I.e 20 Juillet
La dernière lettre, mylord, que j'ai reçue do vous éioit du 23 mai. Depuis ce temps j'ai été forcé de déclarer mes sentimens à M. Hume : il a voulu une explication, il l'a eue; j'ignore l'usage qu'il en fera. Quoi qu'il en soit, tout est dit désormais entre lui et moi. Je voudrois vous envoyer copie des lettres , mais c'est un livre pour la grosseur. Mylord , le sentiment cruel que nous ne nous verrons plus charge mon cœur d'un poids insupportable ; je donncrois la moitié de mon sang pour vous voir un seul quart d'heure encore une fois dans ma vie : vous savez combien ce quart d'heure me seroit doux, mais vous ignorez combien il me seroit impor:* tant.
CORRESPONDANCE
Après avoir bien réfléclii sur ma situation préseûtOy je n'ai trouvé qu'un seul moyen possible de m'assurer quelque repos sur mes derniers jours ; c'est de me faire oublier des hommes aussi parfaitement que si je n'existois plus» si tant est qu'on puisse appeler existence un reste de végétation inutile à soi-même et aux autres, loin de tout ce qui nous est cher. En conséquence de cette résolution j*ai pris celle de rompre toute correspondance hors le cas d'absolue nécessité. Je cesse désormais d'écrire et de répondre à qui que ce soit. Je ne fais que deux seules exceptions , dont l'une est pour M. Du Peyrou; je crois superflu de vous dire quelle est l'autre : désormais tout à l'amitié, n'existant plus que par elle, vous sentez que j'ai plus besoin que jamais d'avoir quelquefois de vos lettres.
Je suis iréfr-heureux d'avoir pris du goût pour la botanique : ce goût se change insensi- Mementcn une passion d'enfant» ou plutôt en un radotage inutile et vain, car je n'apprends au-« jourd*hui qu'en oubliant ce que j'appris hier ; ' mais n'importe ; si je n'ai jamais le plaisir desavoir, j'aurai toujours celui d'apprendre, et c'est tout ce qu'il me faut. Vous ne sauriez croire combien I étude des plantes jette d'agrément sur mes promenades solitaires. J'ai eu le bonheur de me conserver un cœur assez sain pour que les plus simples amusemens lui suffisent, et j'empêche, en m'empaillnnt la tète qu'il n'y reste place pour u'autres fatras.
L'occupation pour les joursde pluie, fréquens en ce pays, est d'écrire ma vie, non ma vie extérieure comme les autres, mais ma vie réelle, celle de mon âme , l'histoire de mes sentimens les plus secrets. Je ferai ce que nul homme n'a fait avant moi, ce que vraisemblablement nul autre ne fera dans la suite. Je dirai tout, le bien , le mal, tout enfin ; je me sens une âme qui se peut montrer. Je suis loin de cette époque chérie de ^762, mais j'y viendrai, je Tespère. Je recommencerai, du moins eii idée, ces pèlerinages de Colombier, qui furent les jours les plus purs de ma vie. Que ne peuvent-ils recommencer encore, et recommencer sans cesse 1 je ne demanderois point d'autre éternité.
M. Du Peyrou me marque qu'il a reçu les trois cents louis. Ils viennent d'un bon père qui, non plus que celui dont il est l'image.
n'attend pas que ses eu fans lai demandent lejjrpain quotidien.
Je n'entends point ce que vous me ditei d'une prétendue charge que les habiuns de Derbyshire m'ont donnée. Il n'y a rien de pareil , je vous assure , et cela m'a tout Tair d'une plaisanterie que quelqu'un vous aora faite sur mon compte; du reste, je suis très-content du pays et des habitans, auuni qu'on peut Tètre à mon Âge d'un climat et d'une manière de vivre auxquels on n'est pas accoutumé. J'espérois que vous me parieriez un peu de votre maison et de votre jardin, ne fût-cequ'en faveur de la botanique. Âh ! que ne suis-je a portée de ce bienheureux jardin, dût mon pauvre Sultan le fourrager un peu comme il fit celui de Colombier I
A M. DAVXNPOIIT.
ITtt.
Je suis bien sensible, monsieur, à ÏHieom que vous avez de m'envoyer tout ee qoetout croyez devoir m'intéresser. Ayant pris mon parti sur l'affaire en question, je continuerai, quoi qu'il arrive, de laisser M. Hume faire du bruit tout seul, et je garderai, le reste de ma jours, le silence que je me suis imposé sur cei article. Au reste, sans affecter une tranquilliù stoïque, j'ose vous assurer que, dans ce déchaînement universel, je suis ému aussi peu qu' il esi possible, et beaucoup moins que je n'auroiscm l'être, si d'avance on me l'eût annoncé ; mais ce que je vous proteste et ce que je vous jure, mon respectable hôte, en vérité et à la face du ciel, c'est quele bruyant et triomphantDavid Home, dans tout l'éclat de sa gloire, me pareil beaucoup plus à plaindre que l'infortuné J. J. Rousseau, livré à la diffamation publique. 3e no voudrois pQuCfien au monde être à sa place, etj'f préfère de beaucoup la mienne, même avec l'opprobre qu*il lui a plu d'y attacher.
J'ai craint pour vous ces mauvais temps passés. J'espère que ceux qu'il fait à présent en répareront le mauvais effet. Je n'ai pas éiè mieux traité que vous, et je ne oonnois plus guère de bon temps ni pour mon cceur m pour mon corps : j'excepte celui que je passe aupri*^ de vous: c'est vous dire assez avec quel empres-
ÀMNÊË i766.
scment je toim attends et votre chère famille, que je remercie et salue de toute mon ftrne*
k M. GOT.
woottoo. Je a aoftt n«6.
