‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 113 sur 158 · A H. DAVENPORT · texte numérisé non relu

A H. DAVENPORT

WoottOD, le 80 «Tri! 1767.

Un maître de maison, monsieur, est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, surtout à l'égard des étrangers qu'il y reçoit. Si VOUS ignorez ce qui se passe dans la vôtre à mon égard depuis Noël, vous avez tort ; si vous le savez et que vous le souffriez, vous avez plus grand tort : mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse, et d*6tre allé tranquillement vous établir à Davenport, sans

vous embarrasser si Thomme qui vous attcndoit ici sur votre paroFe y étoit à son aise ou non. En voilà plus qu'il ne faut pour me faire prendre mon parti. Demain, monsieur, je quitte votre maison. J'y laisse mon petit équipage, et celui de mademoiselle Le Vasseur, et j'y laisse le produit de mes estampes et livres pour sûreté des#rais faits pour ma dépense depuis NoêL Je n'ignore ni les embûches qui m'attendent, ni l'flipuissance où je suis de m'en garantir; mais, monsieur, j*ai vécu ; il ne me reste qu*à finir avec courage une carrière passée avec honneur. 11 est aisé de m'opprimer, mais difficile de m'avilir. VoilA ce qui me rassure contre les dangersque je vais courir. Recevez derechef mes vifo et sincères remerctmens de la noble hospitalité que vous m'avez accordée. Si elle avoit fini comme elle a commencé, j'emporterois de vous un souvenir bien tendre, qui ne seffaceroît jamais de mon cœur. Adieu, monsieur : je regretterai souvent la demeure que je quitte ; mais je regretterai beaucoup davantage d*avoir eu un hûte si aimable, et de n'en avoir pu faire mon ami.

A M. us gMrAL CONWAT (*).

Doarrei, 4767.

Monsieur,

J'ose vous siipplier de vouloir bien prendre sur vos affaires le temps de lire cette lettre, seul et avec attention. C'est à votre jugement éclairé, c'est à votre âme saine que j'ai à parler. Je suis sûr de trouver en vous tout ce qu'il iani pour peser avec sagesse et avec équité ce qa&fai à vous dire. J'en serai moins sûr si vous consultez tout autre que vous.

J'ignore avec quel projet J'ai été amené en Angleterre : il y en a eu un, cela est certain ; j'en juge par son effeV aussi grand, aussi plein

(*) C'est dans le rêcoeil publié par Do Peyroa ( NeaclÉlIel, 1790) que cette lettre a été Imprimée pour la première fois. BUe s'y troof e sans date et sans adresse, et l'éditeor y dit en note : « On peot supposer que l'aoteor Ta écrite en avril ou en » mal f 767, peu de temps avant son départ d'Angleterre, et Ta » adressée à quelque personne en place, peut-être à M. le gé- 9 Déral Convf ay. » Cette supposition n'en est plus une maintenant qu'âne lettre de Hume» qu'on verra ci-après, a ùlé tout doute sur ce point, etnousa appris que Rousseau l'avolt écrite éunt à Douvres, troublé sans cesse par la crainte d'être retenu de loroe en Angleterre. O, P.

t.lT.

CORRESPONDANCE

qa*îl anroit pu Tètre quand ce projet eût été une affaire d*état. Mais comment le sorti la réputation d'un pauvre infortuné, pourroient-ils jamais faire une affaire d*état? C'est ce qui est trop peu concevable pour que je puisse m'arrèter à pareille supposition. Cependant, que les hommes les plus élevés, les plus distingués, les plus estimables, qu'une nation tout entière, se prêtent aux passions d'un particulier qui veut en avilir un autre, c'est ce qui se conçoit encore moins. Je vois Teffet ; la cause m'est cachée, et je me suis tourmenté vainement pour la pénétrer : mais quelle que soit cette cause, les suites en seront les mêmes ; et c'est de ces suites qu'il s'agit ici. Je laisse le passédans son obscurité ; c'est maintenant l'avenir que j'examine.

J'ai été traité dans mon honneur aussi cruellement qu'il soit possible de Tétre. Ma diflhmation est telle en Angleterre que rien ne peut l'y relever de mon vivant. Je prévois cependant ce qui doit arriver apr%s ma niort, par la seule force de la vérité, et sans qu'aucun écrit posthume de ma part s'en mêle ; mais cela viendra lentement, et seulement quand les révolutions du gouvernement auront mis tous les faits passés en évidence. Alors ma mémoire sera réhabilitée; mais de mon vivant je ne gagnerai rien à cela*

Vous concevez, monsieur, que cette ignominie intolérable au cœiîr 4*un homme d'honneur rend au xnien le séjour de l'Angleterre .insupportable. Maia on ne veut pas que j'en 'sorte; je le sens, j'en ai mille preuves, et cet arrangement est très-naturel ; on ne doit pas mefuisser aller publier aa^dehqrs les outrages que j'ai reçus dans l'Ile, ni la captivité dans te«> quelle j'ai vécu ; on ne veut pas non plus que mes mémoires passent dans le continent et ailleurs, instruire une autre génération des maux que m'a fait souffrir celle-ci. Quand je dis on, j'entends les premiers auteurs de mes disgrâces : à Dieu ne plaise que l'idée que j'ai, monsieur, de votre respectable caractère me per^ mette jamais de penser que vous ayez trempé dans le fond du projet ! Vous ne me connoissiez point ; on vous a fait croire de moi beaucoup de choses ; Tillusion de l'amitié vous a prévenu .pour mes ennemis ; ils ont abusé de votre bienveillance, et, par une suite de mon malheur

ordinmre, les nobles sentimens (h votre cqv qui vous auroit parlé pour moi « femkà mieux connu de vous, m'ont nui par ropinin qu'on vous en a donnée. Maintenant le mai es sans remède; il est presque impossible qv vous soyez désabusé; c'est ce que je ne m pas à portée de tenter; et, dans rerreoroi vous êtes, la prudence veut que vous Toiit|iitiez aux mesures de mes ennemis.

J'oserai pourtant vous faire une propoiitn qui, je crois, doit parler également à toir cœur et à votre sagesse : la terrible exinnû où je suis réduit en fait« je l'avoue, na ie» ressource ; mais cette ressource ea est p» être également une pour mes ennemis ce* les suites désagréables que peut avoir ponra; mon dernier désespoir.

