moi ne peuvent s'acquitter qa*avec les sentimens que vous m'avez inspirés. Je me faisois une fêté d'aller vous prier de me présenter à madame Totre sœar, mais le temps me contrarie. Je suis malheureux en beaucoup de choses, car je ne puis pas dire en tout» ayant un voisin tel que vous.

AU MÉMB.

Je sais fàché« monsieur^ qae le temps ni ma santé ne me permettent pas d'aller vous rendre mes devoirs et vous fiiire mes remerclmens aussitôt qae je le désirerois; mais en ce moment^ extrêmement incommodé, je ne serai de quelques jours en état de faire ni même de recevoir des visites. Soyez persuadé, monsieur, je vous prie, que sitêt que mes pieds pourront me porter jusqu'à vons, ma volonté m'y conduira. Je vous fais, monsieur, mes tré^-humbles salutations.

AU MÉMB.

Je suis très-sensible à vos honnêtetés, monsieur, et à vos cadeaux ; je le serois encore plus s'ils reyenoient moins souvent. J'irai le plus têt que le temps me le permettra vous réitérer mes remerclmens et mes reproches. Si je pouvois m'entretenir avee votre domestique, je lui demanderois des nouvelles de votre santé ; mais j'ai lieu de présumer qu'elle continue d'être meilleure. Ainsi soit-il.

AU MÊME

J*ai été, monsieur, assez incommodé ces trois jours, et je ne suis pas fort bien aujourd'hui. J'apprends avec grand plaisir que vous TOUS portez bien ; et si le plaisir donnoit la santé, celui de votre bon souvenir me procureroit cet avantage. Mille très-humbles salutations.

A lltMII0lSEU.B DBWB8,

iilioordiiiii madiDM Port.

im*

Ne soyez pas en peine de ma santé, ma belle voisine ; elle sera toujours assez et trop bonne tant que je vous aurai pour médecin. J'aurois pourtant grande envie d'être malade pour en* gager, par chanté, madame la comtesse et vous à ne pas partir siiêt. Je compte aller lundi, s'il fait beau, voir s'il n'y a point de délai i espérer, et jouir au moins du plaisir de voir encore une fois rassemblée la bonne et aimable compagnie de Caiwick , à laquelle j'offre en attendant mille très-humbles salutations et pects.

A M. DAVENPOar.

WooUon, le a Jnilltl f 71S..

Je TOUS dois, monsieur, toutes sortes de déférences ; et puisque H. Hume demande absolument une explication, peut-être fe lui dois-je aussi : il l'aura donc, c'est sur quoi vous pouvez compter. Mais j'ai besoin de quelques jours pour me remettre, car en vérité les forces me manquent tout-à-fait. Mille très-humbles salutations.

A V. DAVID BUUB {*).

WoattoD, le 10 Juillet I7SS.

Je suis mahide, monsieur, et peu en état d'écrire; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis long-temps ; vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujouf<« d'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fftché ; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois.

(*) Cenelettra et tonte» lei précédentes de Boaaeao h Hume ont été Insérées ptr ce dernier dans le Mémoire jastificaf ifpablié en son nom sons le titre d^ Exposé sucHnet, et dont non* •Tons suffisamment pirlé dans notre Jp^fêiuiitô (t. 1. p.85S^. Borne a joint à cette lettre des notes explicatîTes que pourront lire dans YExpoté ceux de nos lecteurs qnl, après ce que nosu avons dit de cette afflli^ante qoerelle. y prendront encore qudqne intérêt, 0i vendront Juger par eui-mémes des ailéga- Uons et des torts respectifs. G* i^«

ANNÉE i766.

ié D6 fis point dans le monde; j Ignore ce qai 8*y passe ; je n'ai point de parti, point d*a8sociéy point d'intrigue ; on ne me dit rienje ne sais que ce que je sens; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceaz qui trament des noirceurs est de se mettre à couTert des preuves juridiques ; il ne feroit pas bon leur intenter procès. La con« Tîction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentimens d*un hour nète homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

Vous demandes, avec beaucoup de confiance, qu'on TOUS nomme votre accusateur. Cet accusateur, monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvoit se faire écouter de moi ; c'est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte i mon diractère ouvert : ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai Phistoire des mouvemens de mon âme, et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vousmême de ce que je dois penser de lui : malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai pas d'autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

Je quittois la Suisse, fatigué de traitemens baiiMires, mais qui du moins ne mettoient en péril que ma personne, et laissoient mon honneur en sûreté. Je suivois les mouvemens de mon cœur, pour aller joindre mylord maréchal, quand je récusé Strasbourg, de M. Hume, l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre , oii. il me promettoit Taocueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouyeau, j'eus tort ; je préférai cedernier, j'eus plus grand tor^; mais le désir de connoltre par moi-même une nation cilébre dont on medisoit tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre George Keith, j'étois flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talens, l'honnêteté bien établie de son caractère.me faisoient désirer de joindre son aminé à celle dont m'honoroit son illustre compatriote ; et je me faisoisune sorte de gloire de

montrer un bel exemple aux gens de lettres dans l'union sincère de deux hommes dont les principes étoient si différons.

Avant l'invitation du roi de Prusse et de mylord maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avois demandé et obtenu, par met amis, un passe-port de la cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre M. Hume. 11 vit, et vit trop peut-être, l'accueil que je reçus d'un grand prince, et, j'ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance, i cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en seroit irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne œuvre qu'il alloit faire produisit dans tout Paris. Il devoit en être touché comme moi ; je ne sais s'il le fut de la même manière.

Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi, fsisoit le voyage d'Angleterre. En débarquant i Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant jon visage de baisers et de larmes qui parloient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissemens d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s'ils lui viennent ; j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant .à Londres, on s'empresse dans tons les états i me marquer de la bienveillance et de l'estime. H. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde : il étoit naturel de lui attribuer, comme je faisois, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur étoit plein de lui, j'en parlois à tout le monde, j'en écrivois à tous mes amis ; mon attachement pour lui prenoit chaque jour de nouvellee forces : le sien paroissoit pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très^touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre ; cette fantaisie me parut trop affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurois pu passer à H. Hume, s'il eût été homme è jeter son argent par les f<^ nêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les

CORRESPONDANCE

•m de montagne qui ne vaat pa§ celni qne tooi m'avex envoyé ; aussi je voua Votha en hommage et non pas en échange, sachant bien que tontes vos bontés pour moi ne peuvent s'acquitter qu'avec les sentimeus que toqb m'avez inspirés. Je me faisots une fâte d'aller vous prier de me présenter à madame votre sœur, mais le temps me contrarie. Je suis malheureux en beaucoup de t^oses, car je ne puis pas dire en tout, ayant nn voisin tel que voua.

Je suis Rkché, monsieur, que le temps ni ma aanté ne me permettent pasd'aller vous rendre mes devoirs et vous foire mes remerclmens BussitAtqueje le désireroia; mais en ce moment, extrtaiement incommodé, je ne serai de quelques jours en état de faire ni mftmederecevoir des visites. Soyez persuadé, monsieur, je vous prie, que siiAt que mes pieds pourront me porter jusqu'à vons, ma volonté m'y conduira. Je vous fais, monsieur, mes très-humbles sa-

«D MËHB.

Je suis très-aeniible à vos honnêtetés, monsieur, et à vos cadeaux ; je le serois encore plus s'ils revenoient moins souvent. J'irai le plus tôt que le temps me lepcrmettra vous réitérer mes Bproches. Si je pouvois a domaatique, je lui dees de votre santé ; mais qu'elle continue d'être

J'ai 4té, monsieur, assez incommodé ces trois jours, et je ne sais pas fort bien aujourd'hui, rapprends avec grand plaisir que vous vous portez bien ; et si le plaisir donnott la santé, celui de votre bon souvenir me procureroit cet avantage. Mille très-humbles salutations.