Je me seroisbien passé, monsieur, d'apprendre les bruits obligeans qu'on répand à Paris sur mon compte, et vous auriez bien pu vous passer de vous joindre à ces cruels amis qui se plaisent à m'enfoncer vingt poignards dans le cœur. Le parti que j'ai pris de m'ensevelir dans cette solitude, sans entretenir plus aucune correspondance dans le monde, est l'effet de ma situation bien examinée. La ligue qui s'est formée contre moi est trop puissante, trop adroite, trop ardente, trop accréditée, pour que, dans ma position, sans autre appui que la vérité, je sois en état de lui dire face dans le public. Couper les têtes de cette hydre ne serviroit qu'à Tes multiplier ; et je n aurois pas détruit une de leurs calomnies, que vingt antres plus cruelles lui succéderoient à l'instant. Ce que j'ai à faire est de bien prendre mon parti sur les jugemens du public, de me taire, et de tftcher au moins de vivre et mourir eiT repos.
Je n'en suis pas moins reconnoissant pour ceux que l'intérêt qu'ils prennent à moi engage à m'instruire de ce qui se passe : en m'affligeant, ils m'obligent; s'ils me font du mal, c*est en voulant me faire do bien. Ils croient que ma réputation dépend d'une lettre injurieuse, cela peut être; mais, s'ils croient que mon honneur en dépend, ils se trompent. Si l'honneur d'un homme dépendoit des injures qu*on lui dit, et des outrages qu'on lui fait, il y a long-temps qu'il ne me resteront plus d'honneur à perdre; mais, au contraire, il est même au-dessous d'un honnête homme de repousser de certains outrages. On dit que M. Hume me traite de vile canaille et de scélérat. Si je savois répondre à de pareils noms, je m'en croirois digne.
Montrez cette lettre à mes amis, et priez-les de se tranquilliser. Ceux qui ne jugent que sur des preuves ne me condamneront certainement pas, et ceux qui jugent sans preuves ne valent pas la peine qu'oa|ps désabusib M. Hume écrit.
djtron, qu'il veut publier toutes les pièces relatives à cette affaire; c'est, j*en réponds, ce qu'il se gardera de faire, ou ce qu'il se gardera bien au moins de faire fidèlement. Que ceux qui seront au fait nous jugent, je le désire; que ceux qui ne sauront que ce que M. Hume voudra leur dire ne laissent pas de nous juger ; cela m'est, je vous jure, très-indifféreni. J'ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres : je les attends.
Je me bornerai à vous présenter une seule réflexion. 11 s'agit, monsieur, de deux hommes dont l'un a été amené par l'autre en Angleterre presque malgré lui : l'étranger, ignorant la langue du pays, ne pouvant parler ni entendre, seul, sans amis, sans appui, sans connoissance,sans savoir même à qui confier une lettre en sûreté, livré sans réserve à Tautre ei aux siens, malade, retiré et ne voyant personne, écrivant peu, est allé s'enfermer dans le fond d'une retraite où il herborise pour toute occupation : le Breton, homme actif, liant, intrigant, au milieu de son pays, de ses amis, de ses parens, de ses patrons, de ses patriotes, en grand crédit à la cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de lettres» disposant des papiers publics, en grande relation chez l'étranger, surtout avec les plus mortels ennemis du premier. Dans cette position, il se trouve que l'un des deux a tendu des pièges à l'autre. Le Breton crie que c'est cette vile canaille, ce scélérat d etranger<)ui kiî en tend : l'étranger, seul, malade, abandonné, gémit, et ne répond rien. Lih-dessus le voHà jugé, et il demeure clair qu'il s'est laissé mener dans le pays de l'autre, qu'il s'est mis à sa merci tout exprès pour lui faire pièce et pour conspirer contre lui. Que pensez-vous de ce jugemem? Si j'avois été capable de former un projet aussi monstrueusement extravagant, où est l'homme ayant quelque sens, quelque humanité, qui ne devroit pas dire : Vous faîtes tort à ce pauvre misérable ; il est trop fou pour pouvoir être nn scélérat : plaignez-le, saignez-le; mais tie i'in* juriez pas. J'ajouterai que le ton seniqte prend M. Hume devroft décréditer ce qu*il dit : ce ton si brutal, si bas, si indigne d'un homme qui se respecte, marque assez que l'âme qui l'a dicté n'est pas saine; il n'annonce pas un bngage digne de foi« Je suis étonné, je l'avotie, cmh
658 COBnESPONDANCE,
ntfliilce ton aeul n'a pas «iciié l'indignation publique. C'est qu'à Paris c'est toujours celui qui erre le plus fort qui a raison. A ce combat-là j« n'emporterai jamais la victoire, et je ne la disputerai pas.
Voici, monsieur, le Fait en peu de mots. Il n'est prouvé que H. Hume, lié avec mes plus cruels ennemis, d'accord k Londres avec des gens qui se montrent, et à Paris avec tel qui ne ~ '~ as, m'a attiré dans son pays, on iiir m'y servir avec la plus grande Bt en effet pour m'y diffamer avec rie adresse; à quoi il a très>bien en suis plaint : il a voulu savoir je les lui ai écrites dans le plus :Bi on lesdemande, il peut lesdire; je n'ai rien à dire du tout.
nse à la publication promise par H. Hume, moins je puis concevoir qu'il j'exécnle. S'il l'ose faire, à moins d'énormes falsifications, je prédis hardiment que, malgré son extrême adresse et celle de ses amis, sans même que je m'en mêle, H. Hume est an homme démasqué.
potivez savoir ce qui s'est pisû en Angleieiit à mon égard depuis mon arrivée, il eii inpji. sible que vous prononciez dans cette lAin. avec cnnnoissance, entre H. Humeel moi : t» procédés secrets sont trop incroTablei, et il n* a personne au monde moins fait que voin pour y ajouter foi. Pour moi, qui les ai lemii licnid. lement, et qui n'y peux penser qu'avec la linu. leur la plus amcre, tout ce qu'il me micà désirer est de n'en reparler jnmais; miiscnmmp M. Hume ne garde paslemémesilencf.etqn'il avance les choses les plus fausses du ton le plu affirmatif, je vous demande aussi, mjlofrl, ung justice que vous ne pouvez me refuser; c'w lorsqu'on pourra vous dire ou vous écrire que j'ai fait volontairement une chose injnste n malhonnête, d'être bien persuadé quecelin w pas vrai.
k MiRQUISE DU VEUUit.