Je veux sortir, monsieur, de \hi^ ou de la vie ; et je sens bien que je naipt* choix. Les manœuvres sinisu^esqiKJei»

m'annoncent le sort qui m'attend,» je to seulement do vouloir m'embarqoer. J'jfli déterminé pourtant, parce que tootesisàrreurs de la mort n'ont rien de cosfv^î celles qui m'environnent. Objetdflinttt& dû l'exécration publique, je neB(^<»&eB^ ronné que des signes affreux quiouviK^ ma destinée. C'esl trop souffrir, inoDàflr,E toute interdiction de correspondance d> nonce assez que, sitôt que l'argent qui meiv sera dépensé, je n'ai plus qu'à moarir.Ib ma situation, ce sera un soulagement poorv et c'est le seul désormais qui me reste ;bii( bien de la peine à penser que mon mi^l laisse après lui nulle trace désagréable. 0^ que habilement que la chose ait été coDcer^j quelque adroite qu'en soit l'exécutioDfil'^ tera des indices peu favorables à Vhospi^ nationale. Je suis malheureusement tropa? pour que ma fin tragique ou ma dispai^ demeurent sans commentaires; etqnaBdi de complices garderoient le secret, \(^^ malheurs précédens mettront trop deges^ la trace do celui-ci, pour que les ennenoisik^ ennemis (car tout le monde en a] n'en h^ pas quelque jour un usage qui pourraient plaire. On ne sait jusqu'où ceschoses-iàpec^ aller, et l'on n'est plus maître de les «^ quand une foiselIesmarchcnt.Gonvenets sieur, qu'il y auroit quelque avautiigeâi

A|iNËE 1767,

voir se dispeoier d'en venir à cette extrémiië* Or on le peut , et prwismmeni on le doit* Daignez m'écouter. Jusqu'à présent j*ai toujours pensé à laisser après moi des mémoires qui missent au fait la postérité des vrais événemens de ma vie : je les ai commencés » déposés en d'autres mains, et désormais abandon* nés. Ce dernier coup m'a fait sentir l'impossibilité d'exécuter ce dessein » et m'en a totalement Até Tenvie.

Je suis sans espoir, sans projet» sans désir même de rétablir ma réputation détruite, parce que je sais qu'après moi cela viendra de soiiiième,et qu'il me faudroit des efforts immenses pour y parvenir de mon vivant. Le découragement m'a gagné; la douce amitié» l'amour du repos, sont les seules passions qui me restent, et je n'aspire qu'à finir paisiblement mes jours dans le sein d'un ami. Je ne vois plus d'antre bonheur pour moi sur la terre; et, quand j'aurois désormais à choisir, je sacrifierois tout à cet unique désir qui m'est resté.

Voilà, monsieur, l'homme qui vous propose de le laisser aller en paix , et qui vous engage sa foi, sa parole, tous les sentimens d'honneur dont il fait profession, et toutes ces espérances sacrées qui font ici-bas la consolation des malheureux, que non-seulement il abandonne pour toujours le projet d'écrire sa vie et ses mémoires, mais qu'il ne lui échappera jamais, ni de bouche» ni par écrit» un seul mot de plainte «ur les malheurs qui lui sont arrivés en Ânglecerre ; qu'il ne parlera jamais de M. Hume, ou qu'il n'en parlera qu'avec honneur; et que» lorsqu'il sera pressé de s'expliquer sur les plaintes indiscrètes qui » dans le fort de ses peines, lui sont quelquefois échappées, il les r^etlera Bans mystères sur son humeur aigrie et portée à la défiance et aux ombrages par des malheurs continuels. Je pourrai parler de la sorte avec vérité» n'ayant que trop d'injustee soupçons à xne reprocher par ce malheureux penchant, ouvrage de mes désastres» et qui maintenant y met le comble. Je m'engage solennellement à ne jamais écrire quoi que ce puisse être » et sous quelque prétexte que ce soit» pour être imf >riaié ou publié» ni sous mon nom» ni en anonyme, ni de mon vivant» ni après ma mort.

Vous trouverez, monsieur, ces promesses bien fortes» elles ne le sont pas trop pour la dé-

tresse oà je suis. Vous me demanderez des garans pour leur exécution; cela est très-joste : les voici ; je vous prie de les peser.

Premièrement tous mes papiers relatifs à FAngleterre y sont encore dans un dépAt. Je les ferai tous remettre entre vos mains, et j'y en ajouterai quelques autres assez importans qui sont restés dans les miennes. Je partirai à vide et sans autres papiers qu'un petit portefeuine absolument nécessaire à mes affaires, et que j'offre i visiter (*)•

Sœondement» vous aurez cette lettre signée pour garant de ma parole ; et de plus, une autre déclaration que je remettrai en partant à qui vous me prescrirez» et telle que, si j'étois capable de jamais l'enfreindre de mon vivant» ou après ma mort» cette seule pièce anéantiroit tout ce que je pourrois dire, en montrant dans son auteur un infâme qui, se jouant de ses promesses les plue solennelles» ne mérite d'être écouté sur rien. Ainsi mon travail , détruisant Bon propre objet, en rendroit la peine aussi ridieule que vaine.

En troisième lieu» je suis prêt à recevoir toujours avec le même respect et la même reconnoissance la pension dent il plaît au roi de m'honorer. Or» je vous demande » monsieur, si» lorsque honoré d'une pension du prince» j'étois assez vil» assez infâme pour mal parler de son gouvernement , de sa nation et de ses sujets, il seroit possible en aucun temps qu'on m'écoutât sans indignation, sans mépris et sans horreur. Monsieur, je me lie par les liens les plus forts et les plus indissolubles. Vous ne pouvez pas supposer que je veuille rétablir mon honneur par des moyens qui me rendroient le plus vil des mortels.

Il y a, monsieur, un quatrième garant»

plus sûr, plus sacré que tous les autres, et qui vous répond de moi, c'est mon caractère connu pendant cinquante et six ans. Esclave de ma foi » fidèle à ma parole , si j'étois capable de gloire encore » je m'en ferois une illustre et fière de tenir plus que je n^aurois promis; mais, plus concentré dans moi-même » il me suffit d'avoir en cela la conscience de mon devoiré Eh! monsieur, pouvez-vous penser que, de l'humeur dont je suis» je puisse aimer la vie

C) J'offre à viiîUr. Gooforme an teite de Védïiion originale C. P.

ff3V>

CORRESPONDANCE

en portant la bassesse et le remords dans ma solitude? Quand la droiture cessera de m'èire chère, c'est alors que je serai vraiment mort au bonheur.