■DionidliDl mMUme PocL

He soyez pas en peine de ma santé, ma b«lls voisine ; elle sera toujours assez et trop bonne tant que je vous aurai pour médecin. J'auroii pourtant grande envie d'être malade pmir engager, par charité, madame la comtesse et vous à ne pas partir sitât. Je comptealler lundi, s'il fait beau, voir s'il n'y a point de délai ■ espérer, et jouir au moins du plaisir de voir encore une fois rassemblée la bonne et aimable compagnie de Cahrick, à laquelle j'offre en attendant mille troHhumblesBaluUtioiu et re» pects.

k M. DiVBtPOKT.

WootlM, le 1 jDllM inS.

Je VOUS dois, monsieur, toutes sonet de dè- Hrences; et puisque H. Hume demande absolument une explication, peut-être Ik lui dois-je aussi : il l'aura donc, c'rst sur quoi vou» pouvez compter. Hais j'ai besoin de quelques jours pour me remettre, car en vérité les forces me manquent toot-à-^ait. Uille très-humbles salutations.

k m. DAVID aeKB {'^.

woottoD, le ta joaict iTie.

Je suis malade, monsieur, et pen en état d'écrire ; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. II n'a tenu qu'à voua de l'avoir depuis long-temps ; vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'rn Buisfflché; mais j'ai beaucoupAdire, et je ti'y veux pas revenir à deux fois.

nCeUeMlra«ttoirtMlwpr<eéd«Mei<leSai>nMlDDine ont «U lotéltt* pir ce denier daM le Hteioire JnthHultr pablU eu MD nooi •on» le litn SExyaé lucHnet, «t dont nom ■TOMntfSmniMnlpirléduu noire .'nMiultw [L I. p.sss\ Hune t )itint I celte teUie det DOlea expllCatlTM que pourront lire dju r£zpa(< cem de DOslecteunqul, iprti m qoe vtma iTOni du de celle irflriteinle qoeNlle. T proidrool CDrore qnttipielnléftl. el Toiidroni loger par eui-BrinNsdciilléga- Uwu et dci lorU rapecUb. O- V.

J6 ne fis point dans le monde; jignore ce qui s*y passe ; je n'ai point de parti, point d^assocté, point d*intrigue ; on ne me dit rien» je ne sais que ce que je sens; mais comme on me le fait bien sentir. Je le sais bien. Le premier soin de ceux qai trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques ; il ne feroit pas bon leur intenter procès. La con« Tîction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentimens d*un bon-: nète homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

Vous demandes» avec beaucoup de confiance, qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvoit se faire écouter de moi ; c*est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte i mon caractère ouvert : ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous éttex un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n*ai plus en vous. Je vous ferai Thistoire des mouvemens de mon Ame, et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vousmême de ce que je dois penser de lui : malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai pas d'autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

Je quittois la Suisse, fatigué de traitemens barbares, mais qui du moins ne mettoient en péril que ma personne, et laissoient mon honneur en sûreté. Je suivois les mouvemens de mon cœur, pour aller joindre mylord maréchal, quand je reçusà Strasbourg, de M. Hume, l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre , oiuil me promettoit l'accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouveau , j'eus tort ; je préférai ce dernier, j'eus plus grand torlp; mais le désir de connoitre par moi-même une nation célèbre dont on medisoit tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre George Keitb, j'étois flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talens, l'honnêteté bien établie de son caractère, me faisoient désirer de joindre son aminé à celle dont m'honoroit son illustre compatriote ; et je me faisois une sorte de gloire de

montrer un bel exemple aux gens de lettres dans l'union sincère de deux hommes dont lea principes étoient si dîiFérens.

Avant l'invitation du roi de Prusse et de mylord maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avois demandé et obtenu, par met amis, un passe-port de la cour de France, dont je me servis pour aller a Paris joindre M. Hume. Il vit, et vit trop peut-être, l'accueil que je reçus d'un grand prince, et, j'ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance, à cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en seroit irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne œuvre qu'il alloit faire produisit dans tout Paris. Il devoit en être touché comme moi ; je ne sais s'il le fut de la même manière.

Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi, fioiisoit le voyage d'Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant jon visage de baisers et de larmes qui parloient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissemens d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s'ils lui viennent ; j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant À Londres, on s'empresse dans tons les états à me marquer de la bienveillance et de l'estime. H. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde : il étoit naturel de lui attribuer, comme je faisois, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur étoit plein de lui, j'en parlois à tout le monde, j'en écrivois A tous mes amis ; mon attachement pour lui prenoit chaque jour de nouvelles forces : le sien paroissoit pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très^touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre ; cette fantaisie me parut trop affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurois pu passer à H. Hume, s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les

CORRESPONDANCE

ponraitade sesamis, Aa reste, j avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort.

Hais ce qui me parut un acte d^amîtié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi do lui-même une pension du roi, i laquelle je n'avois assurément aucun droit d'aspirer. Témoin du zélé qu'il mit à cette* affaire, j'en fus vivement pénétré : rien ne pouvoit plus me flatter qu'un service de cette espèce, non pour l'intérêt assurément : car, trop attaché peutêtre à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n'ai pas ; et ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n'ambitionne rien de plus : mais Thonnear de recevoir des témoignages de bonté, je ne dirai pas d'un si grand monarque , mais d*un si bon père, d'un si bon mari, d'un si bon maître, d'un si bon ami, et surtout d'un si honnête homme, m'affectoit sensiblement; et quand je coniidérois encore dans cette grâce que le ministre qui l'avoit obtenue étoit la probité vivante, celte probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvois que me glorifier d'avoir pour bienfaiteurs trois des hommes du monde que j'aurois le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser è la pension offerte, je ne mis, pour l'accepter, qu'une condition nécessaire ; savoir, un consentement dont, sans manquer i mon devoir, je ne pouvois me passer*

Honoré des empressemens de tout le monde, je tâchai d'y répondre convenablement. Cependant ma mauvaise santé et l'habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la ville incommode : aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule ; on m'en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit même â deux ou trois campagnes voisines : j'hésite long-temps sur le choix ; il augmentoit cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province; et d'abord M. Hume arrange tout; les embarras s'aplanissent; je pars; j'arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable : le maître de la maison piivoit tout, pourvoit à tout ; rien ne manque; je suis tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré oii tous mes maux doivent finir ;

non, c'est là qu'ils commencent, plnsemelsqua je ne les avois encore éprouvés.

J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Home. Que ce qui me reste à dire n'est-il de la même nature ! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l'honorer. Il n'est permis de marchander sur leprix des bienfaitsque quand on nous accuse d'ingratitude; et M. Hume m'en accuse aujourd'hui. J'oserai donc faire une observation qu'il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu'ils lui coûtoient, ils étoient d'un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté: pour le bien réel qu'ils m*ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venois point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre, j'y apportois le mien ; j'y venois absolument chercher un asile, et il est ouvert â too( étranger. D'ailleurs je n'y étois point tellement inconnu, qu'arrivant seul j'eusse manqoé d'assistances et de services. Si quelques personnes m'ont recherché pour M. Hume, d'^otrès aussi m'ont recherché pour moi; et, par exemple, quand M. Davenport voulut bien m'offrir l'asile que j'habite, ce ne fut pas pour lui, qu'il ne connoissoit point, et qu'il vit seulement pour le prier de faire et d'appuyer son obligeante proposition. Ainsi, quand M. Hume tâche aujourd'hui d'aliéner de moi cet honnête homme, il cherche â m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. Tout ce qui s'est fait de bien se seroit fait sans lui à peu près de même, et peut-être mieux; mais le mal ne se fût point fait. Car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre? pourquoi ces ennemis sont-ils précisément^es amis de M. Hume? qui est-ce qui a pu m'attirer leur inimitié? Ce n*est pas moi, qui ne les vis de ma vie, et qui ne les connoia pas; je n'en aurois aucun si j'étois venu seul.