Lea choses incroyables que M. Hume écrit à Paris sur mon compte me font présumer que, •'il l'ose, il ne manquera pasde vous en écrire aount;je ne suis pas en peine de ce que vous en penserez. Je me flatte, mylord, d'être assez connu de vous, et cela me tranquillise; mais il m'accuse avec tant d'audace d'avoir refusé malhonnêtement la pension, après l'avoir acceptée, que je crois devoir vous envoyer une copie fidèle de la lettre que j'écrivisé ce sujet à ïl. le général Conway. J'étois bien embarrassé danscettelettre, ne voulant pas dire la véritable cause de mon refus, et ne pouvant en alléguer aucune autre. Vous conviendrez, je m'assure, que si l'on peut s'en tirer mieux que je ne fis, on ne peut du moins s'en liror plus honnélement. J'ajouterai qu'il est faux que j'aie jamais accepté la pension; j'y mis seulement votre ■giément pour condition nécessaire, et,, quand cet agrément fut venu, M. Hume alla eji avant tans me consulter davaniai^p. Comme vous ne
J'ai attendu, madame, votre reioariPirii pour vous répondre, parce qu'îlot, font écrire des provinces d'Angleterre diu te provinces de France, des embarras quej'airois peine à lever d'ici.
Vous me demandez quels sont met gritb contre U. Hume. D«s grieh ? non, midant, ce n'est pas le mot : ce mot propre n'eiiile pas dans la langue françoiae, et j'espère, potf l'honneur de l'humanité, qu'il n'existe dm aucune langue.
U. Hume a promis de publier toutes leipièca relatives à cette affaire : s'il tient parule, tob verrez, dans la lettre que je lui ai écriie le 40 juillet, les détails que vous demandez, di moins assez pour que le reste soit superili. D'ailleurs , vous voyez sa conduite publiqut depuis ma dernière lettre (*) ; elle parle aaa clair, ce me semble, pour que je n'aie plus besoin de rien dire.
Je vous dois cependant, madame, d'eiantner ce que vous m'alléguez é ce sujet.
Que la fausse lettre du roi de Prusse soit dt H.d'Alembert.amideM. Hume.oudeU.Wilpole, ami de U. Hume, ce n'est pas, an foad,
(•) vojtKfl-it'm
If IcUra daJE m*) I7S4. pote tn>
ANNEE i766.
deeela qa*il B*aB^^* ^'^^ ^® savoir, quel que fautpassuppoaerqa'ilexécttioitavecbétifleiiii ■oit l'auteur de la lettre» si M. Hume en est com- projet si profondément médité : cette objection plioe. Vous voulez que madame du Deffand ait j seroit bonne encore, si, connu depuis long-
travaillé i cette lettre; a la bonne heure : mais deux autres écrtu, mis successivement dans les mêmes papiers, et de la même main, ne sont sûrement pas de celle d*une femme; et, quant à 11. Walpole, tout ce que je puis dire est qu'il faut assurément que je me connoisse mal en style pour avoir pu prendre le françois d'un Anglois pour le françois de M. d'Alembert.
Votre objection, tirée du caractère connu de M. Hume, est très-forte, et m'étounera toujours: il n'a pas fiillu moins que ce que j'ai vu et senti d'opposé pour le croire. Tout ce que je peux conclure de cette contradiction, est qu'apparemment M, Hume n'a jamais haï que moi seul ; mais aussi quelle haine, quel art profond à la cacher et à Tassouvirl le même cœur pourroit-il suffire à deux passions pareilles?
On vous marque que j'ai voué à M. Hume une haine implacable, parce qu'il veut me dés* honorer en me forçant d'accepter des bienfaits. Savez- vous bien, madame, ce que mylord maréchal, à qui TOUS me renvoyez, eût fait si on lui eAt dit pareille chose? 11 eût répondu que cela n'étoit pas vrai, et n'eût pas même daigné m'en parler.
Tout ce que vous ajoutez sur l'honneur que m'eût fait une pension du roi d'Angleterre est très-juste ; il est seulement étospant que vous ayez cru avoir besoin de me dire ces choses-là.
Pour vous prouver, madame, que je pense ^ , supplie. Je vous avoue, madame, toute ma foi-
temps de M. Hume, j'avois été inconnu du roi d'Angleterre et de sa cour; mais votre lettre même dit le contraire : cette affaire ne pouvoîl tourner, comme elle a fait, qu'à l'avantage de M. Hume. Toute la cour d'Angleterre dit maintenant : Ce pauvre homme lit croit que tout le monde lui ressemble; nous y avons été trompée comme lui.
Dans le plan qu'il s'étoit fait, et qu'il a si pleinement exécuté, de paroitre me servir en public avec la plus grande ostentation, et de me diffamer ensuite avec la plus grande adresse, il devoit écrire et parler honorablement de moi. Vouliez-vous qu'il allé t dire du mal d 'un homme pour lequel il affectoit tant d'amitié? c'eût été se contredire, et jouer très-mal son jeu : il vouloit paroitre avoir été pleinement ma dupe; il préparoit l'objection que vous me faites aujourd'hui.
Vous me renvoyez, sur ce que vous appelez mes griefs, àmy lord maréchal, pour en juger: mylord maréchal est trop sage pour vouloir, d'où il est, voir mieux que moi ce qui se passe où je suis; et quand un homme, entre quatre yeux, m'enfonce à coups redoublés un poignard dans le sein, je n'ai pas besoin, pour savoir s'il m'a touché, de l'aller demander i d'autres.
Finissons pour jamais sur ce sujet, je vous
exactement comme vous sur cet article, je vous envoie ci-jointe la copie d'une lettre que j'écrivis, il y a trois mois, à M. le général Gonway, et dans kquelle j'étois même fort embarrassé, sentant déjà les trahisons de M. Hume, et ne voulant cependant pas le nommer. Il ne s'agit pas de savoir si cette pension m'eût été honorable, mais si elle l'étoit assez pour que je dusse l'accepter à tout prix, même à celui de l'infamie.