Non , monsieur, je renonce pour jamais à tous souvenirs pénibles. Mes malheurs n'ont rien d'assez amusant pour les rappeler avec plaisir; je suis nssez heurenx si je suis libre, et que je puisse rendre mon dernier soupir dans le sein d'un ami. Je ne vous promets en ceci que ce que je me promets à moi-même, si je puis goûter encore quelques jours de paix avant ma mort.

Je n'ai parlé jusqu'ici, monsieur, qu'à votre

raison : je n'ai qa'un mot maintenant i dire A

votre cfcur. Vous voyez un malhenreox réduit

;endaDt plus que la manière

'e. Voua pouvet rappeler cet

voua pouvez vous en rendre

ilus misérable des hommes,

plus heureux. Je ne vous en

e, si ce n'est ce dernier mot

d'âtre répété. Je vois mon

se prépare ; je suis résolu,

er chercher, et de périr on

d'4tre libre ; il n'y a plus de milieu.

BlTBUr D'UIIB LBTTBB DB BDIU (*].

Je ne sais si vous avez entendu parler des derniers érinemens arrivés à ce pauvre malheureux Rousseau, qui est devenu loul-Â-Fait extravagant, et qui mérite la plus grande compassion. Il y a environ trois semaines qu'il partit, sans en donner le moindre avis, de chez H. Davenport, n'emmenant avec lui que sa gouvernante, laissant la plus grande partie de ses effets «t environ trente guinéea d'argent. On trouva aussi une lettre sur sa table, pleine de reproches contre son hAie, auquel il imputoit d'avoir été complice de mon projet pour le ruiacr et le déshonorer. U prit le chemin de Londres; et M. Davenport me pris de le foire chercher et de découvrir comment on ponrroit lui envoyer son bagage et son argent. On fut quinze jours sans en entendre parler, jusqu'à 09 qu'enfio le chancelier reçût de lui la lettre

OVojeiltiioteJabiMkii

B IcUn prfoMoile dn tntmc^ ci-

ta plus extravagante, datée de SpaldisB, d^ le comté de Lincoln. IlditâcenigiKnia'j est en chemin pour Doavres , dini le dtaa de quitter le royatuns [ observes que Spiifa s'éloigne toul-à-fait du chemin); Batupl n'ose pas foire un pas ds plu ni «onit dth maison, dans la crainte de ses ennemii. Il c« jure donc le chancelier de lui eavoyernopè autorisé pour le conduire , et il le lui dnàit comme le dernier acte d'hospitalité itmaw tion envers lui. Quelques joars iprii,fipn de H. Davenport qu'il avoil retannenoiiidi lettre de Rousseau, datée encore de SpU^ dans laquelle il lui témoigne le plnnFn;» tir. Il parle de sa triste et milbsomn ration, et annonce le dessein de remirBetib sa première retraite de Wootion. ropti qu'il auroit recouvré ses sens; poinldiiB Au bout de quelques heures le gépénlCnn reçut une lettre de lui, datée de DoGini,!» tant de deux cents milles de Spaldinf. lii'im guère mis que deux joun à fsireccudoip! route. Il n'y arien de plus fou qnecoïlan: il suppose qu'il est prisonnier d'éaisni) mains du général Coovray, et g«Ii,smkqtieace de mes suggestions; il le aijet. . .

(Hi]inBdoDiMidlmb<UD«ii«Mll>IAtfl.M d'tm miH K» l«É rcox takOmi-i Je VOUS informe de tous ces déuib, liiifi vous voyiez que ce pauvre homme eilils^ ment fou, et que par conséquecl il m ;> être dans le cas d'être ponrsaivi parlai» ni l'objet d'une peine civile. Il a ceruinoi passé à Calais ; et se trouvant dans le rwr du parlement de Paris, il sera probiblaHi arrêté, et peut-être traité sans aucun ^> sa malheureuse silnation. Quand j'éloisâPinL j'ai vu des traits d'une animoaité peu carann contre lui de la part de plusieurs menbnsv cet illustre corps, et je crains que ss présrK ne fasse revivre contre lui ce même lèlsiri* et amer. Il me parolt donc intéroant qx quelques personnes de poids et de maiv» chent de la première main le vèriuble ia\^ choses, afin que les ennemis de ce malbeano homme,voyant leur vengeance pleiaeaieDiii^ sasiée par ses infortunes passées, n'af^xH*"^ s«m pas plus long- temps sur lui des peiDiiinf fortes pour qu'un homme puisse leiwuieUF

J'ai parié i M. de Goerchy, aSn qu'il représente la chose tons œ point de vue, a*il en éerit à sa ooury ec je toos adresse cette lettre à cachet volanty sons Tenveloppe de M. de Montigny» pour le cas où Tonsauriei quitté Paris. 11 faut que ¥oaa» on loi, instruisiez M. de Malesherbes. M. Trudaine joindra aussi ses bons offices ; et je ne donte pas que par vos efforto réonis, ets*agissant d'une chose aussi raisonnable, tous ne lui procuriez une entière sAreté. S'il pou- ▼oit être établi dans une retraite sûre et tranquille, sous la protection de quelque personne furudente, il a de quoi subvenir à tous ses besoins : il a, si je no me tronqpe, environ cent louis de rente de lui-même. Le roi d'Angleterre vient de lui en accorder encore autant ; et Ton pourroit trouver quelque part en France quelque personne qui, par égard pour son génie, le traiterait avec amitié, et l'empéchcroit de faire du mal à lui et aux autres. 11 seroit à propos que sa gouvernante entrât dans le projet : je sais cependant que M. Davenport n'avoit pas une idée bien avantageuse de son caractère ni de sa conduite lorsqu'ils vivoient chez lui; mais Rousseau est accoutumé à cette femme, et elle sait mieux que qui que ce soit entrer dans ses humeurs. On soupçonne qu'elle a entretenu toutes ses chimères afin de le chasser d'un pays où, n'ayant personne avec qui elle pût parler, elle s'ennuyoit & la mort.

A M. E. J , CHUIURGIEN.

Leisminmr.