J'ai parlé jusqu'ici de laits publics et notoires, qui, par leur nature et par ma reconnoissance, ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont non-seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et Ton a pris toutes les mesures possibles pour qu'ils restassent cachés au public ; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n'en opèrent pas moins sa propre conviction.

Peu de temps après notre arrivée à Losidrcs,

j'y remarquai dans lot etpniSy à mon Agard, un changement sourd qui bientôt devint trëssensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle étoit un des pays de l'Europe 011 j^avoîs le plus de réputation ,J'oserois presque dire de considération; les papiers publics étoient pleins de mes élogeSy et il n'y avoit qu*un cri contre mes persécuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée; les papiers rannoncèrent en triomphe; i* Anf][leterro s honoroit d'être mon refuge; elle en glorifioit avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup, et snns aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort el si vite que dans tous les caprices du public on n'en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain mo^ost»* aussi plein d'inepties que de mensonges» où Tauleur, bien instruit, ou feignant de l'être, me donnoitpour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhonnêle : tout ce qui avoit trait à mes malheurs étoit déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avanuige qu'il étoit possible : loin de parler de Taccueil que j'avois reçu a Paris,et qui n*avoit fait que trop de bruit, on nesupposoit pas même que j'eusse osé parottre dans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très-surpris quand je lui dis que j'y avois passé.

Trop accoutumé à l'inconstance du public pour m'en affecter encore, je ne laissois pas d'être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m'avoient tant loué absent, ne parût, moi présent, se souvenir de mon exis« tence Jetrouvois bizarroque précisément après le retour de M. Hume, qui a tant de crédit à LiOndres, tant d'influence su r les gens de lettres et les libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'on en pouvoit attendre; que, parmi tant d'écrivains de toute espèce, pas un rie ses amis ne se montrât le mien ; et Ton voyoit bien que ceux qui parloient de moi n'étoient pas ses ennemis, puisqu'on faisant sonner son caractère public, ils disoient que j'avois traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passe-port qu'il m*a voit obtenu de la cour; et peu s'en falloit qu'ils ne fissent entendre que j'avois fait le voyage à sa suite et à ses frais. T. IV.

Ceci ne signifioit rien encore et n'ctoit que singulier ; mais ce qui i'étoit davantage, fut que le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public : toujours, je me fais un plaisir de le dire, lei|rs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très-grands en ma faveur; mais loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler, et chez qui nous étions descendus à notre arrivée (*), accompagnoit tout cela de propos si durs, et quelquefois si choquans, qu'on eût dit qu'il ne cherchoit à ni'obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Son frère, d'abord très-accueillant, très-honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu'il ne daignoit pas même, dans leur propre maison, me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs qu'on rend chez soi aux étrangers. Rien cependant n'étoit survenu de nouveau que l'arrivée de J. J. Rousseau et de David Hume; et certainement la cause de ces changemens ne vint pas de moi, à moins que trop de simplicité, de discrétion, de modestie, ne soit un moyen de mécontenter les Anglois.

Pour M. Hume, loin de prendre avec moi un ton révolinnt, il donnoit dans l'autre extrême. Les flagorneries m'ottt toujours été suspectes, il m'en a fait de toutes les façons ('), au point de me forcer,n'y pouvant tenir davantage, à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensoit fort de s'étendre en paroles; cependant, puisqu'il en vouloit dire, j'nurois voulu qu'a toutes ces louanges fades il eût substitué quelquefois la voix d*un ami : mais je n'ai jamais trouvé dans sort langage rien qui sentit la vraie amitié: pas même dans la façon dont il parloit do moi à d'autres en ma présence. On eût dit qu'en voulant me Hure des patrons il cherchoit à m'ô« ter leur bienveillance, qu'il vouloit plutôt que j*en fusse assisté qu'aimé; etj'ai été quelquefois surpris du tour révoltant qu'il donnoit a ma conduite près des gens qui pouvoients'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Pennech, du Muséum, ami de'mylord maréchal, et pusteur d'une paroisse où l'on vouloit m'établir, vint

{*) M. Jean Stewanl.

(*) J'en dirai ftetilement nna qui m*a fait rire; c'étolt de faim en aorte, quand je venoia le voir, que je IrooTasse tuujonra sur aa table un tome de VHéhUe : comme si je ne connoiMoia pat a«sez le goAt de M. Hume pour être a«niré |ne de tom \en li> vreai|iiiexi<tent, VHe'hlse «loi; être |>oiir Inl le pliia e nnityen^,

CORRESPONDANCE

nous voir. H. Hume, moi présent, lai fait mes excuses de ne Tavoir pas prévenu. Le docteur Maty, lui dit-il, nous avoit invités pour jeudi au Muséum, où M. Rousseau deyoitvous voir; mais il préféra d aller ji vec madame Gnrrick à la comédie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour. Vous m'avouerez, monsieur, que c*étoit là une étrange façon de me capter la bienveillance de M. Ponnech.

Je ne sais ce qu'avoit pu dire en secret M. Hume à ses connoissances : mais rien n'étoit plus bizarre que leur façon d'en user avec moi, de son aveu, souvent môme par son assistance. Quoique ma bourse ne fût pas vide, que je n'eusse besoin de celle de personne, et qu'il le sût très-bien, Ton eût dit que je n'étois là que pour vivre aux dépens du public, et qu'il n*ctoit question que de me faire l'aumône, de manière à m'en sauver un peu Tembarras. Je puis dire que cette affectation continuelle et choquante est une des choses qui m'ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Londres. Ce nVst sûrement pas sur ce pied qu'il faut présenter en Angleterre un homme à qui l'on veut attirer un peu de considération : mais cotte charité peut être bénignement interprétée, et je consrns qu'elle le soit. Avançons.

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse à moi adressée, et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surpriseque c'est un M.Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre ; je lui demande si cela est vrai; mais, pour toute réponse, il n^e demande de qui je le tiens. Un moment auparavant, il m'avoit donné une carte pour cemèmeM. Wt'vlpôle, afin qu'il se chargeàtdo papiers qui m'inw portent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non-seulement ranii, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble; et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m*assurant que ie fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison chez M. Hume avec ma gouvernante ; et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son përe^ ont pu leur parler d'elle et de moi.

Ces faits combinés entre eux et nvec une certaine apparence générale me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j'écris n'arrivent pas : j'en reçois qui ont été ouvertes» et toutes ont passés par les mains de M. Hume. S« quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'aiw dente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé (*). Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçoisqu'il me fixe, comme il lui arrivpit 80|ivent,et d*une manière dont Tidée est difficile à rendre. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur e( prolongé, devient plus qu'inquiétant.Pour m'en débarrasser, j'essayai de te fixer à mon tour; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexprimable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme, maisoù, grand Dieu ! ce bon homme empruntet-il les yeux dont il fixe ses amis?