Quand vous me demandez quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un homme 4|a'il veut avilir, vous ne voyez pas qu'il faisoit de cette sollicitation son grand moyen pour ni'nccuser bientôt de la plus noire ingratitude. Si M^ Hume e&l travaillé publiquement à m'a-
blesse. Si je savoisque M. Hume ne fût pas démasqué avant ba mort, j'aurois peine à croire encore à la Providence.
Je me fais quelque scrupule de mêler dans une même lettre des sujets si disparates; mais cette atteinte de goutte que vous avez sentie, mais les incommodités de vos enfans, ne me permettent pas de vous rien dire ici d'eux et de vous. Quant à la goutte, il n'est pas naturel qu'elle vous maltraite beaucoup à votre ftge, et j'espère que vous en serez quitte pour un ressentiment passager; mais je n'envisage pas de même cette humeur scrofuleuse, qui parott avoir été transmise à vos enfans par leur père • ra\ge pubère les guérira, comme je l'espère, ou rien ne les guérira; et, dans ce dernier cas, je
vilir lui-même, vous auriez raison ; mais il ne ! mhs une raison de plus de combler les vœux
CORRESPONDANCE
d*im honnête tomme qui a tonte votre estime, etqui mérite tout votre attachement. Vos filles, malgré leur mérite, leur naissance et leur bien, se marieront peut-être avec peine, et peut-être aurez-vous vous-même quelque scrupule de les marier. Ah ! madame, les races de gens de bien sont si rares sur la terre I vonle2-vous en laisser éteindre une? A la place des simples et vrais sentimens do la nature, qu on étouflFe, on a fourré dans la société je ne sais quels raffiiiemens de délicatesse que je ne sarurois souffrir. Croyez-moi, croyez-en votre ami, et l*ami de toutes choses honnêtes; mariea&-vous,puisque votre âge et votre cœur le demandent; l'intérêt même de vos filles ne s'y oppose pas. Vos enfans des deux parts auront les biens de leur père, et ils auront de plus les uns dans les autres un appui, que vous rendrez très-solide par rattachement mutuel que vous leur saurez inspirer. Mon intérêt aussi se mêle à ce conseil, je vous l'avoue; je sens et j'ai grand besoin de sentir qu'on n'est pas tout-à-fait misérable quand on a des amis heureux H. Soyez-le l'un et Tautrc, et l'un par l'autre; qu'au milieu des afflictions qui m'accablent, j'aie la consolation de savoir que j'ai deux amis unis et fidèles qui parlent quelquefois avec attendrissement de mes misères; elles m'en seront moins rudes à supporter. J*aime ^envisager comme faite une chose qui doit se foire. Permettez-moi de vous conseiller, lorsque vous serez dans votre nouveau ménage, de bien choisir ceux à qui vous accorderez l'entrée de votre maison : qu'elle * ne soit pas ouverte à tout le monde, comme la plupart des maisons de Paris. Ayez un petit nombre d'amis sûrs, et tenez-vous-en à leur commerce : ayez-en, si vous voulez, qui aient de la littérature, cela jette de l'agrément dans la société; mais point de gens de lettres de profession, sur toute chose; jamais aucun auteur quel qu'il soit. Souvenez-vous de cet avis, madame ; et soyez sûre que, si vous le négligez, vous vous en trouverez mal tût ou tard.
Je n'ai pas la force d'étendre jusqu'à vous ma résolution de ne plus écrire; c'est une résolution que j'avois pourtant prise, mats qu'il est impossible à mon cœur d'exécuter : je vous
(*) Cetoomelli prooreut ^e iean-Jaoqiia avait d« riiniiië pour ramant de madame de Verdelln et doot elle tooIoU bire «m mari. Il ne le devint pat. C'élolt II. de llarsencf. M. P.
écrirai quelquefois, madame, mais rareme» peut-être ; je voudrois qu'en cela voqs ne m'imitassiez pas. ie ne dois pas vous affiiger, et vous pouvez me consoler. Je vous prie de ne remettre vos lettres ni à M. Goindet ni à per« sonne, mais de les envoyer vous-même soas l'adresse ci-jointe, exactement suivie, sans que mon nom y paroisse en aucune façon : en prenant soin de faire affranchir les lettres insqo'i Londres, elles parviendront sûrement, et personne ne les ouvrira que moi; mais il faut tâcher, par économie, d'éviter les paquets, et d'écrire plutôt des lettres simples sur d'au» grand papier qu'on veut; car, quelque grosn que soit une lettre simple, elle ne paie que pour simple; mais la moindre enveloppe renchérit le port exorbitamment. Le dernier paquet de M. Goindet m'a coûté six francs de port : je ne les ai pas regrettés assurément; ce paquet cestenoit une lettre de vous ; mais en tout ce qn peut se faire avec économie, sans que (i ckoN aille moins bien, je suis dans une posit/on^/ m'en rend le soin très-utile. Au reste, je ne nii pas qui peut vous avoir dit que j*étoiiii^B{icinq lieues de Londres ; j*en suis à vxfifm^A bonnes; et j'ai mis quatre jours à les faire,avee les mêmes chevaux à la yérité. Recevet, madame, les salutations de la plus tendre aiDitié.
A M. HARC-HICHEL RBY.
wootton, août IW.
Je reçois, mon cher compère, avec grail plaisir de vos nouvelles : rhnposstbiliié de troQ* ver nulle part ce repos après lequel mon catf soupire inutilement m'eût fiait un scrupule de vous donner des miennes, poar ne pas tooi affliger. D'ailleurs , voulant me recueillir «• moi-même, autant qu'il est possible, et neplv rien savoir de ce qui se passe dans le monde par rapport 4 moi, j'ai rompu tout commerte de lettres, hors les cas d'absolue néoessité:eeli
fera que je vous écrirai plus rarement déetw* mais; mais soyez sûr que .mon attacheneU pour vous, et pour toutce qui voua appartieat, i»t toujours le même, et que ce seroit «M grande consoiatiM ^r moi dâiw la vieiUe^ qui s'approche, au milieu d'un cortège de do»
leart de toute espèce , d'embrasser ma chère filleule avant ma mort.