Vous me parlez, monsieur, dans une langue lUtéraire de sujets de littérature, comme à un homme de lettres; vous m'accablez d*éloges si pompeux, qu'ils sont ironiques ; et vous croyez m' enivrer d'un pareil encens ? vous vous trompez, monsieur, sur tous ces points : je ne suis point homme de lettres : je le fus pour mon malheur ; depuis long-temps j'ai cessé de l'être; rien de ce qui se rapporte a ce métier ne me convient plus. Les grands éloges ne m'ont ja-

(*) U r a oertiluement nne erreor dans l'indlcatkn dn moisi ce doit être atiil an lien de mai. Le 13 mal il étoit en ronte poor revenir en France. Conséqaemment celte lettre devroit être placée après celle adressée à mylord comte de HarconrL

mais llàtté ; aujourd'hui surtout que j'ai plus besoin de consolation que d'encens, je les trouve bien déplacés : c'est comme si, quand vous allez voir un pauvre malade, au lieu de' le panser, vous lui faisiez des complimens.

J'ai livré mes écrits k la censure publique ; elle les traite aussi sévèrement que ma personne : à la bonne heure ; je ne prétends pas avoir eu raison : je sais seulement que mes in« tentions étoient assez droites, assez pures, assez salutaires, pour devoir m'obtenir quelque indulgence. Mes erreurs peuvent être grandes : messentimensauroient dû les racheter. Je crois qu'il y a beaucoup de choses sur lesquelles on n'a pas voulu m'entendre : telle est, par exemple, l'origine du droit naturel, sur laquelle vous me prêtez des sentimens qui n'ont jamais été les miens. C'est ainsi qu'on aggrave mes fautes réelles de toutes celles qu'on juge à propos de m'attribuer. Je me tais devant les hommes, et je remets ma cause entre les mains de Dieu, qui voit mon cœur.

Je ne répondrai donc point, monsieur, ni aux reproches que vous me faites au nom d'autrui, ni aux louanges que vous me donnez de vous-même ; les uns ne sont pas plus mérités que les autres. Je ne vous rendrai rien de pareil, tant parce que je ne vous connots pas que parce que j'aime à être simple et vrai en toutes choses. Vous vous dites chirurgien : si vous m'eussiez parlé botanique, et des plantes que produit votre contrée, vous m'auriez fait plaisir, et j'en aurois pu causer avec vous : mais pour, de mes livres, et de toute autre espèce de livres, vous m'en parleriez inutilement, parce que je ne prends plus d'intérêt à tout cela. Je no vous réponds point en latin, par la raison ci-devant énoncée; il ne me reste de ^et(e langue qu'autant qu'il en faut pour en'^endre les phrases de Linnœus. Recevez, monsieur, mes très-humbles salutations. .

A M. LB MARQDJS DB MmABBAO.

Calais, le 32 mal f7S7.

J'arrive ici, monsieur^ après bien des aventures bizarres, qui feroient un détail plus long qu'amusant. Je voudrois de tout mon cœur ai* 1er finir mes jours au ch&teau de Trye ; mais.

CORRESPONDANCE

pour entreprendre un pareil établissement» il faudroit plusde certitude de sa durée que vous ne pouvez la donner. Je ne vols pour moi qu'un repos stable^ c'est dans l'état de Venise, et, malgré l'immensité du trajet, je suis déterminé à le tenter. Ma situation, à tous égards, me forcera à des stations que je rendrai aussi courtes qu'il me sera possible. Je désire ardemment d'en faire une petite à Paris pour vous y voir, si j*y puis garder l'incognito convenable, et que je sois assuré que ce court séjour ne déplaise pas. Permettez que je vous consulte là-dessus, résolu de passer tout droit et le plus prompte» ment qu'il me sera possible, si vous jugez que ce soit le meilleur parti. Je ne vous en dirai pas davantage ici, monsieur; mais j'attends avec empressement de vos nouvelles, et je compte m'arréter à Amiens pour cela. Âyee la bonté de m'y répondre un mot sous le couvert de M. Barthélemi Midy, négociant. Cette réponse réglera ma marche. Puisse^tp-elle, monsieur, me livrer à Tardent désir que j'ai de voir et d'embrasser le respectable ami des hommes !

% M. DU PEYROl.

Calais, le SS mai 1707.

J'arrive ici transporté de joie d'avoir la communication rouverte et sûre avec mon cher hôte, et de n'avoir plus l'espace des mers entre nous. Je pars demain pour Amiens, où j'attendrai de vos nouvelles, sous le couvert de M. Barthélemi Midy, négociant. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui; mais je n'ai pas voulu tarder à rompre, aussitôt qu'il m*étoit possible, le silence forcé que je garde avec voua depuis si longtemps.

A M. LE MARQUIS DE MIKABBàO.

▲mlein, le 3 Jtiin 1767.

J'ai différé, monsieur, de vous écrire jusqu'à ce que je pusse vous marquer le jour de mon départ et le lieu de mon arrivée. Je compte partir demain, et arriver après*demain au soir à Saint-Denis où je séjournerai le lendemain, vendredi pour y attendre de vos nouvelles. Je logerai aux Trois Maillets. Comme on trouvé

des fiacres à Satni-4)eBis, mm ^vcmm n pein d'y venir vous-même, H suffit que voib ayez la bonté d'envoyer un domestiqQe qui bqk conduise dans l'asile hespitiilier que toqs toqlez bion oie destiner. Il m'a été impasible de rester inconoa comme je raTOii désiré, et je crains bien que mon nom ne me suive à la piste. A tout événement, qvekpw nom que medorr nent les autres, je premfaiii cehiideM. Jacqur et c'est sous ce nom que vous poorret ne b demander aux Trois MaiUeiê, Rien n'égale li plaisir avec lequel je vais habiter votre maisn, si ce n'est le tendre empressement q«ji d'en embrasser le vertueux maître.

AU. ms PBTftOIl.

l4S}lllBl9R.

Je n'ai pu, mon cher héte, attendre, cok je l'a vois compté, de vos nouvelles à Amies Les honneurs publics qu'on a vonlun?!»

dre (*), et mon séjour en cette yilie, (few trop bruyant par les empressemensdesonof et des militaires, m'ont forcé de m'esè^ au bout de huit jours. Je suis mainniAt^ le digne ami des hommes, où, après m&W gue interruption, j'attends enfin qneiqwMii de vous. Mon intention est de ne rieoéfiiipB pour avoir avec vous une entrevue doaii> cœur a le plus grand besoin ; et si vouspn^ venir jusqu'à Dijon, je partirai poarm'ïWP à la réception de votre réponse, plearaoïd'i^ tendrissement et de joie au seul espoir de viit embrasser. Je ne vous en dirai pas id ^ vantage. Ecrivez-moi sous le G0U7ertdeli.i^ marquis de Mirabeau, à Paris : votre leorev parviendra. Je vous embrasse de tosi «> cœur.