L'impression de ce regard me reste et m'êgite; mon trouble augmente jusqu'au saisissemem; si l'épanchcment n'eût succédé, j'étouflois.Bieiitôt un violent remords me gagne; je m'indir gne de moi-môme; enfin, dans un transport que je me rappelle encore aYec délices, je m'élance à son cou« je le serre étroitement; suffoqué de sanglots, inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée: Non^ fum, David Hume n*$st pas tm traître f s'il n*éioit le meiUew

(*) n faut dire ce qu« c'est que cette maacravn*. TéeriroH sur la lattle de M. Hmne, en ion absence* uob réponse * une lettre (lue je veoois de recevoir. U arrive, trte-curi*oK de aa^oir ce que J'écrivofs, et ne pouvant presque s'abstenir d*r lire. Je ferme ma lettre sans U lui montrer ; et eomme je ta m«tKntf dans nu poche, il la demande avidement, disantqn'il Teavcm le lendemain, Jour de poste. La lettre reste sur la table. Loni Névrnhani arrive, U . Hume sort un momeott Je rrprend* ma lettre, disant que j'aurai le temps de l'envoyer le leadeaaain. Lord Newnbam ro'orfre de l'envoyer par le paquet de U. Vam* tiassadeur de France; j'accepte. M. Hume rentre tandis qti« lord Newnham fait son enveloppe; Il tire son cachet i M. Slame offre le sien avec unt d'empressement, qa'U fout a*ea «enir par préférence. On aoune; lord Newnbam donne la lettre an laquais de M. Hume pour la remettre au sien, qui attend en bas avec son carrosse, afin qu'il la porte cbei M. rambamadeiar. A peine le laquais de U. Hume étoit hors de la porte, que J« ne dis : je parie que le maître va le suivre : il n*y raacqna |»as. If e sachant comment laisser seul mylord Newnham, J'béahsi quelque temps avant qne de suivre à mon loor M* Uuomj je n'aperçus rien ; mais il vit tre»-biea que j'étois Inquiet. Alna*. quoique je n'die reçu aucune réponse à ma lettre, je ne «ionte pas qu'elle ne soit parvenue ; mafs je doute un pea, Je l'd quMle n'ait été lue auparavant.

des kotnmeSf il/audroitqu^ilen fui le plus noir. David Hume me rend poiimeiu mes embrassemens, et» tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi! mon chermonsiewr ! Eh ! mon cher monsieur ! Qui donc ! mon cher monsieur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province.

Arrivé dans cet agréable asile où j*étoîs venu chercher le repos de si loin, jedevois le trouver dans une maison solitaire, commode et riante, dont le mattre, homme d'esprit et de mente, n*épargnoit rien de ce qui pouvoit m'en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité? Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devois aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur; car, pourquoi, par quel caprice inconcevable, eût-il eu tant de zèle à l'extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur? Dans les observations qui m'avoient inquiété, chaque fait en lui-même étoit peu de chose , il n'y avoit que leur concours d'étonnant; et peut-être, instruit d'autres faits que j'ignorois,M. Hume pouvoit-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable étoit qu'il se fût refusé à un éclaircissement, que son honneur et son amitié pour moi rendoient également nécessaire. Je voyois qu'il y avoit là quelque chose que je ne comprenois pas, et que je mourois d*envie d'entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort, et lui écrire pour le ramener, s'il se laissoit séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre (*), qu'il dut trouver fort naturelle s'il étoit coupable, mais fort extraordinaire s'il ne rétoit pas; car quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine à la fois de gratitude sur ses services et d^inquiétudes sur ses sentimens, et où, mettant pour ainsi dire ses actions d^un côté et ses intentions de l'au-

(•)n parolt, par cequ'll m'écrit en dernier lieu, qn'il est tits-conteot de cette lettre et qu'il la trouve fort bien (').

C"^ l'A Uun 4« RmiM#4h eit tcU* du ti nwra. CI-dt«Mt, p«f« »QT*

I tre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avoit données, je le prie de m'aimor à cause du bien qu'il m'avoit foit? Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder une copie de cette lettre ; mais, puisqu'il les a prises lui, qu'il la montre ; et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d'une peine secrète qu'il veut faire entendre et qu'il n'ose dire, sera cu^ rieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la scène précédente. Aucun, rien du tout : M. Hume se contente, en réponse, de mo parler des soins obligeans que M. Da venport se propose de prendre rn ma faveur; du reste, pas un seul mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l'état de mon cœur dont il devoit si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence, encore plus que je ne Tavois été de son flegme à notre dernier entretien. J'avois lort» ce silence étoit fort jiaturel après l'autre, et yaurois dû m'y attendre; car quand on a osô dire en face d'un homme : Je suis lente de vovs croire un traître, et qu'il n'a pas eu la curiosité de demander sur çtiot, l'on peut compter qu'il n'aura pareille curiosité de sa vie; et pour peu quelesindices le chargent, cet homme est jugé.

Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma btentût dans la résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du détail de mes moindres affaires, il ne s'étoit pas borné à s'en informer de moi dans nos entretiens; mais j'appris qu'après av^ir commencé par faire avouer à ma gouvernante qu'elle en étoit instruite, il n'avoit pas laissé échapper avec elle un seul tétc^à-tète sans l'interroger jusqu'à rimportunité, sur mes occupations, sur mes ressources,.sur mes amis, sur mes connoissances, sur teur nom, leur état, leur demeure; et, avec une adresse jésuitique, il avoit demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d'un ami; mais on doit se contenter de ce qu'il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit caiiictage de commère convient, on ne peut pas plus mal, à un philosophe.

Dans te même temps, je reçois encore deux lettres qui ont été ouvertes : l'un de M. B^^s^

CORRESPONDANCE

W6l, dont le cachet étoit en si mauvais état, que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume; et Taotre de M. d*lvernois, dans un paquet de M. Hume, laquelle avoit été recachet éc au moyen d'un fer chaud qui, maladroitement appliqué, avoit brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à M, Davenport pour le prier de garder par devers lui toutes les lettres qui lai scroient remises pour moi, et de n*en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J'i(][noresi M. Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre; mais je sais que tout di-^ soit à celui-ci qu'il avoit perdu ma confiance, et qn*il n'en alloit pas moins son train sans «'embarrasser de la recouvrer.

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du roi de Prusse, que je n'a vois pas encore vue; cette fausse lettre imprimée en françois et en anglois, donnée pour vraie, nj^ème avec la signature du roi, et que j'y recontnis la plume de M. d'Alembert, aussi sûrement que si je la lui avois vu écrire !

A rinstant un trait de lumière vint ni'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglois à mon égard» et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutoit à Londres.

M. d'Alembert, autre ami très-intime de M. Hume, éioit depuis long-temps mon ennemi caché, et n'épioitque les occasions de me nuire sans se commettre; il étoit le seul des gens de lettres d'un certain nom et de mes anciennes connoissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait direà mon dernier passage a Paris. Je connoissois ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétois peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me «ouviens qu'un jour, questionné sur son compte par IL Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert étoit un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alorsquiis étoientsi bien ensemble, et que c'êtoit sa propre cause qu'il défendoit.