J'ai SD que vous aviez eu aussi quelques affaires désagréables : j*en étois en peine ; et je vous aurois écrit à ce sujet , si vous ne m'aviez prévenu. J'augure , sur ce que vous ne m'en dites rien, que tout cela n*a pas eu des suitesj et je m'en réjouis de tout mon cœur; mais mon amitié pour vous ne me permet pas de vous taire mon sentiment sur ces sortes d'affaires. Tandis que vous commenciez et que tous aviez besoin de mettre» pour ainsi dire» à la loterie, il vous conyenoit de courir quelques risques pour vous avancer ; mais maintenant, que votre maison est bien établie, que vos affaires, comme je le suppose» sont en bon état, ne les déran* gez pas par yotre faute ; jouissez en paix de la fortune dont la Proyidence a béni votre travail ; et , au lien d'exposer le bien de vos en-' fans et le vAtre, contentez<-vou8 de l'entretenir en sûreté , sans plus vous permettre d'entreprises hasardeuses. Voilà , mon cher compère, un conseil de l'amitié, et, je crois, de la raison : si vous trouvez qu'il soit à votre usage , profitez-en.
Vos gazettes disent donc que M. Hume ost mon bienfaiteur, et que je suis son protégé. Que Dieu me préserve d'être souvent protégé de la sorte, et de trouver en ma vie encore un pareil bienfaiteur I Je présume que cet article n'est que préparatoire, et qu'il en suivra bientôt un second aussi véridique , aussi humain, aussi juste. Qu'importe , mon cher compère? laissons dire, et M. Hume» et les plénipotentiaires, et les puissances , et les gazetiers, et le public, et tout le monde; qu'ils crient, qu'ils m'outragent, qu'ils m'insultent, qu'ils disent el fassent tout ce qu*ils voudront : mon ftme, en dépit d'eux , restera toujours la même ; il n'est pas au pouvoir des hommes de la changer. I^ public désormais est mort pour moi ; je vous prie, quand vous m'écrirez, de ne me reparler jamais de ce qu'on y dit.
MM. Becket et de Hondt ne m'ont point parlé de la pension de mademoiselle Le Vasseur ; et comme Tannée n'est pas écoulée, cela ne presse pas : mais je vous prie de ne vous servir jamais de ces messieurs , pour me rien envoyer, ni pour rien qui me regarde ; j'ai senti, dans plus d'une aflbire, l'influence que M. Hume a sur
T. IV
eux. Il vient de m*en arriver une qui mérite d'être contée. M. Du Peyrou ayant jugé à propos de m'élivoyer mes livres , je l'avois prié de les adresser à ces messieiirs , qui s'étoient offerts. Ayant une collection considérable d'eetampes , dont les droits • exigés à la rigueur, auroient passé mes ressources, je les priai de tâcher de faire mitiger le droit, d'autant plus que la moitié de mes estampes ne valant pas ce droit, j'aimerois mieux les abandonner que de le payer sans rabais : ces messieurs promettent de faire de leur mieux ; ils reçoivent mes livres, et, outre quinze louis de port, en pren^ nent quinze autres chez mon banquier pour les frais de douane ; gardent et fouillent les li* vres , tant qu'il leur platt » sans me rien marquer de leur arrivée, m'envoient enfin sans avis un ballot que je les avois priés de m'envoyer sitôt que les miens arriveraient. J'ouvre ce ballot où mes estampes é^oient ; je trouve les porte-feuilles vides, et pas une seule estampe ni petite ni grande, sans qu'ils aient même daigné me marquer ce qu'ils en avoient fait. Ainsi j'ai quinze louis de port, autant de douane, sans savoir sur quoi , et pour cent louis d'estampes perdues, sans qu'il m'en reste une seule (*). Je ne sais si les livres que vous avez vus doivent payer à Londres mille écus de douane ; mais je sais bieaque si je les revends, comme il le faut bien, je n'en retirerai pas la moitié de cette somme. Il y a un seul article d'une livre sterling (c'est près d'un louis) pour une vieille guitare sourde, brisée et pourrie, qui m'a coûté six francs de Franco, et dont je ne les retrouverai jamais ; cela ne se feroit pas à Alger, mais cela se fait à Londres , grâces aux bons soius de ces messieurs. Si je laisse long-temps mes livres dans leur magasin , et s'ils me font payer à proportion pour l'cnirepôt, ne Je pouvant pas, je serai forcé de leur laisser mes livres : ainsi j'aurai perdu, par leurs bons soins, tous mes livres, toutes mes estampes, et trente louis d'argent comptant. Que dites-vous de cela? Je crois que ces messieurs sont pai* eux-mêmes de fort honnêtes gens; mais je crois aussi qu'à mon égard ils cèdent trop à l'instigation d autrui : c'est pourquoi je veux n'avoir avec eux, si jç puis, au-
(*) Ces estampes, déplacées des porte- fenIDes qui les conttnoient, m sont retrouvées dans nn intre ballot. G« p.
CORRESPONDANCE
cune sorte d'affaires, de peur de m*en trouver j toujours plus mal. Je chercherai, si vous y consf^ntez f à me prévaloir sur vous des trgis cents francs de mademoiselle Le Vasseur, soit par lettre de change, soit en vous envoyant d'Angleterre son reçu, en échange duquel vous en donnerez l'argent à celui qui vous le remettra.
Je dois avoir parmi mes liyres un exemplaire de la musique du Devin du village : si vous persistez à vouloir le faire graver, je pourrois corriger cet exemplaire, et vous l'envoyer; mais il faut du temps, non-seulement pour attendre l'occasion, mais pour le faire venir de Londres, parce qu'il faut que je donne commission à quelqu'un de confiance d'ouvrir la balle où il est, pour l'en tirer et me l'envoyer ; ce qui ne peut se faire avant cet hiver. Je suis trèsfâché que vous publiiez la Reine fantasque^ parce que cela peut faire encore des tracasseries désagréables pour vous et pour moi.