4 ai. LB MARQmS DB HUABBAO.

Fleary (**)» oe Tendredi kmidi. SjoiBnS

11 faut, monsieur, jouir de vos bontés et i vos soins, et ne vous remercier plus de r^

(') Voyei notw Appendice aux Canfâuivm, ^^^

(••) UaUon de campagne da marquis de BiraDe» territoire de Mcudon, à deux llciiei de Pari». ^ '

L'ftir» la maim» le jardin, le parc» tout est admirable ; et je me suis dépêché de m'emparer dotout par laposaession, c'est-à-dire par lajouisr sance. J'ai parcouru tous les environs, et au retour j*ai trouvé M. Garçon qui m'a tiré de peine sur votre retour d'hier, et m'a donné l'espoir de vous voir demain. Je ne veux point me laisser donner d'inquiétudes. Mais, quelque agréable et douce que me soit l'habitation de votre maison, mon intention est toujours de les prévenir. Mille très-humblen saliitationa et respects de mademoiselle Le Yasseur.

AU HÊIIB.

Ce mardi 8 Jnin I7G7*

Votre présence, monsieur, votre noble bospUalité , vos bontés de toute espèce, ont mis le comble aux sentimens que m'avoient inspirés vos écrits et vos lettres. Je vous suis attaché par tous les liens qui peuvent rendre un homme respectable et cher à un autre ; mais je suis venu d*Anf;leterre avec une résolution qu'il ne m'est pas permis de changer, puisque je ne saurois devenir votre h6tc à demeure» sans contrac*> ter desobligations qu'il n'est pas en mon pouvoir ni même en ma volonté de remplir ; et, pour répondre une fois pour toutes à un root que vous m'avez dit en passant, je vous répète et vous déclare que jamais je ne reprendrai la plume pour le public, sur quelque sujet que ce puisse être ; que je ne ferai ni ne laisserai rien imprimer de moi avant ma mort, même de ce qui reste encore en manuscrit; que je ne puis ni ne veux rien lire désormais de ce qui pourroit réveiller mes idées éteintes, pas même vos propres écrits; que dés à présent je suis mort à toute littérature, sur quelque sujet que ce puisse être, et que jamais rien ne me fera changer de résolution sur ce point. Je suis assurément pénétré pour vous de reconnoissance, mais non pas jusqu'à vouloir ni pouvoir me tirer de mon anéantissement mental. N'attendez rien de moi, à moins que, pour mes péchés, je ne devienne empereur ou roi ; encore ce que je ferai dar^ce cas sera-t-il moins pour vous que pour mes peuples, puisque eu pareil cas, quand je ne vous devrois rien , je ne le fcrois pas moins.

En wiiref quoi que vous puissiez (aire, au Bignon, je serois chez vcus, et je ne puis être à mon aise que chez moi; je serois dans le ressort du parlement de Paris, qui, par raison de convenance, peut, au moment qu'on y pensera le moins, faire une excursion nouvelle, in anima viU : je ne veux pas le laisser exposé à la tentation.

J'irois pourtant voir votre terre avec grand plaisir si cela ne fiaisoit pas un détour inutile, et si je ne craignois un peu, quand j'y serois, d'avoir la tentation d'y rester : là-dessus, toute» fois, votre volonté soit faite; je ne résisterai jamais au bien que vous voudrez me faire quand je le sentirai conforme à mon bien réel ou de fantaisie ; car pour moi c^est tout un. Ce que je crains n'est pas de vous être obligé, mais de vous être inutile.

Je suis très-surpris et très en peine de ne recevoir aucune nouvelle d'Angleterre, et surtout de Suisse, dont j'en attends avec inquiétude. Ce retard me met dans le cas de foire à vous et à moi le plaisir de rester ici jusqu'à ce que j'en aie reçu, et par conséquent celui de vous y embrasser quelquefois encore, sachant que les œuvres de miséricorde plaisent à votre cœur. Je remets donc à ces doux momensce qu'il me reste à vous dire, et surtout à vous remercier du bien que vous m'avez procuré dimanche au soir, et que par la manière dont je l'ai senti je mérite d'avoir encore. VcUe, et me ama.

A H. DU P£YROD.

Le lOJiifai 1767

Je reçois, mon cher hête, rotre n^ 46 ; je n'ai point reçu les trois précédens. Je veux supposer, pour ma consolation , que la goutte n'est point venue, et que, selon vos arrangemens, vous arriverez aujourd'hui ou demain à Paris. Cela étant, allez, je vous supplie, au Luxem-* bourg, voir M. le marquis de Mirabeau; vous saurez par lui de mes nouvelles. Il n'est prévenu de rien, parce que je ne Tai pas vu depuis la réception de votre lettre ; mais il suffira de vous nommer. Ne sachant si cette lettre voua parviendra, je n'en dirai pas ici davantage. Je vous embrasse de tout mon cœur.

CORBESPONDÂNCE.

Si par hasard M. le marquis de Mirabeau n'étoit pas chez lui» demandez M. Garçon, son secrétaire.

A H. LE MARQUIS DE VmABEAU.

Ce f endredi 19 Juin 47«r.

)e lirai votre livre, puisque vous le voulez; ensuite j'aurai à vous remercier de Tavoir lu : mais il ne résultera rien de plus de cette lecture que la confirmation des sentimens que vous m'avez inspirés, et de mon admiration pour votre grand et profond génie, ce que je me permets de vous dire en passant et seulement une fois. Je ne vous réponds pas môme de vous suivre tou* jours parce qu*il m'a toujours été pénible de penser, fatigant de suivre les pensées des autres, et qu'à présent je ne le puis plus du tout. Je ne vous remercie point» mais je sors de vo« tre maison fier d'y avoir été admis, et plus dé* sireux que jamais de conserver les bontés et l'amitié du maître. Du reste, quelque mal que vous pensiez de la sensibilité prise pour toute nourriture, c'est l'unique qui m^est restée; je ne vis plus que par le cœur. Je veux vousaimer autant que je vous respecte. C'est beaucoup; mais voilà tout; n'attendez jamais de moi rien de plus. J'emporterai si je puis votre livre de plantes; s'il m'embarrasse trop, je le laisserai, dans l'espoir de revenir quelque jour le lire plus à mon aise. Adieu, mon cher et respectable hAte; je pars plein de tous, et content de moi, puisque j'emporte Totre estime et votre amitié.