La lecture de cette lettre m'alarma beau^ coup; et sentant quej'avois été attiré en Angietorre en vertu d'un projet qui commençoit

à s'exécuter, mais dontj'ignorois le but, jeieo^ tois le péril sans savoir où il pouvoit être, ni de quoi j*a vois à me garantir : je me rappelai alors quatre mots offrayaiisde M. Hume, qtie je rapporterai ci-après. Que penser d'un écrit où l'on me faisoit un crime de mes misères, qui tendoit à m'ûter la commisération de tout le monde dans mes malheurs, et qu'on donnoit sous le nom du prince même qui m 'avoit protégé, pour en rendre l'effet plus cruel encore! Que devoir* je augurer de la suite d'un tel début? Le peuple anglois lit les papiers publics» et n'est déjà pas trop favorable aux étrangers. Un vêtement qui n'est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur; qu'en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir de la vie auquel il s'est borné? quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu'on le lapide, ils seront fort tentés de lui en donner l'amusement. Mais ma douleur, ma douleur profondeet cruelle, la plus amère que j'aie jamais ressentie, ne veooic pas du péril auquel j'étois exposé ; j'en avais trop bravé d'autres pour être fort ému dece/ui-là : la trahison d'un faux ami, dont j'étois h proie, étoit ce qui portoit dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tristesse et la mort. Dana l'impétuosité d'un premier mouvement, dont jamais je ne fus le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s'en prévaloir, j'écris des lettres pleines de désordre, où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation.

Monsieur, j'ai tant de choses à dire qu'en chemin faisant j'en oublie la moûié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée pardes libraires à M. Hume, qui me la montra. Je consentir qu'elle fût imprimée ; il se charge d'y veiller : elle n'a jamais paru. J'avois apporté un exemplaire des Lettres de M. Du Peyrau, contenant la relation des affaires de Neuchâtel , qui me regardent ; je les remis aux mêmes libraires à leur prière, pour les faire traduire et réimprimer; M. Hume se chargea d'y veiller : elles n'ont jamais paru (*). Dès que la fausse lettre du roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits resloîent

(*) Ln libraires viennent de me marquer que ceUe ^iti««n est faite et prête à paroltre. G^la peut être, malt U*est tr\p tard, et. qui pis rst. troo i propos.

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•upprimés» et je l'écrivis aux libraires, l'écrivis d'autres lettres qui probablemeat ont couru dans Londres ; enfin j'employai le crédit d'un homme de mérite et de qualité pour faire metr tre dans les papiers une déclaration de Timpoepture : dans cette déclaration» je laissots paroi* tre toute ma douleur, et je n'en déguijipis pas la cause.

Jusqu'ici M. Hume a semblé marcher dans les ténèbres, vous Tallei voir désormais dans la lumière et marcher à découvert, il n'y a qu*à toujours aller droit avec les gens rusés ; tAt ou tard ils se décèlent par leurs cuses mêmes.

Lorsque cette prételidue lettre 'du r^ de Prusse fut publiée à Londres, M. Hume, qui certainement savoit qu'elle étoit supposée, puisque je le lui avots dit,,n'en dit rien, ne m'écrit rien , se tait , et ne songe pas même à faire en faveurde sSn ami absent- aucune dé^ claration de la vérité. Il ne failoit, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi; c'est ce qu'il fit.

M. Hume ayant été mon conducteur en An* fleterre, y étoit en quelque façon mon protec* teur, mon patron. S^l étoit naturel qu'il prit ma défense, il ne Tétoit pas moinsqu'ayant une protestation publique à faire, je m'adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé de lui écrire, je n'avois garde de recommencer. Je m'adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron : il n*en sent rien.

En disant que la lettre étoit fabriquée i Paris, il m'importoit fort peu lequel on entendit de M. d'Alembert ou de son pré«e-nom, M. Walpole ; mais, en ajoutant que ce qui navroit et déchiroit mon cœur étoit que l'imposteur a voit des complices en Angleterre , je m'expliquois avec la plus grande clarté pour leur ami qui étoit à Londres, et qui vouloit passer pour le mien ; il n'y avoit certainement que lui seul en Angleterre dont la haine pût déchirer et navrer mon cœur. Second soufflet sur la joue de mon patron : il n'en sent rien.

Au contraire, il feint malignement que mon affliction venoit seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain , qu'une satire affecte beaucoup. Vain ou non, j*étois mortellement affligé ; il le savoit et ne m'écrjvoit pas un mot. Ce tendre ami,quiatantàcœurquema bourse soit pleine.

se soucie asseï peu que mon cœur soit déchiré*

Un autre écrit parott bient6t dans les mêmes feuilles de la même main que le premier, plus cruel encore» s'il étoit possible» et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'a«vois reçu à Paris. Cet écrit ne m'affecta plus; il ne m'apprenoit rien de nouveau ; les libelles pouvoient aller leur train sans m'émouvoir, et le volage public lui^-mème se lassoit d'être longtemps occupé, du même sujet. Ce. n'est pas le compte des comploteurs qui, ayant ma réputation d'honnête homme à détruire, veillent de manière ou d'autre ea venir à bout. Il fallut changer de batterie.

L'affaire do la pension n*étoit pas terminée : il ne fut pas difficile à M. Hume d'obtenir de l'humanité du ministre et de «la générosité du prince qu'elle le fût : il fut chargé de me le niar^ quer, il le fit. Ce moment fut, je l'avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir 1 Mes engagemcns précédens , l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du roi, rhoniieur d'être l'o.bjet de ses aKenttons> de celles de son ministre, le désir de marquer combien j'y éiois sensible , même Tavancage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse accablé d'ennuis et de maux, enfin l'embarras de troiitver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté; tout me rendoit difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer, car il le failoit assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étois trahi.

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement a M. le général Conway , et avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible, sans refas absolu : jemedéfendis pour le présent d'accepter. M. Hume avoit été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en <*ût parlé; non-seulement je ne lui répondis point, quoique ce fût lui qui m'eût écrit, mais je ne dis pas un root de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron ; et pour ce* lui-là , s'il ne le sent pas , c'est assurément sa faute : il n'en sent rien.

Ma lettre n'étoit pas claire , et ne pouvott l'être pour M. le général C<mway , qui ne sa* voit pas à quoi tenoit ce refus ; nuiis elle l'étoit j fort pour M. Hume qni le savoit trte-bieft :

CORRESPONDANCE

cependant il feint de prendre le change , tant sur le sujet de ma douleur que sur celui de mon refus, et, dans un billet qu*il m*écrit^ il me fait entendre qu'on me ménagera la continuation des bontés du roi , si je me ravise sur la pension. En un mot il prétend à toute force, et quoi qu'il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugei bien, monsieur, qu'il n'attendoit pas de réponse, et il n'en eut point.

Dans ce même temps à peu près , car je ne sais pas les dates , et cette exactitude ici n'est pas nécessaire, parut une lettre de M. de Vol<^ taire à moi adressée, avec une traduction angloise qui renchérit encore sur Toriginal (*). Le Boble objet de ce spirituel ouvrage est de nrattirer le mépris et là haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron n*cùt été un des instrnmeiis de cette publication , surtout quand je vis qu'en lâchant d*aiténer de moi ceux qui pouvoient eu ce pays me rendre la vie agréable , on avoit omis de nommer celui qui m'y avoit conduit. On sa voit sans doute que c'étoit un soin super* lu, et qu'à cet égard rien ne restoit à fairo. Ce nom , si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l'y distinguoit précisément parce qu'il n'y étoit pas.

On ne nommoit donc pas M. Hume , maïs il vit avec les gens qu'on nommoit ; il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs lesTronchin, les d*Atembert, les Voltaire; mais il y a bien pis à Londres» c'est que je n'y ai pour ennemis que ses amis. Eh pourquoi y en aurois-je d'autres? pourquoi même y ai-je ceux-là? Qu'ai-je fait à lord Littleton que je ne connois même pas? Qu'ai-je fait à M. Walpole que je no connois pas davantage? Que savent-ils de moi, sinon que je suis malheureux et l'ami de leur ami Hume? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n'est que par lui qu'ils me connoissent? Je crois bien qu'avec le rôle qu*il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde ; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu'il ne parle pas de moi à M. le général Conway ni à M. le duc de Richmond comme il en parle

n CTait la léUrc au doeUvr Jean- Jacquet Pansaphe. qi^oo a ail de4»uU tXxt. ds &!• Bordes. g. i*.

dans ses entretiens secrets avec M. Walpole , et dans sa correspondance secrète avec M. d'Alembert ; mais qu'on découvre la trame qui s'ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l'on verra si U. Hume n'en tient pas les principaux fils.