Guy m'a écrit au sujet du Dictionnaire de Musique : il se plaint de vous et de vos propo* sitions , qu'il trouve déraisonnables : je lui ai répondu qu'il fit comme il l'entendroit; que je vous aimois fort tous les deux , mais que des affaires de libraire à libraire , je ne m'en mélerôis de mes jours. Mille tendres salutations à madame Rey. J'embrasse la chère petite et son cher papa.
Voici une adresse dont il faut vous servir désormais, quand vous m'écrirez : ne faites point d'enveloppe ; et , quoique mon nom ne paroisse point sur la lettre, soyez sûr que personne ne l'ouvrira que moi, et qu'elle me parviendra sûrement, pourvu que vous suiviez exactement l'adresse, et que vous affranchissiez jusqu'à Londres, sans quoi les lettres pour les provinces d'Angleterre restent au rebut.
A M. D'iVBRNOIS.
WoottoD, lelSaoûtiTSe.
Je suis extrêmement en peine de vous, monsieur, n'ayant point de vos nouvelles depuis le 11 juin : je vous ai marqué , il est vrai , que je ne vous écrirois pas ; mais, comme vous n'étiez pas dans le même embarras que moi , je me
flattois que mon silence ne produiroit pas k vôtre ; et j'espère au moins , puisque vous se m'avez rien écrit de contraire à la promesse que vous m'avez faite de me venir voir cet automne, que cette promesse sera exécutée:
ainsi je vous attends au yois de novembre, fâché seulement que vous ne preniez pas une meilleure saison.
Je vous prie de voir, en passant à Lyon, madame Boy de la Tour, ma bonne amie , et sa chère fille, et de m'apporter amplement de leun nouvelles : apprenez-moi le rétablissement de la première , et le bonheur de la seconde dans son mariage ; rien ne manquera à mou plaisir en vous embrassant : assurez-les de ma tendre et constante amitié pour elles, et ditesleur que vous leur expliquerez à votre retour pourquoi je ne leur ai point écrit, moi qui pense continuellement à elles , et pourquoi je n'écris plus à personne, hors le cas de nécessité.
Vous ne manquerez pas, je vous prie,eo passant à Paris, de voir madame la veureDochesne, libraire, et M. Guy, à qui je compte (ovoyer une lettre pour vous, où je rassemblerai ce que je peux avoir à vous dire d'ici à ce temps-là, concernant votre voyage : en attendant, je vous préviens de ne donner votre confiance a personne à Londres sur ce qui me regarde; mais de remettre, s'il se peutjes affaires que vous pourriez avoir dans cette capitale à votre retour, où vous pourrez aussi m'y rendre des services. Je vous prie aussi de ne m'amener personne de Londres, qui que ce puisse être, et quelque prétexte qu'ils puissent prendre pour vous accompagner : il suffira qoe vous preniez, pour la route, un domestique qui sache la langue; je ne vois pas que vous paissiez vous en passer; car dans la route, ni dans cette contrée , personne ne sait un seul mot de françois.
Je ne vous envoie point cette lettre par M. Lucadou ; vous en saurez la raison quand nous nous serons vus : ne me répondez pas non pias par son canal; mais envoyez votre lettre à M. Du Peyrou , cpii aura la bonté de me la faire parvenir; je vous avoue môme que je désirèrois que M. Lucadou ne fût pas prévenu de votre voyage, de crainte qu'il ne survint des obstacles qui vous empécberoieot de
l'acheva-. Je ne puis roui en dire ici davan- U);e ; mais tout cequeje dcairepource moment le plu* au monde, est de vous voir arriver en bonne santé. Je vous embrasse.
JL M. Btl PBTROU.
wtraiion, le IS mat iras.
Je ne doute point, mon cher hAtc, que les choses incroyables que H. Hume écrit partout ne vous soient parvenoes, el je ne suis pas en peine de l'effet qu'elles feront sur vous. Il promet au public one relation de ce qui s'est passé entre lai et moi, avec le recueil des lettres. Si ce recueil est foit fidèlement, vous y verrez, dans celle que je lui ai écrite le 40 jaillet, on ample détail de sa conduite et de la mienne, sur lequel vons pourrez juger entre nous; mais comme iafaillibJement il ne fera pas cette publication, du moins sans les falsifications les plus énormes, je me réserve i vous mettre au fait, par le retour de If. d'Ivernois ; car vous copier maintenant cet immense recueil, c'est ce qui ne m'est pas possible, et ce seroit rouvrir toutes mes plaies : j'ai besoin d'un peo de trêve pour reprendre mes forces prêtes à me manquer; du reslO'je le laisse déclamer dans le public et s'emporter aus injures les plus brutales; je ne sais point quereller en charretier : j'ai on défenseur dont les opérations sont lentes, mais sAres; je les attends et je
Je Tout sion du r et dont V vous rép ment à ci au nom d jusqu'à ( parce qui .
pension, je ne voulois vous flatter pour de cette espérance que quand je serois assuré de la voir remplir. Vous sentez que rompant avec M. Hume, après avoir découvert ses trahisons, je ne pouvois, sans infamie, accepter des bienfaits qui me venoient par lui : il est vrai que ces bienfaits et ces trahisons semblent s'accorder fort mal ensemble; tout cela s'ac-
Mi^tE 1766. 645
corde pourtant fort bien. Son plan étoit de me servir publiquement avec la plus grande osteiH latJoo , et de me diffamer en secret arec la plus grande adresse : ce dernier objet a été parftiitement rempli; vous aurez la clef de tout cela. En attendant, comme il publie partout qu'après aroir accepté la pension, je l'ai malhonnêtement refusée, je vous envoie une copie delà lettre quej'écrivis à ce sujet au ministre, par laquelle roni verrez ce qu'il en est. Je reviens maintenant à ce que vous m'en avez écrit.