A M. DU PEYROU

▲o château ût Trfe, te 21 Jain 1787<

J'arrire heureusement, mon cher hAte, avec M. Goindât, qui vous rendra compte de Tétat des choses* J'espère, les premiers embarras le* vés, pouvoir couler ici des jours assez tran* quilles, sous la protection du grand prince qui me donne cet asile. Donnez-m'y souvent de vos nouvelles, cher ami; vous savez combien elles sont nécessaires à mon bonheur. Vous pouvez remettre vos lettres à M. Goindet, ou les faire mettre à la poste sous cette adresse : A M. Ma-

n&ury^ Ueuienant des chasses delt.k pm» de Coniif pour remettre à M. hen/m , au eUieau de Trye , par Gisors. Quand yoos znm quelque paquet à me faire tenir, il y a une» rosse de Gisors qui va à Paris tous les mercredis, et revient tous les samedis, mais je ne uà pas oh en est le bureau à Paris ; cela o'eitpii difficile à trouver; il faut se servir par le on rosse de la même adresse. M.GoindetYa partir, je suis très-pressé; je finis en vous embrasait de tout mon cœur.

A ai

• LE aURQUIS DE MIRABEil.

Trye-te-châtem, lesajÉtai m

J'espérois , monsieur, vous rendre coniiii un peu en détail de ce qui regarde moDarrirée et mon habitation ; mais une douleur fortriR qui me tient depuis hier à la jointure do poignet me donne à tenir la plume une àâaà qui me force d'abréger. Le château est neo, le pays est agréable , et j'y suis daDsnoto' pice qui nemelaisseroit rien à regreUer,s)?s sortois pas de Fleury. J'ai apporté rmline de plantes, dont j'aurai grand soin;j»i^ votre Philosophie rurale , que j*ai essaùèelire et de suivre sans pouvoir en veniribooi.j'i reviendrai toutefois. Je réponds de la bonu volonté, mais non pas du succès. J'ai aossispporté la clef du parc; j'étois en train dempoi* ter toute la maison ; je vous renverrai cette del par la première occasion. Je vous prie dent garder le secret sur mon asile ; H. le prince ik Gonti le désire ainsi, et je m'y suisengagiU nom de Jacques ne lui ayant pas plu.jj* substitué celui que je signe ici, et sous leqoei j'espère , monsieur, recevoir de vos noorella à l'adresse suivante. Agréez, monsieur, ses salutations très-humbles. Je vous révère et rotf

embrasse de tout mon cœur.

Renou.

A BITLORD BARCOORT.

Le 10 Ji*W «W^-

Je reçois seulement en ce moment, wj'^'^ la lettre que vous m'avez fait rbonoeurdeDie' crire le 7 mai, et le billet que vous mv&^

voyé souB la oiémc date. En voua remerciant | de l'une el de l'autre, et en vous réitérant mes très-bumbles excuses de la peine que vous avez bien voulu (yreodre en ma faveur, permettez qu'étant éloigné de vous je prenne la liberté de me recommander à l'honneur de votre souvenir» de vous assurer que vos bontés ne sortiront point de ma méinoire, et de vous renouveler les protestations de ma reconnoissance et de mon respect.

Je vous demande la permission, mylord, de ne point dater, quant à présent, du lieu de ma retraite, et de ne plus signer un nom sous lequel j'ai vécu si malheureux. Vous ne tarderez pas d'être instruit de celui que j'ai pris, et sous lequel je vous rendrai désormais mes hommages, si vous me permettez de vous les renou* vêler quelquefois. Si vous m'honorez d'une réponse, M. Watelet est à portée de me la faire passer*

A M. DU PEYROU

Le 21 Juillet 47«r.

Je suis, mon cher hôte, dans les plus gran* des alarmes de n'avoiraucune nouvelle de vous depuis votre départ. Si vous m'avez écrit, il faut que vos lettres se soient dévoyées , et je n'imagine que la goutle qui ait pu vous empêcher d'écrire. Cette idée me fait frémir, en pensant i ce que c'est que d'être pris de la goutte hors de chez soi, et peut-être même en route dans un cabaret. Ah ! cher ami, si je le croyois bien, si je savois où, rien ne m'empê* cheroit d'aller vous y joindre; votre silence me tient dans une angoisse d'autant plus cruelle que» dans le doute, je mets toujours les choses au pis. De grâce, si ma lettre vous parvient, en quelque état que vous soyez, faites-moi écrire un mot; faites*le écrire à double , l'un où je suis directement à mon adresse que vous savez, et l'autre à l'adresse de M. Coindet, que vous savez aussi. Il est étonnant que je ne sache ou que je ne me rappelle pas votre nom de baptême : cela me tieni en quelque embarras pour vous distinguer, en écrivant à M. Du Pcyroo d'Amsterdam , à qui j'adresse cette lettre. Je n'ai pas le courage de vous parler de moi Jusqu'à ce que j*aie de vos nouvelles. Donnez-

m'en, je vous conjure, le plus tôt que vous pourrez. Adieu, mon cher hôte : puisse la Providence vous conduire et vous ramener heureusement.

M. LE HARQUIS PB MUUBB4IT.

Trye. le 26 juillet 1787.