En^ le moment venu qu'on croît propre a frapper le grand coup , on en prépare reflPei par un nouvel écrit satirique qu'on fait mettre dans les papiers. S*il m'étoit resté jusqu'alors le moindre doute, comment auroit-il pu tenir devant cet écrit, puisqu'il contenoit des faits qui n'étoient connus que de M. Hume, chargés, il est vrai , pour les rendre odieux an public?

On dit dans cet écrit que j'ouvre ma porte aux grands, et que je la ferme aux peiiu. Qui est-ce qui sait à qui j'ai ouvert ou fermé ma porte , que M. Hume, avec qui j'ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j'ai vus? Il faut en excepter un grand que j'ai reçu de bon ceeersans le conooltre, et que j'aurois reçu de bien meilleur cœurencore si je l'avois connu. Ge fut M. Hume qui me dit son nom quand il jfut parti. En rapprenant, j'eus un vni chaf,rm que, daignant monter au second étage, il ne fût pas entré au premier.

Quant aux petits , je n'ai rien à dire. J aurois désiré voir moins de monde; mais, ne voulant déplaire à personne, je me laissois diriger par M. Hume , et j'ai reçu de mon mieox tous ceiQ: qu'il m*a présentés; sans distinction de petits ni de grands.

On dit dans ce même écrit que je reçois mes parens froidement, pmir ne rien dire de plu».

Cette généralité consiste à avoir une fois rrça assez froidement le seul parent que j'aie hors de Genève, et cela en présence de M. Hume. C'est nécessairement ou M. Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or, mon cousin , que j'ai toujours connu pour bon parent ci pour honnête homme, n'est point capable de fournir à des satires publiques contre moi ; d'ailleurs, borné par son état à la société des gens de commerce, il ne vit pasavecdes gens de lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s'oc« cupent à des satires : ainsi Tariicle ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penserqueM. Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n'est pas absolument difficile, et qu'il aura tourné ce

'qu'il lui a dit de la manière la pios favorable à ses Yues. 11 est bon d'ajouter qu'après ma rupture avec M. Hume j'en avois écrit à ce cousin-là»

Ëofin on dit dans ce même écrit que je suis sujet à changer d'amis. Il ne faut pas éire bien Kn pour comprendre à quoi cela prépare*

Distinguons. J'ai depuis vingt^^inq et trente ans des amis trè»-solides. J'en ai de plus nouveaux» mais non moins sûrs» que je garderai plus longtemps si je vis. Je n'ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j'ai faits parmi les gens do lettres : aussi j'en ai changé quelquefois, et j'en changerai tant qu'ils me seront suspects; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d'amis par bienséance : je n'en veux avoir que pour les aimer.

Si jamais j*eus une conviction intime et certaine, je l'ai que M. Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non-seulement j'ai cette t;ertitude, mais il m'est clair qu'il a voulu que je l'eusse : car comment supposer un homme aussi fin, assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher?

Quel étoitson but? Rien n'est plus clair encore; c'étoit de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d'éclat le coup qu'il me préparoit. 11 sait que, pour me faire foire bien des sottises, il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment critique qui montrera s'il a bien ou mal raisonué.

Il faut se posséder autant qi^ fait M. Hume; il faut avoir son flegnip et toute sa force d'esprit pour prendre le parti qu'il prit, après toutce qui s'étoit passé. Dans l'embarras où j'étois, écrivant a M. le général Gonway, je ne pus reinplir ma lettre que de phrases obscures dont M. Hume fit, comme mon ami, l'interprétation qui lui plut. Supposant donc, quoiqu'il sût très-bien le contraire, que c'étoit hi clause du secret qui me faisoit de la peine, il obtient de M. le général qu'il voudrait bien s employer pour la faire lever. Alors cet homme sto!que et vraiment insensible m'écrit la letnre la plus amicale, ou il me marque qu'il s'est employé pour faire lever la clause; mais qu'avant toute chose il faut savoir si je vaux accepter sans cette condition, pour ne pas exposer sa majesté à un second refus.

(rétoit ici le moment décisif, la fin, l'objet

de tous ses travaux ; il lui fallott une réponse, il la vouloit. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoie à M. Davenport un duplicata de sa lettre, et, non content de cette précaution, il m*écrit dans un autre billet qu*il ne sauroit rester plus long-temps à Loii* dres pour mon service. La tète me tourna presque en lisant ce billet. De mes jours je n'ai rien trouvé de plus inconcevable.

11 Ta donc enfin cette réponse tant désirée, et se presse déjà d*en triompher. Déjà, écrivant à M. Davenport, il me traite d'homme féroce ' et de monstre d'ingratitude x mais it lui faut plus ; ses mesures sont bien prises, à ce qu'il pense : nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication ; il l'aura, et la voici.

Rien ne hi conclut mieux que le dernier trait qui l'amène. Seul, il prouve tout, et sans réplique.

Je veux supposer, par impossible, qu'il n'est . rien revenu à M. Hume de mes plaintes contre lui : il n'en sait rien, il les ignore aussi parlai* tement que s'il n*eAt été faufilé avec personne qui .en fût instruit, aussi parfaitement que si durant ce temps il- eût vécu à la Chine; nuiis nm conduite immédiate entre lui et moi, lesderuiers mots si frappaos que je lui dis i Londres, la lettre.quisuivitpleined'inquiétudeetdecrauitey mon silence obstiné plus énergique que des paroles, ipa plainte amére ei publique au sujet de la lettre <îeM. d'Alembert, ma lettre au mi« ' nistre, qui ne m'a point écrit, en réponse à celle qu'il m'écrit lui-même, et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui ; enfin mon refus* sans daigner m'adresser à lui, d'acquiescer a une affaire qu*il a traitée en ma foveur, moi le sachant, et «sans opposition de ma part; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui auroit quelque sentiment dans l'àme, mais à tout homme qui n'est pas hébété.

Quoi I après qm j'ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n*ai répondu à pas une de ses lettres, quelque important qu'en fût le sujet, environné des marques publiques et particulières de l'allielion que son infidélité me cause, cet booime éclairé, ce beau génie, naturellement si ciairvoyaiit. et volontairement si stupide, ne voit

C0RRE8P(Mn)AJNCR.

rien, n*entend rien, ne sent rien, n'est émn de rien, et sans un seul mot de pleinte, de jus* lification» d'explication, il continne à se donner« malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés ; il m*écrit affec^ tueusement qu*il ne peut rester à Londres plus long-temps peur mon service; comme si nous étions d*accord qu*il y restera pour cela 1 Cet ateuglement, cette impassibilité, cette obstination, ne sont pas dans la nature ; il faut expliquer cela par d'autres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand jour, car c'est un point décisif.

Dans cette affaire , il faut nécessairement que M» Hume soit le plus grand ou le dernier des hommes ; il n y a pas do milieu* Reste à sa*voir lequel c'est des deux.

Malgré tant de marques de dédain de ma part, M« Hume avoit-il Tétonnaute générosité de vouloir me servir sincèrement? il savpit qu'il m'étoit impossible d'accepter ses bons offices, tantquej'auroisde lui lessentimens quej'a- ^ois conçus; il avoit éludé l'explicaCioA lui* même. Ainsi, me servant satis se justifier, il rendott ses soins inutiles ; il n'étoit donc.pas générenx.