Lorsqu'on tous marqua que la pension m'a- Toit été offerte, cela étoit vrai ; mais lorsqu'on ajouta que je l'avois refusée, cela étoit parfaitement feux; car, au contraire, sans aucun doute alors sur la sincérité de H. Hume, je ne mis, pour accepter cette pension, qu'une condition unique, savoir l'agrément de mylord maréchal, que, m ce qui s'éloil passé à Neuchâtel, je ne pouvois me dispenser d'obtenir. Or, nous avions eu cet agrément avant mon départ de Londres; il ne restoil de la part de la cour qu'à terminer l'aAiire; ce que je n'espérois pourtant pas beaucoup; mais ni dans ce temps-lé, ni avant, ni aprbs, je n'en ai parlé à qui que ce fât au monde, hors le seul mylord maréchal, qui silrement m'a gardé le secret : il faut donc que ce secret ait été ébruité de la part de H. Hume. Or, comment H. Hume a-l-il pu dire que j'avois refusé, puisque cela étoit foux, et qu'alors mon intention n'éloil pas même de refuser? Cette anticipaiion ne montre-t-elle pas qu'il savoitque je serois bientôt forcé à ce refus, et qu'il eotroit même dans son projet de m'y forcer, pour amener les choses DU point où il les a mises? La chaîne de tout cela me parott importante à suivre pour le travail dont je suis occupé; et si vous pouviez parvenir à remonter, par votre ami, i ta source de ce qu'il vous écrit, vous rendriez uu grand service à la chose et à moi-même.
Les choses qui se passent en Angleterre à mon égard sont, je vous assure, hors de touto imagination : j'y suis dans la plus complète diffamation oîi il soit possible d'être, sans que j'aie donné à cela la moindre occasion, et sans que pas une ftme puisse dire avoir eu personnellement le moindre mécontentement de moi. [| pnrolt maintenant que le projet de il. Hume
ur une pente question, léme : je ne , non-seulene Pïigeoit, imeni gardé néme, mais ptésur celte
CORRESPONDANCE
et de ses associés est de me couper toute ressource, toute couimuuicationaveciecontiaeDt, et de me faire périr ici de douleur et de misère. J'espère qu'ils ne réussiront pas : mais deux choses me font trembler : l'une est qu'ils travaillent avec force à détacher de moi M. DavenporCy et que, s'ils réussissent, je suis absolument sans asile, et sans savoir que devenir ; l'autre, encore plus effrayante, est qu'il faut absolument que, pour ma correspondance avec vous, j'aje un commissionnaire à Londres, à cause de Taffranchissement jusqu'à cette capitale, qu'il ne m'est pas possible de faire ici; je me sers pour cela d'un libraire que je ne connois point, mais qu'on m'assure être fort honnête homme; si par quelque accident cet homme venoit à me manquer, il ,ne me reste personne à qui adresser mes lettres en sûreté, et je ne saurois plus comment vous écrire : il faut espérer que cela n'arrivera pas ; mais, mon cher hôte, je suis si malheureux 1 11 ne me fa«droit que ce dernier coup.
Je tâche de fermer de tous côtés la porte aux nouvelles affligeantes ; je ne lis plus aucun papier public ; je ne réponds plus à aucune lettre, ce qui doit rebuter à la tin de m en écrire ; je ne parle que de choses indifférentes au seul voisin avec lequel je converse, parce qu'il est le seul qui parle françois. 11 ne m'a pas été possible, vu la cause, de n'être pas affecté de cette épouvantable révolution, qui, je n'en doute pas, a gagné toute l'Europe ; mais cette émotion a peu duré; la sérénité est revenue, et j'espère qu'elle tiendra : car il me parott difficile qu'il m'arrive désormais aucun malheur imprévu. Pour vous, mon cher hête, que tout cela ne vous ébranle pas : j'ose vous prédire qu'un jour l'Europe portera le plus grand res- |;ect à ceux qui en auront conservé pour moi lians mes disgrâces.
A MADAMB LA COMTESSE DE BOOFFLERS.
WMtton, le 80 août 176S. .
Une chose me fait grand plaisir, madame, dans la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 27 du mois dernier, et qui ne ni 'est parvenue que depuis peu de jours ; c'est
de connoltre à son ton que vous êtes en bonne santé.
Vous dites, madame, n'avoir jamais tu et lettresemblable à cellequej'aiécriteiM.Home; cela peut être, car je n'ai, moi, jamais rien vu de semblable à ce qui y a donné lieu: cette lettre ne ressemble pas du moins à celles qu'écrit M. llume, et j'espère n'en écrire jamais qui leur ressemblent.
Vous me demandez quelles sont les injorn dont je me plains. M. Hume m'a forcé dMsi dire que je voyois ses manœuvres secrètes, et je Tai fait; il m'a forcé d'entrer ti-dessos es explication ; je l'ai fait encore, et dans ieploi grand détail. H peut vous rendre compte de tout cela, madame ; pour moi, je ne me piaini de rien.
Vous me reproches de me livrer i d'odieoi soupçons : à cela je réponds que je ne me lirn point à des soupçons : peut-^tre aurief-TOB pu, madame, prendre pour vous on peo dtt leçons que vous me donnez» n'être pas si 6cile à croire que je croyois si facileourm trahisons, et vous dire pour moi nnepriiedei choses que vous vouliez que je me dmepit AL Hume.
Tout ce que vous m'alléguez en sahmt forme un préjugé très-fort , très-ratsonDable, d'un très-grand poids, silKout pour moi, « que je ne cherche poinc à combattre; man la préjugés ne font rien contre les faits. Je m'abitiens de juger du caractère de H. Hume, que je ne connois pas ; je ne juge que sa conduite ai ee moi, que je connois. Peut-<être suis-je le seul homme qu'il ait jamais haï, mais aussi quelle haine I Un même cœur suffiroit-il à deoi comme celle-là?
Vous vouliez quejc merefusasse a révidesce, c'est ce que j'ai fait autant que j'ai pu; qoe je déipentisse le témoignage de mes sens, c'm un conseil plus facile à donner qu'à suiîre;qn je ne crusse rien de ce que je sentois; que je consultasse les amis que j'ai en France : n«» si je ne dois rien croire de ce que je vois et de ce que je sens, ils croiront bien moins encore, eux qui ne le voient pas, et qui le sentent encore moins. Quoi, madame t quand un homme vient entre quatre yeux m'enfoncer, à coups redoublés, un poignard dans le sein, il faut, avant d'oser lui dire qu'il me frappe, q^^
j'ailla demander à d'autres a* il m'a frappé? L'extrême emportement que vous trouvez dans ma lettre me fait présumer» madame) que vous n'êtes pas de sang-froid vous-mémep 00 que la copie que vous avec vue est falsifiée. Dam la circonstance funeste où j'ai écrit cette lettre» et où M. Hume m'a forcé de l'écrire» sachant bien ce qu'il en vouloit faire » j'ose dire qu'il falloit avoir une âme forte pour se modérer à ce point. 11 n' j a que les infortunés qui sentent combien» dans l'eicés d*une affliction de cette espèce» il est difficile d'allier la douceur avec la douleur.