J'aurois dû, monsieur, vous écrire en recevant votre dernier billet ; mais j'ai mieux aimé tarder quelques jours encore à réparer ma négligence, et pouvoir vous parler en même temps du livre (*) que vous m'avez envoyé. Dans l'impossibilité de le lire tout entier, j'ai choisi les chapitres où l'auteur casse les vitres, et qui m'ont paru les plus importans. Cette lecture m'a moins satisfait que je ne m'y attendois; et je sens que les traces de mes vieilles idées, racornies dans mon cerveau, ne permettent plus à des idées si nouvelles d'y faire do fortes impressions. Je n'ai jamais pu bien entendre ce que c'étoit que cette évidence qui sert de base au despotisme légal, et rien ne m'a paru moins évident que le chapitre qui traite de toutes ces évidences. Ceci ressemble assez au système de l'abbé de Saint-Pierre , qui préiendoit que la raison humaine alloit toujours en se perfectionnant, attendu que chaque siècle ajoute ses lumières à celles des siècles précédens. Il ne voyoit pas que l'entendement humain n'a toujours qu'une même mesure et très-étroite, qu'il perd d'un côté tout autant qu'il gagne de l'autre, et que des préjugés toujours renaissans nous ôtent autant de lumières acquises que la raison cultivée en peut remplacer, fi me semble que l'évidence ne peut jamais être dans les lois naturelles et politiques qu'en les considérant par abstraction. Dans un gouvernement particu lier, que tant d'élémens divers composent» cette évidence disparott nécessairement. Car la science du gouvernement n'est qu'une science decombinaisons,d'applicationsetd'exception8, selon les temps, les lieux, les circonstances. Jamais le public ne peut voir avec évidence les rapports et le jeu de tout cela. Et, de grâce,

(*) VOrdre naturel et essentiel des Sociétés poliH^ues ( 1797. ln-4«, oa S roi. IfHS) par Mercier de La Rivière, meltn intendant ae U Martinicpjei c'étoit nn dea partlMné laiptai onlré» du if stème des écrivains dlt^ éconondsies, G. P.

qu'nrrivcra-t-il, c(ue deviendront vos droits sacrés de propriété dans de grands dangers, dans des calamités extraordinaires, quand vos valeurs disponibles ne suffiront plus, et que le salus populi suprema lex esto sera prononcé par le despote?

Mais supposons toute cette théorie des lois nalurelles toujours parfaitement évidente, même dans ses applications , et d*une clarté qui se proportionne à tous les yeux; comment des philosophes qui connoissent le cœur humain peuvent-ils donner à cette évidence tant d'autorité sur les actions des hommes? comme s'ils ignoroient que chacun se conduit très-rarement par ses lumières et irès-«fréquemment par ses passions. On prouve que le plus véritable intérêt du despote est de gouverner légalement, cela est reconnu do tous les temps; mais qui ost-ce qui se conduit sur ses plus vrais intérêts? le saf;e seul, s'il existe. Vous faites donc, mes- Ficurs, de vos despotes autant de sages. Presque tous les hommes connoissent leurs vrais intérêts, cl ne les suivent pas mieux pour cela. Le prodigue qui mnn(]e ses capitaux sait parfaitement qu'il se ruine, oi n'en va pas moins son train : de quoi sert que la raison nous éclaire quiind la passion nous conduit?

a Video meliora proboqno, » Détériora seqiior. »

Voilà ce que fera votre despote, ambitieux, prodigue, avare, amoureux, vindicatif, jaloux, foible; car c'ost ainsi qu'ils font tous, et que nous faisons tous. Messieurs, permotiez-moi de vous le dire, vous donnez trop de force à vos calculs, et pas assez aux penchans du cœur humain et au jeu des passions. Voire système est très-bon pour les gens de l'utopie; il ne vaut rien pour les cnfans d'Adam.

Voici, dans mes vieilles idées, le grand prob'ème on politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie, et à celui des longitudes en astronomie : Trouver vne forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l'homme.

Si cette forme est trouvable, cherchons-la et tâchons de l'établ ir. Vous prétendez, messieu rs, trouver cette loidominante dans Tévidence des autrcfl. Vous |m)uvez trop; car celte évidence a dû être dans tous les gomrernemens , ou ne scm j«m«i« dans aucucu

Si malheureusement cette forme n*esi pas trouvable, et j'avoue ingénument que je trob qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer à l'autre extrémité , et mettre tout dm coup l'homme autant au-dessus de la loiquil peut l'être, par conséquent établir le dc5[>otisme arbitraire, et le plus arbitraire qu'il esi possible : je voudrois que le despote pût ètrt dieu. En un mot, je ne vois point de initia supportable entre la plus austère démocraiieêt le hobbisme le plus parfait : car le conflit des hommes et des lois, qui met dans letatu» guerre intestine continuelle, est le piredetoE.i les états politiques.

Mais les Caligula, les Néron, les Tibère!... Mon Dieu !.. ; je me roule par terre, el je gc8i^ d'être homme.

Je n'ai pas entendu tout ce que vousarezà des loisdans votre livre, et ce qu'en dit l'aiiinr nouveau dans le sien. Je trouve qu'il traiieoi peu lê{»èrement des diverses formes de ([-ïvernomeiit, bien légèrement surtout desssb ges. Ce qu'il a dit des vices du despoiisitfr^ tif est très- vrai, ces vices sont terrih'fiCtdi du despotisme héréditaire, qu'il n'apsii\2>^ sont encore plus.

Voici un second problème qui depuis lonj;temps m'a roule dans l'esprit.

Trouver dans le despotisme arbitrairtw forme de succession qui ne soitniélccl\vn\\\'' rcdilairc, ou plutôt qui soit à ia /nwte? l'autre f et par laquelle on s'assure^ avtanim est possible, de n'avoir ni des Tibère, ni à Néron.

Si jamais j'ai le malheur de ni'oc(Mi|>erôi'^' chef de celte folle idée , je vous ropmcher? toute ma vie de m'avoir été de mon ifiuli^' J'espère que cela n'arrivera pas; mais, iiwsieur , quoi qu'il arrive, ne me parlez pinj votre despotisme légal. Je ne saurois Ico'i'' ' ni mên)e l'entendre; et je ne vois là qiiedcci mots contradictoires, qui réunis ne sijnfiii' rien pour moi.

Je connois d'autant moins votre principe* population, qu'il me paroti inexplicable en luimême, contradictoire avec les faits, impossible à concilier avec l'origine des nations. SoIob vous, monsieur, la population inuliipliwi"* n'auroit dit commencer que quand elle accjs< rcellemenî. Dans mes vieilles idées, sitôt q«»

ANiNÉE 1767.

y a eu pour un sou de ce que vous appelez richesse ou valeur disponible, sitôt qu'on s est fait le premier échange, la population mulliplicative a dû cesser; c'est aussi ce qui est arrivé.

Votre système économique est admirable, iîien n'est plus profond, plus vrai, mieux vu, plus utile. 11 est plein de grandes et sublimes \ériiés qui transportent. 11 s'étend à tout : le champ est vaste ; mais j ai peur qu'il n'aboutisse a (les pays bien différens de ceux où vous prétendez alter.