S*il sui^osoît qu'en cet état j'accepteiois ses soins, il supposoit donc que j'étois un infâme. (Tétoit donc pour on homme qu'il Jugoûit être un infâme qu'il sollicilpit avec tant d'ardeur itne pension du rdi.,Peut^op rien penser de ' plus extravagant?

Mais que* M. Hume, suivant; toujours son plan, se soit dit à lui-même : Voici le moment de l'exécution c car, pressant Rpiisseair d*ac- . cêpter la^pension, ièÊaudra qu'il .l'accepte où qu'il la refuse. S'il l'accepte, aveô les preuves que j'ai en main, je le déshonore complètement; s'il la refuse après l'avoir acceptée, oA a levé tout prétexte, il faudra qu'il dise pourquoi ; c'est \k que je l'attends : s'il m'accuse, il est perdu.

Si, dis-je, H. Hume a raisonné ainsi, il a fiiit une chose fort conséquente à son plan, et par là même ici fort naturelle; et il n'y a que cette unique façon d'expliquer sa conduite dans cette affaire ; car elle est inexplicable dans toute autre supposition : si ceci n'est pas démontré, jamais rien ne le sera.

l/étati$rîtique où il m'a réduit me rappelle

bien fortement les quatre mots don tj*ai p;irlé enlevant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temips oii je n'en pénétroîs guère la forée. Cétoit la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plosieurafois dans la miitje reotendis s'écrier en françois, avec une véhémence extrême : Je tiens J, J. Rousseau ! J'ignore s'il veilloit ou s'il dormoit; l'expression est remarquable dans la bouche d'un homme qui sait trop bien le françois ponr se tromper sur laiorce et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pou vois manquer alors de pren4re ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l'indiqiMâi encore moins que l'expression i c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idée, et qui correspond trèft-birn aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu il dit ces mots je sentis un tressaillement d'effroi, dont-je n'étois p.*» le maître : mais il ne me fallut qu'un moment pour me remettre et rire de ma terreur : dés le lendemain tout fut si parfaitement oublié que je n'y ai pas mémo, pensé durant tout mon séjour à Londres et «lu voisinage. Je ne m'en suis souvenu qu'ici , ou tant de choses m'ont rappelé ces paroles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.

Ces motfridoiit le ton retentit sur mon cœur commes^ils veMientd'êCre prononcés; les longs et funestes regard tant de fois lancés sur moi ; les petit» csupstsurte dos avec des mots de ' ikcn cher moAsieuV^ en r^onse au soupçon d'être un traître; tout ocla m'affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils l^seulS|fermeroienttoutretourà la confiance: et it n'y a ^ as'unç nuit où ces mots : Je tiens J, J. Rousseau ! ne sonnen t eifcore à mon oreille comme si je les entendois de nouveau.

Oui , monsieur Hume , vous me tenez • je te sais, maiaseulement par des choses qui me sont extérieures ; vous me tenez par l'opinion , par les jugemens des hommes ;'vous me tenez par ma réputation , par ma sûreté peut-:être ; tous les préjugés sont ponr vous : il vous est aisé de me faire passer pour up monstre comme vous avez commencé, et je vois déjà l'exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public» en général, ne me fera pas plus de grâce : sans autre examen il est toujours pour les services

rendus, parce que chacun est bien aise d'inviter à lui en rendre en montrant qu'il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m*avez conduit, et où, sans amis , étranger à tout le monde , je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront cependant que, loin que j'aie pu chercher cette aCFaire, elle étoit ce qui pouvoit m'arriver de plus terrible dans la position où je suis ; ils sentiront qu'il n'y a que ma haine invincible pour toute fausseté , et rimpossibilité de marquer de l'estime à celui pour qui je l'ai perdue, qui aient pu m'empécher de dissimuler quand tant d'intérêts m'en faisoient une loi : mais les gens sensés sont en petit nombre , et ce ne sont pas eux qui font le bruit.

Oui, monsieur Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie ; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage, indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pensez pas m'effrayer par la crainte du sort qui m'attend. Je connois les jugemens des hommes, je suis accoutumée leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j'ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l'est pas moins.Mûn corps est affoibli,mais jamaisAion ftme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu'ils voudront , peu m'importe ; ce qui m'importe est d'achever, comme j'ai commencé, d'être droit et vrai jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive, et de n'avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères, qu'une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m'attende et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoiqu'à plaindre, je le serai moins que vous, et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous, l'infortuné que vous accablez.

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'aieue de l'écrire. Si l'on mouroit de douleur, j'en serois mort à chaque ligne. l\)ut est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature; elle est contradictoire , et cependant elle m'est démontrée. Abîme des deux côtés 1 Je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable ; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet ob-

jet méprisable. Oui , l'état où je me verrois. prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde, et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage , seroit pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. II ne me reste qu*un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus; cela seroit inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent , daignez vous justifier. Je connois mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours , quelque rude qu'il puisse être. H n'y a pas d'abjection dont un cœur qui n'est pas né pour elle ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne Têtes pas, adieu pour jamais.

À H. DD PEYROD.

Le 19 juiHet.

J'avois le pressentiment de votre goutte, et j'en sentais Tinquiétude tandis que vous en seiH tiez le mal. Vous en voilà, j'espère, délivré, du moins pour cette année. La prévoyance de ces retours annuels est terrible ; cependant si de vives douleurs laissoient raisonner, ce seroit quelque consolation, tandis qu*elles durent, de sentir qu'on.achète a ce prix onze mois de reposf Quant à moi , si je pouvois rassembler en un point ce que je souffre en détail, j'en ferois le marché dn grand cœur; car les intervallea de repos donnent seuls un prix à la vie. Mais, comme je ne doute point que cette somme de douleurs ne fut beaucoup moindre que la vA* tre , je sens que ce triste marché ne doit pas vous agréer. Cependant, à toute mesure, souffrir beaucoup me parott encore préférable à souffrir toujours. 0 mon hêiel ne renouvelons pas nos douleurs , daas leur relâche , en nous en rappelantle cruel souvenir. Contentons-nous de tAcher, comme vous faites, d'adoucir la ih gueur de leurs attaques par toutes les précau* tions que la raison peut suggérer. Celle du grand exercice me parott excellente ; ta goutte doit son origine à la vie sédentaire; il faut du knoins empêcher sa cause delà nourrir. Vous sem^ blezmettreen paritérexercice pédestre, l'éques^ tre et le mouvement du carrosse; c'est en quoi

T IV

GORllESPONDAKCE.

je no suis pas de votre avis. Le carrosse est à peine un mouvement, et posant, à cheval, sur son derrière et sur ses pieds , on a plus d a moitié le corps en repos. Dans la marche a pied toutes les articulations agissent, et le mouvement du sang accéléré excite une transpiration salutaire. 11 n'est pas possible que , tandis qu'on marche , une sécrétion d'humeur se fasse hors de son lieu. Marchez donc, voyagez, herborisez; allez à Cressiier à pied, revenez de même , dût quelque taureau vous faire en passant les honneurs du bois.