M. Hume s'y est pris autrement, je l'avoue; tandis qu'en réponse à cette même lettre il m'écrivoit en termes déoens et même honnêtes, il écrivoit à M. d'Holbach et à tout le monde en termes an peu différons ; il a rempli4>ari8» la France» les gazettes» l'Europe entière, de choses que ma plume ne sait pas écrire» et qu'elle ne répétera jamais : étoit-ce comme cela» madame» que j'aurois dû faire?
Vous dites que j'aurois dû modérer mon emportement contre un homme qui m'a réellement servi. Dans la longue lettre que j'ai écrite le 40 juillet» à M. Hume» j'ai pesé avec la plus grande équité tes services qu'il m'a rendus : il étoit digne de moi d*7 faire partout pencher la balance en sa faveur» et c'est ce que j'ai fait : mais quand tous ces grands services auroient eu Autant de réalité que d'ostentation, s'ils n'ont été que des pièges qui courroient les plus noirs desseins» je ne vois pas qu'ils exigent une grande reoonnoissance.
Lê9 Uêm de l'amitié 4ont respeeiables même après qu*ih sont rompus : cela est vrai» mais cela suppose que ces liens ont existé; malheureusement ib ont existé de ma part ; aussi le parti que j'ai pris de gémir tout bas et de me taire est-il l'effet du respect que je me dois.
Et Us seules apparences de ce sentiment le sont aussi. Voilà» madame» la plus étonnante mnximedont j'aie jamais entendu parler. Comment ! sitôt qu'un homme prend en public le masque de l'amitié» pour me nuire plus à son aise» sans même daigner se cacher de moi, sitôt qu*il me baise en m'assassinant» je dois n'oser plus me défendre» ni parer ses coups» ni m*en plaindre, pas même à lui !.;. Je ne puis croire que c'est là ce que vous avez voulu dire;
cependant» en relisant ce passage dans votre lettre» je n'y puis trouver aucun autre sens.
Je vous suis obligé» madame» des soins que vous voulez prendre pour ma défense » mais je ne les accepte pas : M. Hume a si bien jeté le masque, qu'à présent sa conduite parle et dit tout à qui ne veut point s'aveugler ; mais quand cela neseroitpas, je ne veux point qu'on me justifie» parce que je n'ai pas besoin de justification» et je ne veux pas qu'oq m'excuse, parce que cela est au-dessous de moi ; je souhaiterois seulement que » dans l'abîme de malheurs où je suis plongé, les personnes que j'honore m'écrivissent des lettres moins acca-» blantes» afin que j'eusse au moins la consolation de conserver pour elles tous les aentimens qu'elles m'ont inspirés.
▲ M. D^IVRRNOIS.
WooUon. le SO aoit ITOS.
J'ai lu» monsieur, dans votre lettre du 81 juillet, Tarticln de la gazette que vous y avez transcrit, et sur lequel vous me demandez des instructions pour ma défense. Eh 1 de quoi, je vous prie» voulez-vous me défendre ; de lîao» cusation d'être un infâme ? Mon bon ami, vous n'y pensez pas : lorsqu'on vous parlera de cet ariicio, et des étonnantes lettres qu'écrit M. Hume» répondez simplement : Je connois mon ami Rousseau ; de pareilles accusations ne sauroient le regarder : du reste» faites comme moi, gardez le silence» et demeurez en repos: surtout ne me parlez plus de ce qu'on dit dans le public et dans les gazettes ; il y a long-temps que tout cela est mort pour moi.
Il y a cependant un point sur lecpiel je désire que mes amis soient instruits» parce qu'ils pourroient croire , comme ils ont fait quelquefois» et toujours à tort» que des principes outrés me conduisent à des choses déraisonnables. M. Home a répandu à Paris et aiileurs que j'a* vois refusé brutalement une pension de deux mille francs du roi d'Angleterre» après l'avoir acceptée : je n'ai jamais parlé à personne de cette pension que le roi vouloit qui fât secrète, et je n'en aurois parlé de ma vie» si M. Hume n'eût commencé. L'histoire en seroit longue à déduire dans une lettre; il suffit que vous sachiez comment je m'en défendis^
qaand ayant découvert les manœuvres secrètes de M. Hume, je dus ne rien accepter par I la médiation d*un homme qui me trahissoit. Voici, monsieur, une copie dQla lettre que j*écrivis à ce sujet à M. le général Gonvay, secrétaire d*état. J'étois d'autant plus embarrassé dans cette lettre que par un excès de ménagement, je ne voulois ni nommer M. Hume, ni dire mouvrai motif : je Tenvoie pour que vous jugiez, quant à présent, d'une seule chose , si j'ai refusé malhonnêtement. Quand nous nous verrons, vous saurez le reste: plaise à Dieu que ce soit bientôt I Toutefois, ne prenez rien sur vos affaires d'aucune espèce : je puis attendre : et dans quelque temps que vous' veniez , je vous verrai toujours avec le même plaisir. Je me rapporte en toute chose à la lettre que je vous ai écrite , il y a une quinzaine de jours, par Voie d'ami ; je vous embrasse de tout mon cœur.
P, S. Il faut que vous ayez une mince opinion de mon discernement en fait de style, pour vous imaginer que je me trompe sur celui de M. de Voltaire, et que je prends pour être de lui ce qui n'est pas; et il faut en revanche que vous ayez une haute opinion de sa bonne foi, pour croire que dès qu'il renie un ouvrage c'est une preuve qu'il n'est pas de lui.