J*ai voulu vous marquer mon obéissance en vous montrant que je vous avoisdu moins parcouru. Maintenant, illustre ami des hommcset le mien Je me prosterne à vos pieds pour vous conjurer d'avoir pitié de mon état et do mes malheurs, de laisser en paix ma mourante tête, de n'y plus réveiller des idées presque éteiiites, et quinepeuventrenaftrequepourm'abimerdans de nouveaux gouffres de maux. Aimez-moi toujours, mais ne m'envoyez plus de livres, n'exigez plus que j'en lise ; ne tentez pas même de m'éclairer si je m'égare : il n'est plus temps. On ne se convertit point sincèrement à mon âge. Je puis me tromper, et vous pouvez me convaincre, mais non pas me persuader. D'ailleurs, je ne dispute jamais; j'aime mieux céder et me taire : trouvez bon que je m'en tienne à cette résolution. Je vous embrasse de la plus tendre amitié et avec le plus vrai respect.

A M. DU PEYROV .

Le 1" août 1767.

Si, comme je l'espère, mon très--cher hôte, vous avez reçu ma lettre précédente, vous y aurez vu combien j'avois besoin de la vAtre du 20 pour me tranquilliser sur votre voyage. <>ràces à Dieu, vous voilà arrivé exempt do {joutte; et, quand même elle vous prendroitoù vous êtes, ce qui, je me flatte , n'arrivera pas, j'en serois moins effrayé que de vous savoir arrêté en roule dans une auberge, malheur que j*ai craint dans ces circonstances par-dessus tout. Si votre vie ambulante de cette année pouvoit,pourcette fois, vous exempterde goutte, je riedcsespérerois pas qu'avec vos précautions et

la botanique, vous n'en fussiez peatrèire déliv« é tout-a-fatt. Ainsi soit*il.

Je ne vous dirai pas ce qui s'est passé ici depuis votre départ; peut-être cela changera-t-il avant votre retour. Son altesse, qui malheureusement a fait un voyage, doit revenir dan» peu de jours.

J'écris, comme vous le désirez, à Douvres; mais je tire un mauvais augure, pour le sort des lettres de change, do ce que votre lettre ne vous a pas été renvoyée. Si vous m'eussiez consulté quand vous la fîtes partir, je vous au-> rois conseillé d'attendre une autre occasion, j'espère que vous aurez été plus heureux à re* tirer l'opéra.

Je suis encore incertain sur la meilleure voiij pour avoir recours à vos banquiers, c'est*à-dire sur le meilleur nom à prendre. Comme cela ne presse point du tout, nous aurons le lemps d'en délibérer. S'il ne vous étoit pas incommode de vous charger vous-même du semestre échu quand vous viendrez me voir, cela feroit que, n'ayant rien à recevoir d'eux jusqu'à l'année prochaine, j'aurois tout le temps de penser aux meilleursarrangemens pour cela. En attendant, il esr^ croiro^uç Taffaire dé la pension sera déterminée de manière ou d'autre; elle ne l'esc pas jusqu'ici.

Je comprends que tftHe dkvos affaires que vous avez terminée la'première où vous êtes est celle d'autrui, et je vous reconnois bien là. Tâchez, cher anU» d'arranger si solidement les vôtres, que vous n'ayez pas souvent de pareils voyages à faire. 11 vaut encore mieux s'aller promener au creux du vent par la pluie, qu'en Hollande par le beau temps.

Je n'ai ici ni carte, ni livres, ni instructions, pour votre route ; mais je suis très-sûr que vous pouvez venir ici en droiture sans avoir besoin de passer par Pari^. Je crois que Beauvais n'est pas fort éloigné de votre route; il y en a une de Beauvais à Gisors, et la distance de ces deux villes n'est que de six lieues; les mêmes chevaux de poste les font, à ce qu'on m'a dit. Ce château est sur la même route , ou du moins très-près et seulement à demi-lieue de Gisors. Vous pouvez aisément vous arranger pour y . venir mettre pied à terre , et vous enverrez votre voiture et vos geas à Gisors.

Je vous prie de dire pour moi mille choses k.

CORRESPONDANCE

M. et à madame Réj. Voyez aussi , de grâce, ma petite filleule; embrassez*la de ma part. Je serois bien aise d*ayoir a votre retour quelques détails sur la figure et le caractère de cette chère enfant; elle a cinq ans passés; on doit commencer d'y voir quelque chose.

J*attendsdevosnouvellesaveclaplusyivcimpatience; instruisez-moi, le plus t6t que vous pourrez, du temps de votre départ, et, s'il se peut, de celui de votre arrivée. Cette idée me fait d'avance tressaillir de joie» Ma sœur vous baise les mains et partage mon empressement. Adieu, mon cher hôte, je vous embrasse de tout

mon cœuiv

Ne pourriez'vous point trouver où^Ttsis êtes VAgrosiographia, ou TraM des Gramen de Scheuzer? Il est impossible de l'avoir à Paris. Si vous pouviez aussi trouver la Méthode de Ludwig, ou quelque autre bon livre de botanique , WNis me feriez grand plaisir. Les miens Kont en Angleterre avec mes guenilles, et Ton ne se presse pas de me les renvoyer.

A M. GRANVILLB.

De France, le 1** août 1767.

Si j*avois eu , oioiiBieur, l'honneur de vous écrire autant de fois qne je l'ai résolu , vous auriez été accablé de mes lettres ; mais les tracas d'une vie ambulante, et ceux d'une multitude de survenans ont absorbé tout mon temps, Jusqu'à ce que je sois parvenu à obtenir un asile un peu plus tranquille. Quelque agréable qu'il soit, j'y sens souvent, monsieur, la privation de votre voisinage et de votre société, et j'en remplis souvent la solitdde du souvenir de vos bontés pour moi. Peu s'en est fallu que je ne sois retourné jouir de tout cela chez mon ancien et aimable hôte : mais la manière dont vos papiers publics ont parlé de ma retraite m'a déterminée la faire entière, et à exécuter un projet dont vous avez été le premier confident. Je vous disois alors qu'en quelque lieu que je fusse je ne vous oublierois jamais; j'ajoute maintenant qu'à ce souvenir si bien dA se joindra toute ma vie le regret de l'entretenir de si loin.

Permettez du moins que ce regret soit tempéré par le plaisir de vous demander et d'ao«

prendre quelquefois de vos nouvelles, eti réitérer de temps en temps les assurances de ma reconnoissance et de mon respect.

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