Quant à l'abstinence que vous voulez vous prescrire, je {approuve aussi, pourvu qu*elie n'aille pas trop loin. Continuez de ne pas souper, vous en dormirez plus paisiblement et mieux. Ne joignez pas le souper au diner en doublant la dose , c'est encore fort bien ; mais n allez pas sortir de là pour vivre en anachorète, et peser vos alimens comme Sanctorius. Beaucoup d'exercice et beaucoup d'abstinence vont mal ensemble ; c*est un régime que n'approuve pas la nature , puisqu'à proportion de l'exercice qu'on fiiit, elle augmente l'appétit, 11 faut être sobre jusque dans la sobriété. Choisissez vos mets sans les mesurer. Ayez une table frugale, mais suffisante : que tout y soit simple , mais bon dans son espèce. Point de primeurs, rien de recherché, rien de rare, mais tout bien choisi dans son meilleur temps. Cest ainsi que j'ai vécu dans mon petit ménage, et que j'y vivrois toujours, quand j'aurois cent mille écus de rente. Je me souviens d'avoir mangé chez vous du pain de farine échauffée et du poisson qui n'étoit pas frais ; voilà qui est pernicieux. Je sais que madame la Commandante y fait tout son possible : malheureusement, on n'est pas riche impunément. Mais voilà surtout où doit porter sa vigilance et la yfàttB; que rien ne soit fin, que tout soit sain.

Il y a, mon cher hôte, une sorte d'abstinence que je crois beaucuiip plus importante à votre état, et qui seule, je n'en doute point, pourroit opérer votre guérison. Le vieux Dumoulin répétoit souvent que jamais homme continent n'avoit eu la goutte; et il dtsoit aux p.outteux qui se mettoient au lait : Buvez du vin do Champagne, et quittez les filles. Mon cher hôte , je ne suis point content de ce que vous m'avez écrit à ce sujet : ce que vous re{}.irdez

comme la consolation de votre existence est précisément ce qui vous la rend à charge. Un sang appauvri ne porte au cerveau que des esprits languissans et morts, et n'engendre que des idées tristes. Laissez reprendre à votre sang tout son baume , bientôt vous verrez aussi la nature et les êtres reprendre à vos yeux une face riante, et vous sentirez avec délices le plaisir d'exister. La santé du corps, la vigueur de r&me, la vivacité de l'esprit, la galté de l'humeur, tout vient à ce grand point, et le seul régime utile aux vaporeux est précisément le seul dont ils ne s'avisent jamais. Je vous prêche un jeûne que l'habitude contraire a rendu fort difticile, je le sais bien; mais là-dessus, la goutte doit être un meilleur prédic4iteur que moi. Cependant il s'agit moins ici de grands efforts que d'une certaine adresse, il faut moins songer à vaincre qu'à éviter le combat. Il £iut savoir se distraire et s'occuper beaucoup, mais surtout agréablement; car les occupations déplaisantes ont besoin de délassement, et roitt précisément où nous attend l'ennemi. Uaa cher hôte, j'ai le plus grand besoin de vous; jedonnerois la moitié de ma vie pour vous voir heureux et sain , et je suis persuadé que cela dépend de vous encore. J'ai une grande entreprise à vous proposer. Essayez un an de mon pénible mais utile régime. Si dans un an la machine n'est pas remontée, si l'àme ne se ranime pas, si la goutte revient comme auparavant, je me tais; reprenez votre train. Mais, de grâce, pensez à ce que votre ami vous propose ; si vous pouvez encore aspirer au bonheur et à la santé , de si grands objets ne méritent-ils pas des sacrifices? Pour les rendre moins onéreux, donnez-vous quelque goût qui devienne enfin passion, s'il est possible, et qui remplisse tous vos loisirs. Je vous ai conseillé la botanique; je vous la conseille encore, à cause du double profit d« l'amusement et de l'exercice, et que quand on a bien herborisé dans les rochers pendant la journée, on n'est pas Aché le soir d'aller coucher seul. J'y vois des avantages que d'autres occupations réuniroient difficilement aussi bien. Toutefois suivez vos goûts quels qu'ils soient, mais occupez-vous tout de bon; vous sentirez quels charmes prennent par degrés les connoissances, à mesure qu'on les cultive. Tel curieux analyse avec pim

de plaisirone jolie fleur qu'une jolie fille. Dieu reuille, mon très-cher hÂte, que bieutAt aitei soit de vous.

J'écrirai cette semaine h mjlord maréchal pour l'affaire de M. d'Escherny, à qui je vous prie de faire mes salutations et mes excuses de ce que je ne lui réponds pas ; c'est une suite de la résolution que j'ai prise de n'écrire plus à personne qu'au seul mylord maréchal et à vous. Je sens combien il importe au repos du reste de ma vie que je sois totalement oublié du public. Je serois pourtant bien fâché que mes amis m*oubIiassent ; mais c'est ce que je n'ai pas à craindre de ceux qui sont près de vous : et quelque jour» eux ou leurs enfans auront des preuves que Je ne les oublie pas non plus. Mais quand on écrit, les lettres se montrent; on parle d'un homme , et il m'importe qu'on cesse de parler de moi, au point d^ètre censé mort de mon vivant. Je ne me suis pas réservé une seule correspondance à Paris, à Genève, à Lyon, pas même à Yverdun ; mais mon cœur est toujours le même, et je me flatte, mon cher hdte, que dans tout ce qui est à votre portée, vous voudrezbien suppléer à mon silencedansPoccasion. Je suis très-fâché que M. de Pury, que j'aime de tout mon cœur, ait à se plaindre de quelques propos de mademoiselle LeYasscur, qui probablement lui ont été mal rendus ; mais je suis surpris en même temps qu'un homme d'autant d'esprit daigne faire attention à ces petits bavardages femelles. Les femmes sont faites pour cailleter, et les hommes pour en rire. J'ai si bien oris mon parti sur tous ces dits et redils de commères, qu'ils sont pour moi con^me n'existant pas; et il n'y a que ce moyen de vivre en repos.

Je vous suis obligé de la copie de la lettre de M. Hume que vous m'avez envoyée. Cest à peuprèsceque j'imaginois. L'article des trente livres sterling de pension m*a fait rire. Vous pourrez, du moins je m'en flatte, juger par vous-même de ce qu*il en est. Je renvoie à ce même temps les explications qui le regardent sur ce qui s'est passé entre lui et moi. Je vois, par vos lettres et par celles de M. d'Escherny, que vous me jugez l'un et l'autre fort affecté des satires publiques et du radotage de ce pauvre Voltaire. Je laisse croire aux autres ce qu'il leur platt; maiscomment se peut-il que vous me connoissiezsi mal encore, vous qui savez que je

fais imprimer moi-même les libelles qui se font contre mbi ? Soyez bien persuadé que depuis long-temps rien, de la part de mes ennemis ni du public, nepcutm'affecter un seul moment. Les coups qui me navrent me sont portés de plus près, et j'en serois digne si je n'y étoispas sensible. Si le prédicant de Montmoilin publioic des satires contre vous, je crois qu'elles ne- vous bicsseroient guère, mais si vous appreniez que J. J. Rousseau s'entend avec lui pour cela, resteriez-vous de sang froid ? J'espère que non. Voilà le cas où je me trouve. De grâce, mon bon hôte, ne soyez pas si prompt à méjuger sans m'eHtcndre. Quelque jour vous conviendrez, je m'assure, que je suis en Angleterre le même que je fus auprès de vous.

J*étois bien sûr que les trois cents louis no tarderoieiit pas d'arriver. Celui qui les envoie est un bon papa qui n'oublie pas ses enfans ; mais, au compte que vous faites à ce sujet, il me parott que mon cher tuteur, si on le laissoit faire, auroit besoin soi-mémed'un autre tuteur. Nous parlerons de cela une autre fois. J'ai tiré sur vos banquiers une lettre de sept cent trente livres deFrance,lesquelles,jointesaux8oixantedix livres marquées sur votre compte, font huit cents livres pour le premier semestre. Je n'ai point encore reçu de nouvelles de mes livres. Mille tendres salutations à tous nos amis , et respects à la très-bonne maman. Je vous embrasse.

A MYLOaO MABKCHAL.

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